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Full text of "Revue de Paris"

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littp://www.arcliive.org/details/v3revuedeparis1833brux 


REVUE 

DE  PARIS. 


REYUE 


SECONDE   EDITION. 


5036  ANNÉE.  —  TOME  3">e. 


DUMONT,   LIBRAIRE 

nUE    DU    PERSIL,    11"     12. 


1833. 


HOLBEIN. 


Plus  on  va  ,  et  plus  ou  s'aperçoit  combien  sont  fausses  les 
iiîées  générales  que  nous  avons  presque  tous  sur  la  gloire  des 
hommes.  Notre  éducation  a  été  faussée  sur  ce  point  comme 
sur  beaucoup  d'autres.  La  gloire  ,  telle  que  l'entendent  les  his- 
toriens et  les  poètes,  est  placée  si  haut  que  toujours,  quand 
on  nousparle  de  gloire  ,  nous  sommes  tentés  de  relever  la  tête  , 
de  nous  redresser  sur  la  pointe  des  pieds,  et  de  regarder  au- 
dessus  de  nous  pour  la  voir,  cette  gloire,  entourée  d'une 
auréole  resplendissante.  Partout,  dans  notre  éducation  morale, 
ce  ne  sont  que  rois,  et  guerriers,  et  ministres,  ou  tout  au 
moins  poètes  illustres,  montés  sur  une  grande  misère,  car  il 
faut  que  tous  les  grands  hommes  soient  montés  sur  quelque 
chose  ;  ou  ,  s'ils  ne  sont  pas  tout-à-fait  des  héros  ,  ce  sont  tout 
au  moins  des  philosophes  suivis  duneécole  nombreuse,  morts 
pour  soutenir  leur  principe,  comme  Socrate,  ou  bien  assis, 
comme  Platon  ,  sur  le  cap  Simium.  Nos  livres  d'éduciition  et 
de  morale  sont  tous  ainsi  faits  ;  ils  ne  s'occupent  que  des  som- 
mités sociales  ;  ils  n'en  veulent  qu'aux  très-grands  et  à  la  gloire 
parée  ,  qu'elle  soit  parée  d'un  manteau  brodé  ou  d'une  gue- 
nille. Quant  à  la  gloire  de  plain-pied  ,  à  la  gloire  qui  est  de 
niveau  avec  tout  le  monde,  à  la  gloire  bourgeoise,  à  laquelle 
on  peut  donner  familièrement  la  main  ,  avec  laquelle  on  peut 
s'asseoir  à  table  et  trinquer  familièrement,  il  n'en  est  pas  dit 
un  mot  dans  les  livres.  Les  livres  n'aiment ,  en  général ,  que  la 
gloire  grecque,  romaine  ,  italienne  ,  française.  Quant  à  la  gloii  c 
hollandaise  ,  si  je  puis  parler  ainsi, personne  ne  s'en  est  occupé 
encore.  C'est  si  peu  de  chose  ,  en  elfet,  la  gloire  bourgeoise! 
cela  est  si  peu  important,  un  homme  en  simple  habit  comme 
3  X 


6  RKVIIE    DE    PARIS. 

tout  le  monde  !  Si  Lieu  que  nous  autres  ,  qui  avons  été  élevés 
dans  ces  préjugés  cruels  ,  noussonuTies  toulébahis  et  toutëton- 
nés  quaud  nous  venons  à  nous  rencontrer  pour  la  première  fois 
en  présence  de  ces  hautes  illustrations  parties  du  peuple,  qui 
sont  restées  peuple  toute  leur  vie,  même  à  la  cour,  et  qui  ne 
sont  sorti(!s  du  ])euple  ni  par  excès  de  misère  ni  par  excès  de 
fortune.  Ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire  en  pareille  occurrence, 
c'est  de  reconnaître  et  de  saluer  la  gloire  partout  où  elle  se 
trouve,  comme  on  salue  une  reine  jeune  et  belle,  quel  que 
soit  son  vêtement  ou  sa  demeure.  D'ailleurs ,  une  fois  revenu 
de  votre  première  surprise  ,  vous  verrez  combien  on  se  trouve 
heureux  de  découvrir  un  mérite  caché  ,  de  s'agenouiller  devant 
nne  gloire  inconnue.  C'est  là  une  révélation  d'un  genre  tout 
nouveau  ,  dont  il  est  beau  d'être  le  pontife,  dont  il  est  beau 
même  d'être  le  martyr.  On  trouve  à  exhumer  les  grands  noms 
je  ne  sais  quels  secrets  contentemens  (jui  compensent,  et  au- 
delà  ,  toutes  les  peines  que  cette  exhumation  vous  donne.  On 
est  fier  de  cet  acte  de  justice  ,on  est  heureux  de  faire  connais- 
sance, le  premier  ,  avec  ce  grand  homme  qui  fait  avec  vous  ses 
jnemiers  pas  dans  la  renommée.  D'ailleurs  il  vous  a  bientôt 
rendu  protection  pour  jjrotection  ;  s'il  s'appuie  sur  votre  bras 
un  instant ,  l'instant  d'après  ,  il  vous  abrite  sous  son  large  man- 
teau ,  une  fois  qu'il  a  marché. 

Voilà  ce  qui  m'est  arrivé  en  écriv;mt  la  vie  d'Albert  Durer, 
le  fils  de  lorfévre  ,  le  petit-fils  du  marchand  de  bœufs.  Je  me 
suis  trouvé  tellement  ému  et  intéressé  au  simjile  récit  de  ce 
grand  artiste ,  si  ingénieux  et  si  bonhomme  ,  que  plus  d'une 
fuis  l'ai  pleuré  d";idmiratioa  en  lisant  ces  lignes  si  naïves.  Au- 
jourd'hui monhéros  n'a  plus  le  même  nom  ,  n'a  plus  la  même 
vie  5  mais  c'est  toujours  un  grand  artiste  et  un  grand  artiste 
du  même  temps.  11  ne  s'agit  jilus  du  pauvre  graveur  dont  la 
femme  faisait  la  lessive ,  mais  d'un  peintre  qui  fut  riche  un 
instantet  un  instant  grand  seigneur,  et  qui  est  mort  on  ne  sait 
où.  Allons  donc  ;i  Holbein,  après  avoir  passé  [)ar  la  pauvre 
maison  d'Albert  Durer;  seulement,  après  avoir  lu  à  propos 
d  Holbein  une  histoire  si  complète  qu'elle  ressemble  à  un  jour- 
nal ,  vous  allez  lire  cette  fois  une  biographie  si  extraordinaire 
qu'elle  ressemble  à  un  roman.  Biographie  ou  roman,  j'aurai 
été  véridiqup  autant  qu'on  peut  l'être  ([uand  on  a  grande  envie 


LITTKRATURE.  7 

(l'être  vrai ,  et  qu'on  n'a  pas  besoin  d'autre  chose  pour  inté- 
resser. 

Holbcin  naquit  à  Aii<jsbourg  ,  en  1 498 ,  cette  grande  époque 
d'émancipation  dans  tous  les  genres.  Le  jière  d'Holbein  était 
un  peintre  ,  car ,  à  cette  époque  où  les  liens  de  l'autorité  étaient 
encore  dans  toute  leur  force  ,  quoique  bien  près  d'être  rom- 
pus, nous  trouvons  presque  toujours  le  fils  obéissant  à  la  pro- 
fession du  père,  et  devenant  grand  homme  ou  grand  artiste, 
quand  il  ne  peut  faire  autrement.  Comme  aussi  vous  trouverez 
toujours,  en  remontant  au  berceau  de  ces  hommes  à  part ,  des 
émigrations  lointaines,  des  exils  volontaires  ,  des  déplaccmens 
continus,  indices  certains  d'un  malaise  général  ou  d'une  anic 
inquiète.  Holbein  voyagea  de  bonne  heure  ;  il  fut  transporté 
de  la  ville  d'Augsbourg  à  Bûle  ,  en  pleine  Suisse  ,  et  c'est  là 
qu'il  étudia  la  peinture  ,  en  même  temps  que  ses  deux  frères, 
Ambroiseet  Bruno.  Les  trois  frères  Holbein  avaient  pour  maî- 
tres leur  père  d'abord  et  ensuite  leur  oncle  Sigismond,  artiste 
habile  et  ingénieux.  Sigismond  Holbein  ,  oncle  de  Hens.  n'é- 
tait cependant  qu'un  orfèvre;  mais  il  était  dessinateur  habile 
et  graveur  distingué;  il  gravait  également  bien  sur  le  cuivre, 
sur  le  l)ois  et  sur  le  fer.  Aujourd'liui  encore  les  amateurs  les 
plus  exercés  confondent  ses  gravures  avec  celles  de  son  illus- 
tre neveu.  Entre  autres  débatn,  on  n'a  pas  encore  décidé  le- 
quel des  deux  ,  le  neveu  ou  l'oncle,  a  gravé  l'alphabet  orné  de 
vignettes  tirées  delà  Bible.  En  bonne  justice  et  dans  le  doute 
on  devrait  laisser  cet  alphabet  à  Sigismond  Holbein;  son  neveu 
en  a  si  peu  besoin  ! 

Holbein  n'eut  pas  d'autre  maître  que  son  père,  artiste  mé- 
diocre, et  son  oncle  ,  dessinateur  spirituel  et  graveur  habile  ; 
Holbein  à  lui  seul  fit  le  reste.  C'est  extraordinaire  cela  ;  un  en- 
fant perdu  au  milieu  de  la  Suisse  qui  devine  toutes  les  ressour- 
ces du  dessin  et  de  la  couleur  !  Un  peintre  de  ce  temps-là  ,  et 
un  si  grand  peintre,  qui  ne  perd  pas  de  vue  les  montagnes 
chargées  de  neige  ,  et  qui  est  grand  peintre  sans  faire  le  voyage 
d'Italie  !  L'Italie  ,  en  eft'et ,  c'est  la  terre  promise  do  l'artiste  , 
c'est  son  école,  c'est  son  modèle,  c'est  sa  vie.  C'est  là- 
bas  ,  sous  ce  ciel  bleu  ,  sous  ce  soleil  éclatant  et  chaud,  sur 
cette  terre  chargée  de  chefs-d'œuvre  ;  c'est  là-bas ,  au  mi- 
lieu de  ces  passions  qui  bouillonnent,  de  ces  nations  qui  se 


8  REVUE    DE    PARIS. 

cioisciil,  (le  ces  héros  qui  sont  entrés  vainqueurs  à  Rome, 
vaiiiqneiiis  piir  les  armes  ,  et  qui  en  sortent  vaincus  par  une  force 
sujiérieure;  c'est-Ià  bas,  dans  ce  beau  point  de  vue,  que  se 
trouve  l'art.  Holbein  n'alla  pas  en  Italie  ;  il  travailla  tout  seul , 
livré  à  ses  propres  inspirations  et  trouvant  des  modèles  dans 
son  ame.  Encore  enfant ,  il  attirait  déjà  l'attention  des  bonnes 
jjensdela  ville  de  Bàlc.  A  quatorze  ans  il  s'était  acquis  l'admi- 
ration de  la  foule.  Ses  dessins  étaient  recliercliés  ,  on  lui  de- 
mandait déjà  des  portraits;  il  avait  fait  déjà  le  portrait  de  son 
jière  et  celui  de  son  oncle  d'une  vérité  frappante.  En  un 
mot  ,  le  succès  du  jeune  artiste  fut  si  f;rand  qu'à  l'âge  de 
quinze  ans  on  confia  à  sa  peinture  la  façade  d'une  très-honora- 
ble maison  d'un  bourgeois  de  Bâle  ,  qui  se  risqua  à  la  fau'e 
peindre  par  Holbein. 

Vous  allez  peut-être  sourire;  mais  c'élait  la  mode  alors.  Dans 
ce  temps-là  où.  Dieu  merci,  les  grands  peintres  ne  manquaient 
pas  ,  où  la  ])einture  était  en  honneur  dans  toute  l'Europe 
conmie  une  gloire  à  part  et  tnut  italienne,  c'était  cependant 
l'usage  d'exposer  sur  les  façades  des  principaux  de  la  ville  les 
])remières  compositions  des  jeunes  peintres  qui  voulaient  se 
faire  connaître.  Un  grand  tableau  était  ainsi  composé  sous  les 
regards  de  toute  une  ville  ;  la  ville  jugeait  ou  criti([uait  ;  puis  , 
tpiand  tout  était  dit  ,  la  pluie  et  le  vent  et  l'hiver  effaçaient  le 
tableau  ,  ce  qui  n'était  pas  toujours  un  grand  dommage.  Hol- 
l)ein  monta  donc,  lui  aussi,  sur  l'éclinfaud  du  barbouil'eur 
d'enseignes  ;  il  exposa  ses  premières  idées  en  plein  air,  elles 
Suisses  arrivaient  autour  de  lui ,  admirant  ce  qu'il  faisait  pour 
eux  et  ce  qui  devait  être  perdu  pour  nous.  C'est  ainsi  qu'ont 
été  exécutées  deux  grandes  compositions,  qui  firent  à  juste 
titre  l'admiration  de  leur  époque  ,  une  Danse  de  paysans  ,  au 
coin  du  marché  de  Bâle  ,  et  sur  le  toit  de  planches  qui  recou- 
vrait le  pont,  la  Danse  des  morts. On  n'a  conservé  de  la  Danse 
des  morts  que  quelques  gravures  incomplètes,  et  cependant  les 
faibles  souvenirs  de  ce  chef-d'œuvre  ont  eu  sur  la  peinture  une 
influence  immense  qui  se  fait  encore  sentir  de  nos  jours.  A  la 
mérité,  c'étaient  do  singuliers  bourgeois  que  les  bourgeois  de 
Bâle,  qui  avaient  do  pareilles  expositions  au  coin  de  leurs 
bornes  ,  et  ils  auraient  bien  pu  dire  ,  en  voyant  le  Louvre  ,  ce 
que  disait  ce  Gascon  du  bon  temps  des  Gascons  :  foUà  qui 


LITTIÎRATURE.  9 

rrsseinhle  à  la  façade  île  la  maison  de  mon  père.  Aiiriez- 
vous  jamais  cru  que  de  véritables  Suisses  aient  poussé  à  ce 
poinl-la  Tamour  et  en  même  (emps  le  luxe  dans  les  arts  ?]\Iai-. 
il  est  bien  avéré  que  de  nos  jours  nous  ne  savons  pas  un  mot  de 
1  histoire. 

Quand  il  eut  fait  ses  preuves  sur  les  murs  des  maisons  bour- 
geoises et  sur  les  planches  des  ponts  ,  et  avec  le  visage  de  son 
père  et  de  son  oncle  ,  Holbein  fut  enfin  admis  à  d'autres  preu- 
ves plus  honorables.  De  la  façade  des  maisons  il  passa  dans  les 
nppartcmens;  les  bourgeois  et  leurs  femmes  lui  conflèrent  leurs 
visages;  voilà  comment  il  a  jefé  à  Cale  une  grande  quantité  de 
portraits  ,  de  tableaux  d'histoire  et  de  dessins  originaux.  Tout 
ce  que  Holbein  a  fait  dans  ce  temps-là  est  admirable;  c'était 
une  facilité  merveilleuse,  même  pour  cette  époque  où  la  fécon- 
dité était  un  des  caractères  du  talent.  Parmi  les  dessins  d'Hol- 
bein  ,  les  plus  beaux  sont  tirés  de  la  passion.  Rien  n'est  beau 
comme  la  Passion  d'Holbein;  c'est  une  suite  de  dessins  d'une 
perfection  achevée  ;  ils  forment  à  eux  seuls  une  galerie  que  l'on 
«piitte  toujours  avec  regret,  et  dans  laquelle  ,  après  de  longues 
réflexions,  on  découvre  toujours  des  beautés  nouvelles.  Ici 
s'arrête  la  nomenclature  des  chefs-d'œuvre  de  notre  Holbein 
avant  son  départ  de  l.i  Suisse.  Ici  commence  sa  vie  véritable  , 
sa  vie  de  roman  et  d'aventures  ,  quand  il  devint  grand  seigneur 
à  Londres,  sous  Henri  VllI.  comme  les  peintres  ses  égaux 
devenaient  grands  seigneurs  en  Italie,  sous  les  Médicis. 

Holbein  était  marié.  Un  jour  que  sa  feinme  était  venue  le 
troubler  dans  son  travail ,  par  une  de  ces  insupportables  tra- 
casseries féminines  qui  ont  jeté  tant  d'hommes  de  talent  dans 
le  célibat  le  plus  triste,  comme  dans  un  port  tranquille,  un 
homme  entra  chez  Holbein  ,  et ,  le  voyant  si  triste  et  si  affligé, 
et  l'ame  dans  ce  grand  désordre  : —  Qu'avez-vous  donc,  lui 
dit-il ,  mon  cher  Hens  ? 

—  Hélas!  dit  Holbein ,  vous  me  voyez  le  plus  malheureux 
des  hommes.  Ma  femme  est  acariâtre  et  méchante  ;  elle  est 
sans  cesse  à  mes  côtés  ,  me  fatiguant  de  sou  oisiveté  et  de  sa 
mauvaise  humeur.  C'est  un  louid  et  cruel  fardeau  que  j'ai  là. 
Mon  Dieu!  quelle  différence  entre  cette  femme  et  la  femme 
que  j'ai  cru  épouser!  Avant  ses  noces  ,  c'était  une  jeune  fille 
folâtre  et  rieuse,  agaçante,  et  vive,  et  tremblante,  pendue  à 


10  REVUE    DE    PARIS. 

mon  chevalet  toujours,  toujours  prête  à  me  servir  de  modèle 
quand  je  peignais  mes  anges,  une  véritable  beauté  des  mon- 
tagnes ,  bl;;nche  ,  et  ferme  ,  et  éclatante  !  Je  l'ai  épousée  ,  il  y 
a  de  cela  dix-huit  mois  .  vienne  le  lundi  de  Pâques. 

—  Et  à  présent,  reprit  l'ami  de  Holbeiii  ,  à  présent  voulez- 
vous  que  je  vous  dise  ce  qu'elle  est ,  votre  femme  ,  Holbeiii  ? 
(l'est  une  acariâtre  et  volontaire  maîtresse  ;  c'est  un  démon  à 
votre  chevet  le  soir,  un  réveil-matin  bruyant  et  disgracieux  ; 
c'est  un  démon  continuel  qui  vous  opprime  ,  j)auvre  Hens.  A 
présent ,  elle  n'est  plus  belle  pour  toi  ;  elle  ne  songe  même  plus 
à  être  belle  •  elle  n'est  plus  parée  que  pour  les  autres  :  chez 
loi  elle  est  négligée  ,  triste,  grondeuse  •,  elle  ne  croit  plus  à 
toi  ni  à  ton  art  ;  elle  s'interpose  entre  toi  et  le  soleil  quand  tu 
veux  peindre  ,  entre  toi  et  le  repos  quand  tu  veux  dormir,  en- 
tre toi  et  le  plaisir  quand  tu  veux  te  livrer  à  tes  folles  boufifées 
de  joie.  A  présent,  et  c'est  la  chose  fatigante  ,  cette  femme 
t'apparaît  toujours  comme  un  triste  point  d'interrogation  tou- 
jours dressé  devant  toi  j  elle  veut  sîivoir  la  caiise  des  moindres 
mouvemens  de  (ou  ame  ,  pourquoi  tu  es  triste,  pourquoi  tu  es 
2;ai  ,  pourquoi  tu  n'es  ni  gai  ni  triste,  secrets  que  tu  ne  sais 
jias  toi-même.  Ah  !  pauvre  homme  ,  pauvre  homme  que  tu  es  ! 
Tu  es  un  homme  perdu  ,  mon  Holbein. 

—  C'est  bien  vrai  cela  ,  dit  Holbein.  Quelle  triste  destinée  .' 
avoir  tant  de  couleur  et  d'idées!  avoir  un  si  grand  besoin  de  pro- 
duire! une  immense  envie  de  liberté,  de  bonheur  ,  de  plaisir, 
et  se  trouver  marié  pour  toujours!  c'est  bien  malheureux  cela! 

Et  il  se  promenait  de  long  en  large.  Son  ami  le  regardait  avec 
un  sourire  singulièrement  fin  et  moqueur  ;  cet  homme  était 
dune  taille  médiocre  ,  dune  physionomie  très-indécise ,  entre 
la  malice  et  la  bonhomie  ;  physionomie  aux  mille  nuances, 
qui  savait  dire  tout  ce  qu'elle  voulait  sans  s'expliquer  jamais  ; 
cet  lionnne  était  une  puissance  ,  cet  homme  s'appelait  tout 
sinqilement  Erasme. 

11  abandonna  ainsi  son  ami  Holbein  à  sa  mauvaise  humeur  < 
il  aurait  craint  de  Taflaiblir  en  la  dérangeant.  Holbein  se  pro- 
menait, considérant  sous  toutes  ses  faces  sa  position  miséra- 
ble ;  la  faiblesse  de  son  ame,  la  volonté  énergique  de  sa 
femme  ;  plus  il  se  débattait  dans  cet  abîme  ,  et  moins  il  trou- 
vait d'issue  pour  en  sortir. 


LITTÉRATURK.  11 

—  As-tu  connu  Albert  Durer?  dit  Érasme. 

—  Un  grand  artiste,  reprit  Ifolbein. 

—  Oui,  dit  l'autre,  un  grand  artiste,  simple,  neuf,  mer- 
veilleux, admiré ,  dit-on,  le  roi  de  son  art,  travaillant  nuit  et 
jour  pour  vivre,  et  qui  est  mort  battu  par  sa  femme,  lui ,  le 
iicbîe  Albert  Durer. 

Ilolbein  leva  les  mains  au  ciel  en  poussant  un  soupir. 

Erasme  reprit ,  et ,  comme  s'il  se  parlait  à  lui-même  :  —  Oh  ! 
malheureux!  malheureux  Albert!  toute  sa  vie  tourmenté!  en 
proie  toute  sa  vie  à  cette  mégère  !  Elle  aussi,  avant  les  noces, 
elle  avait  été  bonne,  et  svelte  et  jolie  ;  mais  après  les  noces 
elle  est  devenue  disgracieuse  et  méchante  ;  voilà  ce  que  de- 
viendra ta  femme  bientôt  ;  prépare  donc  tes  deux  joues,  pau- 
vre Ilolbein. 

Je  n'ai  pas  la  fin  de  cette  conversation  étrange,  dans  la- 
quelle Erasme  eut  besoin  d'appeler  à  son  aide  toule  sa  logi- 
que, tous  ses  sarcasmes,  et  qui  plus  est  tout  son  sophisme  , 
pour  persuader  à  cet  ami  malheureux  qu'il  eût  tout  de  suite 
à  briser  cette  chaîne  ,  à  quitter  ce  despote ,  à  se  faire  libre  et 
heureux  ;  il  fallut  combattre  long-temps  l'incertitude  d'Hol- 
bein.  Quitter  sa  femme!  c'était  là  une  iiction  bien  étrange 
pour  ce  siècle,  une  action  incroyable.  S:irtirdela  patrie,  aller 
au  loin  ,  loin  du  foyer  domestique  .  se  faire  jeune  homme  une 
seconde  fois!  Et  puis,  où  aller?  en  quel  lieu  ?  Qui  empêchera 
sa  femme  de  le  rejoindre?  n'ira-t-elle  pas  le  deviner  en  Hol- 
lande ou  en  Italie?  Holbein ,  songeant  à  tant  de  dangers  ,  était 
prêt  à  reprendre  ses  fers. 

Mais  Erasme  avait  une  de  ces  volontés  qui  ne  s'efiVaient  pas 
de  peu.  Erasme  ,  ce  petit  être  que  vous  soyeî  se  glisser  si  haut 
avec  tantdesprit  et  une  patience  si  belle,  est  peut-être  la  vo- 
lonté la  plus  belle  du  seizième  siècle  ;  bien  entendu  que  nous 
ne  parlons  pas  de  Luther.  Erasme  a  fait  tout  ce  qu'il  a  voulu  ; 
il  a  été  l'ami  des  puissances  les  plus  opposées  ,  il  a  conservé  sa 
neutralité  au  milieu  de  tant  d'opinions  ,  de  guerres  et  de  con- 
flits de  tout  genre  qui  ont  remué  llinmanité  dans  sa  hase.  Il  a 
été  tout  ce  que  pouvait  être  nu  homme  dans  ce  temps-là  sans 
être  esclave;  il  a  été  moine  ,  artiste  et  grand  seigneur  ;  il  a  été 
tout  cela  en  même  temps,  tout  cela  si  bien  mêlé,  si  bien  lié, 
formant  si  bien  un  seul  et  même  tout,  qu'il  eût  été  inqiossible 


12  REVUE    DE    PARIS. 

lie  fltîfinir  Erasme.  Voilà  riiomme  ([ui  le  premier  devina  le  gé- 
nie d'Holbein  ,  voilà  Ihoinme  qui  eut  pitié  de  lui  le  premier  , 
voilà  riionime  qui  Tarracha ,  malgré  lui-même,  à  sa  femme, 
à  Tobscurité  et  à  la  misère  ,  pour  l'envoyer  être  tout-puissant 
et  très-heureux  à  la  cour  du  souverain  le  plus  despotique  et  le 
plus  cruel  de  l'univers. 

11  fallut  donc  bien  qu'Holbein  ,  maîtrisé  par  cette  volonté 
toute  puissante,  finît  par  obéir.  Hoibein  obéit  donc,  et  résolut 
donc  de  quitter  sa  femme  et  son  pays  ;  mais  où  aller?  et  quand 
Erasme  lui  parla  de  l'Angleterre,  le  grand  peintre  recula  d'un 
pas;  il  se  figurait  l'Angleterre  comme  un  pays  au-delà  du 
monde  ,  inculte,  sauvage  ,  ennemi  de  tout  ce  qui  ressemblait  à 
l'art  j  et  puis  quel  ciel?  mais  Erasme  l'ordonnait,  il  fallut  par- 
tir ,  il  partit. 

Il  partit ,  n'emportant  avec  lui  que  deux  choses  :  une  lettre 
d'Erasme,  et  le  portrait  d'Erasme,  qu'il  avait  fait  avant  de 
partir. 

Cette  lettre  était  adressée  au  chancelier  d'Angleterre  Tho- 
mas Morus,  cet  homme  qui  eut  le  bonheur  de  mourir  d'une 
belle  mort,  ce  rêveur  dont  l'utoiiie  précède  d'un  siècle  le 
Téléinaque  de  Fénélon.  C'était  alors  un  des  plus  grands  sei- 
gneurs du  monde  ,  le  confident  et  l'ami  de  Henri  VIII  ,  un  des 
chefs  de  celle  nation  anglaise  qui  se  préparait  au  règne  d'Eli- 
sabeth et  aux  glandes  révolutions  qui  l'ont  suivi.  Je  me  suis  pro- 
curé ,  à  grand'peine  ,  la  lettre  d'Erasme  à  son  illustre  ami , 
elle  est  écrite  en  beau  style  latin  ;  en  voici  une  traduction  aussi 
fidèle  que  j'ai  pu  la  faire  ,  mais  ,  malgré  tous  mes  efforts  ,  j'iii 
bien  peur  que  toutes  les  grâces  du  modèle  n'aient  disparu  dans 
ma  version. 

«  Erasme  de  Rotterdam  à  S.  E.  Thomas  Morus  ,  grand 
chancelier  d'Angleterre  ,  salut. 

11  II  y  a  long-teînps  ,  monsiMgiieur  ,  que  votre  humble  ami 
Erasme  de  [ioiturdam  n'a  reeu  de  vos  nouvelles  que  jiar  l'active 
renommée,  qui  parle  de  vous  à  tant  de  titres,  comme  éloquent , 
comme  homme  d'affaire,  connue  homme  de  style,  comme 
ami  d'un  roi  qui  n'est  pas  des  derniers  de  la  chrétienté;  mal- 
gré vos  honorables  encouragemens  ,  j'aurais  eu  peur,  en 
mettant  trctp  souvent  mes  indignes  lettres  sous  vos  yeux  , 
de  vous  dislraircî    cle   ces   hautes   pensées  auxquelles  est  at- 


I.ITTKRATURE.  ]3 

facile  le  soit  d'un  |;eiiple  ;  pardonnez-moi  donc  de  vous 
avoir  offert  ii.es  respecls  moins  souvent  que  vous  me  Paviez 
permis. 

i>  Voici  à  présent  que  je  vous  adresse  un  grand  peintre, 
comme  vous  verrez  ,  il  s'appelle  Hens  Holbein ,  de  la  ville  de 
Bâie.  II  a  fait  ici  beaucoup  de  merveilleux  portraits  ou  dessins 
d'un  caractère  tout  neuf;  c'est  un  homme  de  passion  ,  d'origi- 
nalilé  et  d'un  travail  incroyable.  Entre  autres  choses  ,  il  a  fait 
pour  la  ville  ,  sur  de  méchantes  planches  ,  que  Jupiter  protège 
tout  seul ,  une  espèce  de  fantasmagorie  qui  serait  fort  de  votre 
goût,  monseigneur,  ou  je  me  trompe  fort;  on  y  voit  une 
grande  confusion  de  inorls  qui  s'ébattent  aussi  joyeusement 
et  aussi  gaiement  que  des  chrétiens  vivans  pourraient  le  faire. 
Cela  était  sans  exemple  avant  mon  ami  Hens  ,  et  j'ignore  où  il 
a  pris  ses  modèles  :  il  faut  qu'il  ait  assisté  au  sabbat  par  un 
clair  de  lune  d'hiver, 

n  Outre  son  talent ,  sa  patience,  sa  sobriété,  sa  parfaite  ré- 
signation à  la  Providence ,  ce  pauvre  cher  Holbein  a  encore 
un  grand  titre  à  votre  bienveillance  ,  monseigneur  j  il  est  marié 
à  une  très-acariâtre  et  très-méchante  femme  ;  sa  résignation 
chrétienne  a  fini  là  ,  il  n'a  pas  pu  se  résoudre  à  cet  enfer  ,  et  il 
a  pris  la  fuite  ,  obéissant  à  la  Providence  :  soyez  sa  providence, 
monseigneur. 

1)  Quant  aux  nouvelles  particulières  ,  j'estime  qu'il  n'y  a 
rien  de  nouveau.  Vous  avez  entendu  parler  du  moine  Luther  ; 
il  paraît  que  ce  moine  n'est  pas  si  écrasé  qu'on  le  dit  tout  d'a- 
bord ;  mais  ce  sont  là  de  ces  sujets  de  conversation  qui  vous 
brûlent  comme  le  fer  en  sortant  de  la  fournaise.  » 

Ainsi  vous  retrouverez  Luther  partout  et  toujours. 

Luther,  ce  moine  si  peu  écrasé,  avait  cependant  été  fort 
attaqué  par  Thomas  Morus  ,  et  surtout  par  Henri  VIII ,  qui 
devint  son  plus  grand  appui  plus  tard;  et  qui  fut  le  premier 
roi  du  monde  à  confirmer  ses  doctrines.  N'est-ce  pas,  je  vous 
prie,  une  singulière  existence  que  celle  d'Holbein  ,  poussé  par 
Erasmehors  de  son  pays  d'adoption,  accueilli  en  Angleterre  par 
le  chancelier  Thomas  Morus  ,  et  prot -gé  par  le  roi  Henri  VIII  ? 
Erasme,  Thomas  Morus,  Henri  VIII,  Holbein,  Luther, 
quels  héros  différens  ,  quel  beau  roman  historique  ou  non  his- 
torique on  pourrait  faire  avec  ces  noms-la  ! 

3  2 


14  REVUE    DE    PARIS. 

Puisque  nous  sommes  en  sa  présence  ,  arrêtons-nous  quel- 
que peu  devant  ce  terrible  Henri  VIII;  c'est  un  des  hommes 
les  moins  étudiés  et  les  moins  compris  que  nous  aient  laissés 
riiisloire.  On  sait  qu'il  a  vécu  ,  régné  ,  et  qu'il  s'est  battu  con- 
curremment avec  deux  hommes  qui  ont  tiré  h  eux  une  grande 
partie  de  la  renommé  contemporaine,  François  I^''  de  France 
et  Charles-Quint  d'Espagne,  ce  qui  était  déjà  trop  pour  que 
l'attention  du  monde  y  pût  suffire.  Henri  VIII  a  été  tellement 
entouré  de  sang ,  et  de  quel  sang  !  du  sang  de  ses  femmes  versé 
par  le  bourreau  ,  qu'on  a  eu  bien  de  la  peine  ,  ou  même  de  la 
répugnance ,  à  le  regarder  en  face.  L'attention  des  peuples 
s'est  bien  mieux  arrangée  des  exploits  héroïques  de  ce  fou 
couronné  ,  si  spirituel  et  si  brave  ,  François  P'',  ou  bien  encore 
sur  la  vie  si  grande  et  si  habile  de  ce  grand  empereur  Charles- 
Quint  :  voilà  ce  qui  a  nui  à  l'effet  de  Henri  VIII.  Mais  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  c'est  là  une  physionomie  d'un  intérêt 
puissant.  Voyez-le,  je  vous  prie,  succédant  à  son  père  avare 
et  tout  puissant,  qui  lui   laisse  une  grande  couronne,   une 
grande  fortune  et  un  peuple  fatigué  de  bénir  le  feu  roi  et  qui  ne 
demande  pas  mieux  que  de  bénir  le  roi  qui  va  venir.  Tout  va 
bien  pour  le  jeune  monanjue  anglais.  Il  commence ,  comme 
ont  commencé  tous  les  bons  rois  d'Angleterre  avant  lui  ,  par 
faire  une  invasion   dans  le  royaume  de  France.  De  retour  de 
France,  où  il  a  v,u  François  I"',  il  trouva  l'Ecosse  pacifiée  ,  il 
trouve  le  parlement  soumis  à  ses  moindres  ordres  ,  il  règne  de 
près  et   de  loin;   un  instant  il  est  l'arbitre  des  destinées  de 
l'Espagne  et  de  la  France  ;  il  tient  entre  ses  mains  l'avenir  de 
la  cour  de  Rome.  La  réforme  qui  gronde  en  Allemagne  ne  fait 
qu'augmenter  la  puissance  de  Henri  VIII.  Il  assiste  ainsi  à  la 
formation  de  la  politique  européenne  ;  il  voit  naître  ces  hautes 
questions  tant  débattues  depuis  lui,  et  par  tant  de  révolutions, 
sur  lesquelles  nous  nous  débattons  encore.  Puis  bientôt  ses  pas- 
sions personnelles  l'agitent  autant  que  les  guerres  au  delioi  s  , 
luietson  royiuinie.  Alors connnencela triste  etdéplorable  suite 
de  SCS  amours  légitimes  ;  alors  ses  fenunes  montent  sur  l'écha- 
faud  ,  aussi  fort  étonnées  de  sa  colère  qu'elles  ont  été  étonnées 
de  la  violence  de  son  amour.  La  cour,  formée  à  ce  caractère 
emporté  ,  ne  s'étonne  de  rien.  Le  peuple  fait  comme  la  cour. 
Tout  vu  bien.  Peu  à  peu  le  pape  lui-même  se  voit  exposé  à  ce 


LITTÉRATURE.  13 

roiloutable  monarque.  Un  matin  ,  en  se  réveillant  avuc  une 
nouvelle  passiun  dans  le  eœur ,  le  roi  sépare  violemment  le 
royaume  d'Angleterre  de  la  communion  catholi([ue;  cjen  est 
fait,  le  plus  grand  eoup  est  porté  à  la  religion  du  pape,  elle 
ne  se  relèvera  pas  de  ce  grand  exemple.  Bien  plus,  HenriVIII  se 
déclare  grand  pontife  ;  il  réduit  à  trois  le  nombre  des  sacrcmens  5 
il  renverse  les  monastères  avec  plus  de  fureur  que  Lulher 
lui-même  ,  et  Charles-Quint  le  voyant  faire,  Charles-Quint 
lui-même  ,  qui  mourut  moine  ,  regrette  tout  haut  de  ne  pou- 
voir plumer  lui-même  la  poule  aux  œitjs  cVov.  Et  quand  une 
fois  il  fut  entré  un  peu  avant  dans  ses  propres  institutions 
religieuses  ,  il  les  fonda  ,  il  les  soutint ,  il  les  défendit,  comme 
elles  toutes  ont  été  défendues  et  fondées ,  par  le  sang.  Il  a  fait 
mourir  à  lui  seul  autant  de  monde,  pour  le  crime  de  croire  ou  de 
ne  pas  croire,  que  l'inquisition  même  de  Philippe  II.  Il  a  bou- 
leversé ainsi  de  fond  en  comble  l'esprit  de  la  nation  ;  il  a  ouvert 
ainsi  la  porte  à  ces  hérésies  religieuses  dont  le  nombre  égale  les 
étoiles  du  firmament.  Il  a  refait  le  dogme  catholique  cinq  ou 
six  fois,  avec  l'imperturbable  sang-froid  d'un  homme  qui  est 
soutenu  par  une  révélation  venue  d'en  haut.  Du  reste,  rempli 
de  qualités  brillantes  ,  spirituel .  généreux  ,  désintéressé  ,  ma- 
gnanime ;  le  jour  d'après  ,  injuste,  opiniâtre,  cruel ,  avide  , 
implacable,  amoureux,  jaloux  et  \iolent  à  outrance.  Et 
cependant  il  fut  aimé;  car  il  se  fit  peuple  très-souvent,  et  très- 
souvent  il  allait  à  la  taverne  en  vrai  peuple  ,  portant  à  la  main 
un  gros  bâton  ferré  ,  sur  lequel  il  s'appuyait ,  et  qui  ressemblait 
tout-â-fait  à  la  massue  d'Hercule.  Il  est  mort  d'une  colère 
rentrée  après  avoir  ordonné  des  supplices;  il  a  été  pleuré 
avec  des  larmes  véritables  par  son  peuple.  Tout  ce  que  je 
vous  dis  là  serait  fort  incroyable  ,  si  je  ne  faisais  qu'un  roman 
ordinaire;  mais  ce  que  je  dis  là,  c'est  de  l'histoire,  l'his- 
toire ,  le  plus  vrai  ,  le  plus  surnaturel  et  le  plus  singulier  des 
romans. 

Voilà  donc  en  quelles  mains  et  parmi  quel  peuple  tomba 
Holbein.  Ilolbein,  en  arrivant  à  Londres,  se  rendit  chez  le 
chancelier  Thomas  Morus.  Le  cœur  lui  battait  bien  violem- 
ment quand  il  se  trouva  eu  pn'sencc  de  l'ami  de  Henri  VIII. 
Thomas  Morus  fait  dans  cette  histoire  un  grand  contraste 
avec  Henri  VllI.  Homme  de  sang-froid  et  d'étude  ,  de  cou- 


16 


REVUE    DE    PAF.IS. 


science  cf.  de  calme ,  très-verse  dans  la  science  des  lois ,  qui 
n'était  pas  une  petite  science  à  celle  époque,  aussi  habile 
dans  les  belles-lettres  qu'Erasme  lui-même,  poète  et  philo- 
logue ,  vivant  de  peu,  aimant  à  rêver  de  belles  républiques, 
])ieii  tranquilles,  et  perfectionnant  encore  l'idéal,  de  Platon, 
hotiirne  éminent^  qui  eut  tous  les  goûts  élégans  d'un  grand 
-seigneur  et  toute  la  pauvreté  d'un  magistrat  intègre  et  d'un 
courtisan  qui  ne  sait  pas  flatter  ;  tel  était  le  célèbre  chancelier 
d'Angleterre  Thomas  Morus. 

Il  habitait  alors  une  vaste  maison  ouverte  à  tous,  et  (jui  fut 
ouverte  sur-le-champ  au  jeune  artiste.  Thomas  Morus  reçut 
avec  empressement  le  portrait  et  la  lettre;  il  s'arrêta  long- 
temps à  regarder  le  portrait ,  qui  nous  est  resté  comme  un  des 
chefs-d'œuvre  d'Holbein.  A  la  fin  il  ouvrit  la  lettre  ,  il  la  lut 
en  souriant,  car  c'était  un  homme  qui  aimait  à  lire  Erasme; 
puis,  prenant  la  main  d'Holbein  : 

—  Hens  Holbein  ,  lui  dit-il ,  soyez  le  bien-venu  en  Angle- 
terre ;  vous  êtes  ici  dans  la  maison  d'un  ami.  Tout  ce  que  je 
puis  est  à  vous,  jeune  homme;  car  vous  m'avez  apporté  une 
recommandation  puissante,  le  portrait  d'Erasme.  Restez  donc 
ici  ,  vivez-y  tranquille,  et  si  votre  femme  vient  vous  y  cher- 
cher, eh  bien  !  nous  mentirons  une  fois  ,  et  nous  dirons  à  votre 
femme  :  —  Hens  Holbein  n'est  pas  ici. 

Ainsi  parla  le  chancelier;  disant  ces  mots  il  releva  et  em- 
brassa Holbein  ;  et  de  ce  jour  il  eut  dans  sa  maison  un  enfant 
de  plus. 

De  ce  jour  aussi  Holbein  fut  heureux  et  libre;  il  se  voua 
tout  entier  à  ses  travaux  si  misérablement  interrompus.  Il 
vivait  ainsi  caché  à  tous  ,  prêtant  à  peine  l'oreille  aux  grands 
événemens  qui  se  passaient  autour  de  lui.  Holbein  n'en  voulait 
qu'à  l'histoire  passée,  aux  actions  mémorables  d'autrefois, 
aux  héros  tombés  glorieusement.  Il  poursuivait  de  son  mieux, 
dans  le  silence  de  l'atelier  ,  les  idéales  perfections  dont  il  était 
obsédé  sans  cesse  ;  il  n'avait  jamais  été  si  heureux.  La  famille 
du  chancelier  était  sa  famille.  Il  resta  ainsi  trois  ans,  produi- 
sant de  nombreux  tableaux  d'histoire  et  satisfait  des  suffrages  et 
des  éloges  de  son  illustre  ami.  Mais  ce  n'était  pas  là  le  compte 
de  Thomas  Morus;  il  avait  trop  d'équité  dans  le  cœur  pour 
vouloir  accaparer  à  son  profit  cette  gloire  cachée.  Ces  trois 


LITTERATURE. 


17 


années  furent  trois  années  d'épreuves  pour  Holbein  ,  mais  à  la 
(in,  quand  il  eut  produit  les  tableaux  dignes  du  fçrand  nom 
qu'il  s'est  fait  depuis,  le  chancelier  jufpea  qu'il  était  temps  de 
tirer  son  peintre  de  l'obscurité  à  laquelle  il  l'avait  condamné. 
Ce  jour-là  fut  un  beau  jour  dans  la  vie  d'Holbein.  Son  hôte 
attendait  un  convive  ;  mais  Holbein  ne  savait  pas  quel  convive 
était  attendu.  Cependant  toute  la  maison  est  décorée  avec 
pompe;  les  serviteurs  se  hâtent  et  s'empressent;  le  chanceliei- 
est  inquiet ,  l'intérieur  du  palais  éclate  de  mille  feux  ;  c'est  une 
magnificence  royale;  Morus  y  perdit  ce  soir-là  une  partie  de 
son  patrimoine.  L'heure  arrive  enfin.  Alors  vous  auriez  vu 
dans  la  ville  de  Londres  la  cour  et  le  roi ,  marchant  à  grande 
hâte  ,  s'arrêter  tout-à-coup  à  la  porte  de  cette  maison  ordinai- 
rement si  modeste.  Le  chancelier  était  en  bas  ,  présentant  la 
main  à  son  roi;  le  roi  prit  son  hôte  sous  le  bras  ,  et  ils  montè- 
rent ensemble  l'escalier.  Alors  Henri  fut  surpris  de  l'éclat  de 
cette  maison,  lui  qui  avait  vu  le  camp  de  drap  d'or.  Mais  ce 
qui  le  surprit  le  plus,  ce  fut  la  collection  d'Holbein.  A  cet 
aspect ,  le  roi  s'arrêta  ,  étonné  et  confondu.  Il  avait  à  un  haut 
degré  le  sentiment  des  arts  ,  et  jamais  il  n'avait  vu  réunies  tant 
de  belles  peintures.  Il  allait  d'un  tableau  à  l'autre,  muet  et 
transporté  ;  il  les  regardait  tantôt  en  courant,  tantôt  en  s'ar- 
rêtant  ;  quelquefois  il  poussait  une  exclamation  ,  puis  il  re- 
tombait dans  son  silence.  Il  n'y  eut  jamais  d'enchantement  pa- 
reil. Holbein  était  dans  un  coin,  attentif  aux  moindres  gestes 
du  prince.  C'était  donc  là  ce  terrible  Henri  VIII  !  lui ,  cet 
homme  si  ravi  ,  si  transporté,  si  occupé  d'im  artiste!  Cepen- 
dantle  roi  ne  se  lassait  pas  d'admirer  ;  surtout ,  ce  qu'il  admi- 
rait le  plus  ,  c'était  la  grâce  des  belles  dames  représentées 
dans  ces  tableaux  ;  c'était  la  soie  ,  c'était  le  velours  ,  c'était 
l'hermine  de  tout  ce  monde  ,  c'était  ce  luxe  vraiment  royal 
de  broderies  ,  et  de  manteaux  ,  et  de  plumes  ondoyantes.  Tous 
ces  personnages  si  bien  vêtus  semblaient  vouloir  s'échapper 
de  leurs  cadres,  et  le  roi  était  prêt  à  leur  tendre  les  bras  et  à 
leur  dire  :  —  Venei  à  moi,  belles  dames  !  Il  resta  ainsi  une 
heure  entière  dans  la  muette  contemplation. 

A  la  fin  le  roi  s'écria  en  levant  les  mains  ;  —  Quel  est  l'ar- 
tiste qui  a  fait  cela? 

Holbein  tremblait  de  tous  ses  membres  ;  son  cœur  battait 


18  r.KVUE    HE    PAr.IS. 

vlolemmenl  ;  sa  destinée  allait  prendre  une  face  nouvelle.  Le 
roi  le  remarqua  à  sa  pâleur  ;  puis ,  eomme  c'était  son  habi- 
tude, il  s'approcha  tout  près  du  peintre  ,  et  lui  parlant  d'un 
ton  irrité  : 

—  C'est  donc  vous,  monsieur ,  qui  faites  toutes  ces  choses  ? 
C'est  donc  vous  qui  parez  si  bien  les  femmes  et  qui  donnez 

tant  de  broderies  aux  hommes?  \raitnent  !  vous  elFacez  ma 
cour,  et  cela  mérite  une  exemplaire  punition. 

Puis  bientôt,  voyant  le  pauvre  Hens  si  fort  interdit,  le  roi 
se  mit  à  sourire  :  —  En  vérité  aussi ,  j'ai  besoin  de  vous  à  ma 
cour  pour  apprendre  à  nos  dames  à  se  faire  belles  et  à  nos 
jeunes  seigneurs  à  s'habiller  ;  vous  serez  le  grand  maître  de 
notre  j^oût,  monsieur.  Mais  comment  donc  l'appelle-t-on  , 
Morus  ? 

—  Il  s'appelle  Hens  Ilolbuin  ,  sire  ,  dit  le  chancelier  ;  il  est 
venu  ici  recommandé  à  moi  par  Erasme  de  Rotlcrdam  ,  et  il 
vous  remercie  dans  son  cœur  de  toutes  vos  bontés,  sire.  A 
présent,  si  Votre  Majesté  daigne  les  accepter,  le  peintre  et  les 
tableaux  sont  à  vous. 

—  Et  vous  me  faites  un  grand  présent,  mon  féal;  mais  le 
peintre  me  suflit.  Je  ne  veux  pas  vous  priver  de  toutes  vos 
richesses  ;  g-ardez  vos  tableaux  ,  j'emmène  Holbcin  des  ce 
soir. 

Voilà  comment  Holbein  passa  de  la  demeure  du  chancelier 
Thomas  Morus  à  la  cour  du  roi  Hciui  VIII. 

A  cette  cour  Holbein  devint  le  premier  peintre  du  roi  j  puis 
il  devint  son  ami,  et  d'autant  plus  son  ami  que  le  roi  n'avait  à 
lui  demander  aucune  injustice  ,  aucune  violence.  Aussi  pen- 
dant que  l'amitié  de  Henri  était  fatale  à  tous  les  siens,  Hol- 
bein seul  n'eut  rien  à  en  reiloutcr  ;  il  fut  une  exception  à  cette 
cour ,  où  la  plus  grande  fortiuie  était  voisine  d<!  la  mort ,  où  il 
n'y  avait  qu'un  pas  du  palais  cpiscopal  ou  du  lit  iiu|)lial  à 
l'échafaud.  Le  succès  dHolheiu  ,  dans  cette  froide  Angleterre 
si  peu  exercée  encore  aux  beaux-arts,  est  une  chose  à  peine 
croyable,  cependant  il  ne  peut  être  mis  en  doute.  Du  jour  où 
il  fut  protégé  par  le  roi ,  il  n'y  eut  pas  à  Londres  une  femme 
belle  et  riche  qui  ne  voulût  être  peinte  par  le  peintre  du  roi  ; 
d'ailleurs  il  les  faisait  si  belles!  il  les  faisait  si  riches  !  c'était 
un  homme  si  essentiellement  aristocrate  !  Toute  la  cour  an»bi- 


LITTÉRATURE.  19 

tioiina  l'iioiiiieiir  de  poser  devant  Holbein  5  il  n'y  eut  plus  une 
illustration  complète  sans  la  consécration  du  peintre.  Si  Fran 
cois  I«^''  avait  pu  voir  quelle  était  la  protection  que  Henri  VIII 
accordait  à  l'artiste  de  son  choix  .  François  l'"'"  aurait  été  ja- 
loux de  son  bon  cousin  d'Angleterre  avec  plus  de  raison  que 
Henri  ,  le  jour  où  il  fut  vaincu  à  je  ne  sais  quel  exercice  du 
corps  par  son  cousin  de  France  François. 

La  fortune  et  les  honneurs  vinrent  donc  trouver  Holbein 
toul-à-coupet  le  combler  de  leurs  faveurs  les  plus  grandes.  On 
sollicitait  un  portrait  de  lui  conmie  on  sollicitait  une  faveur 
du  roi  ;  autour  de  lui  se  groupaient  ,  comme  autour  du  roi , 
tout  ce  qui  était  distingué  par  la  naissance ,  la  beauté  ou  la 
gloire.  Les  tableaux  historiques  et  les  dessins  étaient  payés  au 
poids  de  guinées.  11  devint  le  peintre  national  de  TAuglaterre 
tout  d'un  coup.  Encore  aujourd'hui ,  ses  ouvrages  sont  regar- 
dés par  les  plus  riches  Anglais  connue  les  plus  précieux  orne- 
nicns  de  leurs  palais  et  de  leurs  musées  ;  aussi  a-t-il  été  dé- 
claré Anglais  par  les  Anglais  ,  qui  n'ont  pas  voulu  se  souvenir 
de  sa  véritable  patrie  ,  l'Allemagne.  Aussi  bien  en  Allemagne 
il  n'avait  trouvé  que  s;i  feimne  ;  en  Angleterre  il  avait  trouvé 
la  fortune,  l'estime,  les  honneurs,  tout  ce  qui  fait  un  grand 
artiste,  quand  cet  artiste  a  de  l'instinct  dans  la  tète  et  du  génie 
dans  le  cœur. 

Pour  lui,  il  s'abandonna  volontiers  à  ce  nouveau  genre  de 
vie  ,  qui  dut  lui  paraître  d'autant  plus  nouveau  qu'il  n'en  avait 
aucune  idée,  n'étant  jamais  allé  en  Italie.  Il  reconnaissait  tout 
bas  combien  son  ami  Erasme  avait  dit  vrai.  Il  était  tout  entier 
à  l'art  et  à  son  bonheur.  L'amitié  d'Henri  VIII  pourson  pein- 
tre ordinaire  n'avait  pas  de  bornes.  Il  se  fit  peindre  par  Hol- 
bein ,  et  plusieurs  fois  ,  dans  son  royal  costume  ;  il  lui  fit  pein- 
dre plusieurs  salles  de  son  palais  de  Witthall  ;  mais  l'incendie 
a  dévoré  le  palais,  qu'on  a  rebâti,  et  les  peintures  d'Hol- 
bein,que  personne  n'a  pu  refaire.  Holbein  peignit  encore 
plusieurs  grandes  compositions,  dans  lesquelles  il  représenta 
plusieurs  grands  personnages  de  l'état.  Si  l'on  considère  com- 
bien ses  tableaux  sont  finis  dans  leurs  moindres  détails ,  on 
peut  dire  que  l'activité  d'ilolbein  n'avait  pas  de  bornes  ;  et 
puis  ,  si  à  ses  innombrables  compositions  à  1  huile  ou  à  1  eau 
vous  ajoutei  tous  les  dessins  qu'il  composa  pour  les  orfèvres 


^0  REVUE    DE    PARIS. 

et  pour  les  graveurs  sur  cuivre,  vous  comprendrez  à  quel  im- 
mense travail  il  a  fallu  se  condamner  pour  suffire  à  tout  cela. 
Il  a  acquis  ainsi  une  immense  fortune,  et  à  mesure  que  sa 
fortune  augmentait ,  son  crédit  sur  l'esprit  du  roi  allait  aussi 
en  augmentant.  A  ce  sujet ,  parmi  toutes  les  anecdotes  que  je 
passe  sous  silence,  il  en  est  une  que  je  ne  puis  m'empècher 
de  raconter. 

Holbein  ,  devenu  grand  seigneur,  en  avait  pris  naturelle- 
ment et  facilement  toutes  les  allures.  Il  s'était  fait  une  indé- 
pendance complète  ;  il  était  très-flatté  ,  très-eslimé ,  très  en 
faveur  ,  très-volontaire.  C'est  le  propre  d'un  grand  artiste  de 
se  mettre  tout  de  suite  au  niveau  de  toutes  les  fortunes  ,  bon- 
nes ou  mauvaises  ,  et  celui-là  s'était  mis  au  niveau  de  sa  haute 
fortune  de  façon  à  la  dominer.  Entre  autres  habitudes  de  sa 
maison,  il  avait  pris  l'habitude  de  fermer  son  atelier  à  tout  le 
monde ,  excepté  au  roi ,  quand  il  travaillait  à  quelque  grande 
composition  qu'il  ne  voulait  montrer  que  tout-à-fait  achevée. 
Vous  sentez  bien  d'ailleurs  qu'il  était  trop  habile  artiste  pour 
s'exposer  aux  jngemens  et  surtout  aux  conseils  des  oisifs  peu 
exercés,  qui  abondent  dans  tous  les  ateliers  des  grands  pein- 
tres. Un  jour  qu'il  était  enfermé  chez  lui,  tout  entier  à  son 
travail,  un  certain  pair  du  royaume,  un  très-grand  person- 
nage du  temps,  voulut  forcer  la  porte  de  l'atelier  et  entrer  mal- 
gré la  consigne.  Holbein,  entendant  du  bruit  dans  son  vesti- 
bule, sort  de  son  atelier  ,  et  explique  au  jeune  seigneur  qu'il 
lui  est  impossible  de  le  recevoir.  Le  jeune  lord  insiste  alors  , 
disant  que  cette  heure-là  est  la  sienne  ,  et  qu'il  ne  pourra  pas 
venir  un  autre  jour  ,  et  qu'enfin  il  veut  entrer  absolument.  La- 
dessus  la  dispute  s'échauffe  ;  le  jeune  homme  se  met  tout-à- 
fait  en  colère  ,  et  il  veut  entrer  de  vive  force.  Alors  Holbein  , 
hors  de  lui,  saisit  le  jeune  homme  à  travers  corps  ,  et  le  jette 
en  bas  de  l'escalier  si  violemment  que  celui  ci  tomba  aux 
pieds  de  ses  gens  en  poussant  un  cri  de  douleur.  Vous  remar- 
querez que  c'est  là  une  scène  qui  se  passe  entre  un  simple 
étranger  et  un  très-grand  seigneur  anglais  ,  à  une  époque  où 
c'était  beaucoup  d'être  un  grand  seigneur. 

Voilà  oc  que  comprit  fort  bien  Holbein  quand  il  vit  au  bas 
de  son  escalier  le  lord  d'Angleterre  ramassé  par  ses  gens.  Il 
comprit  tout  de  suite  quelles  conséquences  funestes  son  em- 


LITTÉRATURE.  21 

porlcnient  pouvait  avoir.  Aussitôt  le  voilà  qui  monte  au  soni- 
iiict  lie  sa  maison  ,  et  qui  se  sauve  par  le  toit,  et  qui  arrive 
par  ce  chemin  jusqu'au  roi  Henri  VIH,  qu'il  trouva  dans  son 
cabinet,  occupé  d'une  dissertation  relir^ieuse.  Holbein,  arrivé 
jusqu'au  roi,  se  jette  à  ses  pieds,  et  lui  demande  pardon  à 
deux  genoux  sans  lui  apprendre  de  quel  crime  il  est  coupable. 
Le  roi  interdit  le  relève,  et  (jîiaiid  il  apprend  qu'il  s'agit  d'un 
lord  du  parlement  jeté  par  la  fenêtre  ,  il  reste  interdit  ;  car  il 
aimait  son  ]iarlement,  le  roi  Henri  VIII;  il  avait  été  si  bon 
[lour  lui,  le  parlement!  il  l'avait  débarrassé  de  toutes  ses 
i'eumies^il  l'avait  débarrassé  du  pape,  et  l'avait  reconnu  le 
pa[)e  de  son  royaume.  Holbein  reçut  donc  de  très-vives  ré- 
jirinuuides  ;  puis  le  roi ,  toujours  bon  ])Our  lui ,  lui  montra  du 
tloin[t  la  porte  d'une  chambre,  dont  il  lui  défendit  de  sortir. 
Holbein  resta  là,  renfermé  chez  son  liôfe  royal,  et  fort  peu 
inquiet  au  fond  de  l'ame,  car  il  connaissait  lu  toute-puissance 
de  son  protecteur.  Au  bout  de  quinze  jours  ,  quand  le  jeune 
lord  trouva  qu'il  avait  été  assez  lon[![-temps  malade,  il  se  fît 
j)or(cr  chez  le  roi  ;  il  était  soutenu  par  ses  domestiques,  il 
était  tout  entouré  de  bandelettes  ,  il  s'était  mis  dans  l'état  le 
))lus  pitoyable  qu'il  avait  pu  imaginer,  it  Sire,  cria-t-il,  sire, 
justice!  justice  !  »  et  son  visage  était  très-animé  et  aussi  sa 
pantomime.  Le  roi  cependant,  feignant  de  ne  rien  voir  de 
cette  comédie,  écoulait  toutes  ces  plaintes  avec  la  plus  grande 
indifférence.  A  cette  indifférence  ,  le  jeune  lord  ne  se  contint 
pas.  «  11  s'agit  d'un  lord  et  non  pas  d'un  chien  ,  dit-il ,  sire,  et 
puisque  Votre  Majesté  me  refuse  justice,  je  me  ferai  justice  à 
moi-même!  n 

C'était  là  tout  ce  que  le  roi  voulait  :  n  Vous  oubliez  vos  ban- 
delettes ,  cher  lord,  s'écria  le  roi,  et  vous  oubliez  le  respect 
que  vous  devez  à  ma  ))ersonne  royale.  Vous  voulez  aller  sur 
me  ■  droits  de  souverain  ,  cher  lord  !  Oh!  que  non  pas.  J'ai  moi 
seul  le  droit  de  justice  ,  haute  et  basse.  Vous  n'irez  donc  pas 
plus  loin  ;  car  je  ne  veux  pas.  D'ailleurs  la  question  change  de 
face.  Ce  n'est  plus  une  dispute  de  peintre  à  gentilhomme  ; 
c'est  mille  fois  plus  que  cela  ,  cher  lord  ,  c'est  une  dispute  de 
gentilbonujie  à  souverain.  Ainsi  donc,  à  présent  (juc  vous 
m'avez  manqué  de  res])ect,  vous  devez  bien  plutôt  crier  grâce 
et  demander  merci  (jucde  crier  vengeance.  Quanta  Ilolbcin  : 


22  REVUE    1)ï:    l'AUlS. 

it  Sortez  ,  Holbein  :  (  et  en  même  temps  l'artiste  sortait  de  sa 
chambre)  11  quant  à  Holbein,  apprenez  cela  ,  monsieur ,  et 
retenez  bien  mes  avertissemens,  je  vous  prie.  Voici  un  artiste 
rjui  est  un  des  plus  précieux  joyaux  de  notre  couronne  d'An- 
j-^leterre  ;  c'est  un  homme  rare  et  que  je  ne  saurais  retrouver  de 
long-temps  si  je  venais  à  le  perdre.  Voilà  pourquoi  il  faut  me 
le  conserver,  messieurs,  et  ne  pas  lui  chercher  querelle.  A 
l'heure  qu'il  est ,  si  je  veux  ,  je  puis  envoyer  ramasser  sept 
paysans  ,  les  premiers  venus  ,  et  en  faire  sept  comtes  comme 
vous,  niilord  ;  mais  de  sept  comtes  tels  (jue  vous,  je  ne  ferais 
pas  un  peintre  comme  lui. 

it  Vous  ferez  comme  vous  l'entendrez  ,  monsieur  le  gentil- 
homme; mais  je  vous  déclare  ici  hautemeut  que  s'attaquer  à 
Holbein,  c'est  s'attaquer  à  moi.  Adieu.  Holbein  ,  rentrez  dans 
votr(!  atelier,  et  soyez  tranquille  :  vous  êtes  sous  le  manteau 
du  roi.  11 

Holbein  s'en  alla  fort  tranquillement ,  et  depuis  ce  jour  il  n'y 
eut  pins  personne  qiii  voulut  entrer  dans  son  atelier  sans  sa 
permission. 

Vous  voyez  que  c'était  une  mode  alors  ,  et  une  grande  mode, 
(le  protéger  l'art  et  les  artistes.  L'empereur  Maximilien  pro- 
clame, au  milieu  de  sa  cour,  qu'Albert  Durer  vaut  un  duc; 
le  roi  Heiui  VIII  proclame,  dans  la  sienne,  qu'Holbein  vaut 
sept  comtes.  A  la  cour  de  François  I^r  il  se  trouve  de  très- 
grandes  dames  pour  jirotégcr  tout  ce  ([ui  était  artiste  venu  de 
loin,  pour  embrasser  tendrement  les  jioètes  endormis;  mode 
salutaire  et  honorable  !  C'est  par  l'art  (|ue  le  genre  humain  a 
commencé  à  s'affranchir  ,  ce  sont  les  grands  poètes  ,  les  grands 
architectes  et  les  grands  peintres,  qui  ont  commencé  les  pre- 
miers à  enseigner  régali(é  parmi  les  hommes.  Les  philosophes 
sont  venus  ensuite  ,  qui  ont  fait  le  reste  ,  quand  tout  était  fait. 
Cela  a  duré  jusqu'à  Louis  XIV,  lorsqu'il  livra,  lui  le  roi,  à  son 
ami  Molière  les  petits  marquis  de  sa  cour.  N'est-il  pas  vrai 
([u'eu  lisant  ce  trait  de  Henri  VIII ,  vous  avez  un  pou  moins 
d'horreur  pour  le  mari  d'Anne  de  Boleyn? 

Car ,  malgré  nous  ,  il  faut  bien  arriver  à  ces  horribles  his- 
toires de  bourreau  qui  ont  attristé  la  vie  d'IIolbein.  L'amilié 
du  roi  Henri  VIII  était  une  de  ces  amitiés  néfastes,  dont  les 
conséquences  sont  horribles,  et  il  était  bien  diiilcile  de  ton- 


LITTERATURE.  Z<A 

clier  l;i  main  de  cet  lioniine  sans  toucher  le  sanj;.  Aussi ,  mal- 
gié  tant  lie  prospérités  et  d'honneurs  ,  la  vie  dHolhein  était 
bien  triste.  Il  avait  heau  se  retirer  dans  la  méditation  et  la  re- 
traite ;  il  avait  beau  ne  rien  comprendre  aux  événetoens  (jui  se 
passaient  devant  lui  :  toujours  il  arrivait  que  les  événemens  le 
frappaient  au  cœur  sans  qu'il  eût  le  droit  de  se  plaindre.  Bien 
plus  ,  le  soir  même  des  exécutions  les  plus  cruelles  ,  il  fallait 
porter  un  \isa{;e  riant  devant  le  sou[)çonneux  monarque.  C'est 
ainsi  qu'il  y  eut  un  jour  dans  la  vie  d'Holbein  oùil  vit  monter 
sur  l'échafaud  son  premier  protecteur ,  son  ami,  son  père, 
celui  qui  l'avait  reçu  dans  sa  maison  ,  qui  l'avait  fait  asseoir  à 
sa  table  ,  celui  qui  l'avait  donné  à  Henri  VIII ,  le  lord-chance- 
lier d'Angleterre  lui-même,  Thomas  INlorus.  La  mort  de  Tho- 
mas Morus  couronna  dignement  sa  vie.  Il  avait  été  long-temps 
captif  à  la  Tour.  Il  avait  défendu  de  son  mieux,  non  pas  sa 
têle  ,  mais  quelque  chose  de  plus  précieux  que  sa  tête ,  sa 
croyance.  Seul  dans  ce  vaste  royaume  ,  qui  obéissait  en  si- 
lence, et  qui  soumettait  au  monarque  jusqu'à  sa  conscience  , 
Thomas  Morus  défendit  la  liberté  de  la  foi.  Ce  fut  un  jour  de 
grand  deuil  poiir  l'Angleterre  et  pour  îiolbein. 

Je  n'ai  pas  besoin,  n'est-ce  pas  ,  de  vous  faire  remarquer 
longuement  quelle  dut  être  la  douleur  de  cet  honnête  artiste 
allemand  ,  quand  il  se  vit,  lui  si  heureux  et  si  peu  trembhinl, 
devant  im  monar([ue  si  terrible  !  car  la  mort  de  Thomas  Morus 
n'est  pas  la  seule  mort  qu'Holbein  ait  eu  à  pleurer  j  car  ce 
n'est  pas  la  seule  disgrâce  qu'il  ait  eu  à  subir.  Holbein  a  pleuré 
sur  toutes  ces  morts  ;  il  a  partagé  ,  dans  sou  cœur  ,  toutes  ces 
disgrâces.  Presque  toutes  les  femmes  qui  ont  passé  par  les 
amours  de  Henri  VIH  ,  et  qu'il  a  chassées  violemment  de  sou 
lit,  soit  par  le  fer  soit  par  le  divorce,  Holbein  les  avait  ad- 
mirées le  premier;  il  les  avait  vues  presque  toutes  jeunes  ,  et 
parées  ,  et  riantes  ,  reines  en  espoir  ;  il  avait  fait  leur  portrait  à 
toutes  ;  car  lui  aussi  il  donnait  des  couronnes  :  témoin  Anne  do 
Clèves,  que  le  roi  épousa  sur  la  foi  d'un  portrait  d  Holbein  , 
et  qu'il  renvoya  ,  quelques  mois  après  ,  par  arrêt  du  parlement , 
sons  prétexte  (pi'ellc  ne  parlaitque  l'allcuiaiid  ,  ([u'elle  ne  savait 
pas  la  musique,  et  ((u'elle  ressemblait  à  une  i,';'ox4e  (;«r^//<? 
Jhimande.  Du  reste,  il  n'eut  pas  un  reproche  pour  Ilnlbeiu. 
Mais  Holbein  ,  quelle  dût  être  sa  frayeur  quand  il  vit  mon- 


51 


REVUE    DE    PARIS. 


ter  sur  réchafaud  la  reine  Catherine  d'Aragon,  celte  belle 
Espagnole!  Quelques  jours  après  ,  comme  réchafaud  nVtiiit 
pas  encore  lavé  ,  comme  le  sang  royal  fumait  encore  ,  Holbeiu 
fut  appelé  pour  faire  le  portrait  d'une  autre  reine,  Anne  do 
Boleyn.  Il  fit  aussi  le  portrait  de  celle-là  ,  songeant  malgré  lui 
à  Catherine  d'Aragon.  Comme  la  main  tremblait  au  peintre  , 
comme  son  cœur  battait!  comme  il  la  vit  déjà  mourante  et 
condamnée  ,  cette  femme  si  fière  alors  ,  et  si  éclatante  ,  et  si 
belle  ,  et  si  aimée,  celle  pour  qui  Henri  VIII  commettait  sjn 
premier  crime  juridi([ue!  Anne  de  Boleyn  était  loin  de  pré- 
voir ce  qui  se  passait  dans  la  pensée  de  son  peintre  j  seulement 
elle  le  trouva  triste  et  mélancolique  :  lui  cependant  il  peignait 
toujours.  Pour  la  première  l'ois  il  rencontrait  dans  son  travail 
de  ce  genre  des  difficultés  insurmontables;  pour  la  première 
fois  la  couleur  lui  manquait ,  le  jour  lui  manquait.  Je  ne  suis 
quelle  ligne  blafarde  se  prolongeait  péniblement  sur  ce  cou  si 
frêle  et  si  blanc.  Le  roi  lui-même  s'en  aperçut  :  il  Voilà  une 
bien  vilaine  ligne  noire  sur  le  cou  de  noire  souveraine ,  dit-il 
à  Holbein.  » 

Le  pinceau  tomba  des  mains  d'Holbein. 

Plus  fard  cette  ligne  noire  lui  revint  en  mémoire  quand 
Anne  de  Boleyn  à  son  tour  monta  sur  l'échafaud  de  Catherine 
d'Aragon. 

Ces  pauvres  femmes  ,  comme  elles  ont  souffert  et  comme 
elles  onlaiiné  cet  homme  !  et  comme  elle  a  dû  être  peu  étonnée 
cette  pauvre  Anne  de  Boleyn!  Après  Anne  Boleyn  vint  Jeanne 
Seymour;  mais  celle-là  échappa  à  l'échafaud  par  sa  mort  na- 
turelle; Holbein  lui-même  n'eut  pas  le  tem])s  de  la  peindre, 
tant  elle  mourut  vite  ,  cette  pauvre  reine  ,  la  seule  que  son 
époux  a  pleurée  !  Puis  vint  le  (our  de  cette  g}'osse  caiJcileJ7a- 
iiiaïuie qu'il  répudia  si  vite.  Puis  le  tour  de  Catherine  Howard, 
nièce  du  duc  de  Norfolk  ,  comme  l'était  la  jeune  femme  déca- 
pitée ;  Catherine  Howard  ,  bonne  et  douce,  spirituelle  , jolie, 
la  plus  jolie  de  toutes  celles  ([ui  avaient  posé  devant  Holbein. 
Le  jour  où  Holbein  la  peignit ,  il  aperçut  encore  cette  fatale 
ligne  noire  qui  l'avait  déjà  tant  épouvanté.  Henri  VIII  l'a- 
perçut à  son  tour.  Cette  fois  ,  il  comprit  Holbein,  et  jiour  le 
rassurer  ,  et  peut-être  pour  se  rassurer  lui-même  ,  il  se  préci- 
pita dans  les  bras  de  Catherine  ,  il  baisa  ses  mains  avec  toutes 


LITTERATURE.  ZO 

sortes  de  tianspuits  ;  Holbcin  pleurait ,  le  roi  pleurait  aussi  ; 
Catherine  les  regardait  pleurer  sans  rien  comprendre  à  cette 
scène  extraordinaire  ,  mais  la  fatale  ligne  noire  ne  disparut  |)as. 

Et  celle-là  monta  aussi  à  la  Tour  de  Londres,  où  elle  eut  la 
(ète  traiicliée  avec  Lady  Houheford,  un  autre  modèle  de  IIol- 
bein  ,  et  liolbein  la  pleura  plus  qu'il  n'avait  pleuré  l'autre  ,  car 
il  l'aimait,  car  il  aimait  toutes  ces  belles  femmes  qu'il  avait 
vues  dans  le  plus  grand  éclat  et  dont  il  avait  prévu  d'avance 
l'afTreux  destin. 

Vous  savez  qu'en  vieillissant  le  roi  devint  furieux  et  (pie  sa 
colère  n'eut  plus  de  bornes.  Les  plus  illustres  tètes  de  l'état 
tombèrent  sous  leeouleau  fatal.  Il  arrivait  souvent  qu'Holbeln 
a|ipienait  la  mort  d'un  honuiie  dont  il  avait  fait  le  portrait,  i[ 
n'y  avait  pas  six  mois  ,  dans  tous  les  attributs  de  la  puissance. 
Son  humeur  se  ressentit  de  cette  position  d'esprit  j  il  se  figu- 
rait qu'un  portrait  de  lui  était  un  arrêt  de  mort ,  et  il  se  refusa 
d'en  fiiire  davantage.  Il  fallait  bien  des  instances  ou  bien  du 
crédit  pour  le  faire  renoncer  à  cette  résolution.  Un  jour  même  , 
comme  il  était  à  faire  le  portrait  d'un  vieux  gentilhomme  et 
celui  de  sa  tille,  on  le  vit  tout-a-coup  se  jeter  comme  un  fu- 
rieux sur  ces  deux  figures  admirablement  commencées  et  les 
détruire  sans  qu'il  en  restât  une  seule  trace  ;  puis  quand  tout 
ce  tableau  fut  effacé,  le  pauvre  peintre  reprit  sa  sérénité,  et 
avec  son  charmant  sourire  :  —  Vous  et  votre  père  ,  madame  , 
ditil  à  la  jeune  fille  ,  vous  vivrez  encore  loiig-:emps. 

Us  vivaient  ainsi  ensemble,  et  le  peintre  et  le  roi,  vieillis- 
sant ensemble  j  le  roi  traitant  son  peintre  comme  nu  ami 
devant  le([uel  on  n'a  pas  à  rougir,  le  peintre  plein  de  res- 
pect et  d'amitié  pour  son  maître  ,  et  c  est  là  une  chose  extraor- 
dinaire. Holbein  si  doux,  si  humain  ,  si  grand  artiste,  aimait 
Henri  VIII  ;  il  plaignait  sa  férocité  ,  il  pleurait  sur  seserinies  , 
mais  il  se  sentait  entraîné  vers  lui  malgré  lui-même.  Us 
vivaient  donc  ainsi  sans  se  rien  dire  de  ce  (ju'ils  avaient 
sur  le  cœur;  seulement  un  jour  ,  un  jour  d'hiver,  comme  ils 
se  promenaient  dans  le  parc  ,  arrivés  à  un  certain  endroit  où 
le  roi  avait  appris  la  mort  de  Catherine,  le  roi  et  son  peintre 
s'arrêtèrent  tout  d'un  coup  ,  et  ils  se  regardèrent  sans  se  parler. 

A  la  fin  Henri  rompit  le  silence  :  —  Elle  était  bien  belle, 
Holliein  ,  lui  dit- il. 


26  KRVUE     1)E     PARIS. 

—  Oui,  sire,  dit  Holbein,  et  l'autre  aussi  était  bien  belle. 
Puis  il  ajouta  : 

—  Elles  étaient  bien  belles  toutes  les  six  ,  Votre  Majesté  ! 
Le  roi  se  couvrit  les  yeux  de  s.i  main. 

—  Et  laquelle  regrettes-tu  le  plus,  Holbein? 

La  réponse  était  difficile.  Heureusement  le  roi  fut  saisi  d'une 
atroce  douleur  qui  le  suffoqua. 

Huit  jours  après  il  était  mort.  l\  mourut  le  lendemain  du 
jour  où  il  avait  fait  décapiter  le  jeune  comte  de  Surrey  ;  le 
lendemain  il  envoyait  à  la  mort  son  oncle  paternel  le  comte 
de  Norfolk. 

Toute  rAngleterre  le  [)leura  avec  des  larmes  véritables. 

Holbein  le  pleura  plus  que  tous  les  autres  j  Henri  VIII  était 
son  ami ,  son  appui  ;  il  lui  devait  tout  et  il  l'estimait. 

Depuis  ce  temps  Holbein  vécut  à  Londres  fort  retiré  et 
assez  obscur  ;  il  ne  fit  qu'un  portrait  mémorable,  le  portrait  de 
la  jeune  Elisabeth,  lille  de  Henri  VIII,  la  même  qui  fut 
depuis  roi  d'Angleterre,  qui  régna  avec  Shakspeare  comme 
son  père  avait  régné  avec  Holbein,  et  qui  suivit  avec  tant  de 
cruauté  les  leçons  d'échafaud  et  de  majesté  royale  livrée  au 
bourreau  ,  que  lui  avait  léguées  son  père. 

Sept  ans  après  la  mort  du  roi,  eu  1554,  surgit  tout-à-eoup 
dans  la  ville  de  Londres  cette  peste  mémorable  qui  ravagea 
avec  tant  d'acharnement  cette  capitale  si  remplie  de  vie  et  de 
plaisirs.  A  proprement  dire,  ce  fut  une  peste  italienne,  suivie 
de  terreurs  tout-à-fait  italiennes  j  on  se  fuyait;  on  avait  peur. 
Malheur  alors  à  ceux  qui  sont  seuls!  Pour  ceux-là,  la  mort 
est  horrible.  Elle  fut  horrible  pour  Holliein,  qui  n'avait  que 
soixante-six  ans;  seul  dans  celte  grande  ville  qui  n'était  pas 
sa  patrie,  seul,  sans  amis,  sans  parens ,  sans  consolation, 
survivant  à  tous  ses  protecteurs,  il  attendit  la  peste  dont  il 
sentait  le  souffle  briîlant.  Sou  agonie  fut  longue  ,  il  avait  peine 
à  mourir.  En  mourant,  il  repassa  en  lui-même  toute  sa  vie; 
il  compta  un  à  un  ses  jours  de  bonheur  et  ses  jours  de  peine  , 
et  tout  ])ien  compté  ,  il  jugea  qu'Erasme  lui  avait  rendu  un 
mauvais  service.  Eu  effet ,  qu'était-il  venu  chercher  à  Lon- 
dres? Une  renommée  qu'il  eût  trouvée  partout,  peut-être 
encore  plus  grande  et  plus  illustre  ;  une  fortune  qu'il  ne  pou- 
vait lais'^er  à  personne  et  (jui  ne  le  faisait  pas  mieux  mourir? 


LITTÉIVATURK.  27 

De  combien  tic  peines  et  de  Ira  verses  sa  vie  avait  été  remuée! 
A  combien  de  funérailles  il  avait  assisté  en  silence  et  dans 
l'ombre!  Combien  peu  de  ses  modèles  il  ponvait  retrouver 
vivans  !  Et  puis  quelle  triste  histoire  autour  de  lui!  Quel  triste 
ciel  au-dessus  de  sa  tête!  Et  puis  toute  sa  vie  suivre  un  roi  et 
obéir  aux  moindres  caprices  de  ses  amours;  voir  son  portrait 
(le  la  veille  passer  du  palais  au  grenier ,  vonf;é  par  les  vers 
pendant  que  la  hache  tombe  sur  le  modèle!  Oli!  ce  n'est  pas 
là  imc  vie  faite  pour  l'artiste  ;  il  faut  à  l'artiste  de  l'air,  delà 
liberté  et  du  soleil;  il  lui  faut  l'Italie  et  non  pas  l'Angleterre; 
il  lui  faut  des  fêtes  ,  des  plaisirs ,  des  amours  folâtres,  et  non 
pas  des  dissertations  religieuses  et  des  échafuuds.  'Voilà  ce  que 
comprit  Holbein  en  mourant.  Il  comprit  qu'il  avait  profane  et 
gaspillé  sa  vie  à  la  cour;  il  comprit  qu'il  avait  manqué  au 
bonheur;  il  comprit  qu'à  tout  prendre,  mieux  eût  valu  la 
tyrannie  de  sa  femme  qui  lui  aurait  donné  des  enfans,  que 
l'amitié  non  moins  tyranniqne  d'un  roi  qui  ne  lui  avait  doimé 
que  ce  que  peuvent  donner  les  rois,  de  la  fortune  et  des  hon- 
neurs. Alors  il  eut  une  dernière  pensée  pour  sa  chère  Alle- 
magne, pour  les  montagnes  de  la  Suisse  ,  pour  le  pont  joyeux 
où  il  avait  représenté  la  Danse  des  morts ,  pour  sa  pauvre 
maison  si  [ileine  de  vie  et  si  tranquille  ;  nuis  il  mourut,  cher- 
chant vainement,  parmi  toutes  les  religions  qu'avait  semées 
son  maître  autour  de  lui ,  dans  quelle  religion  il  devait  mourir. 

Il  mourut  sans  que  la  ville  de  Londres  sût  qu'il  était  mort; 
il  mourut  sans  être  pleuré  par  personne  ;  il  mourut  de  la  mort 
du  Titien,  mais  il  n'eut  même  pas  les  honneurs  fimèbres  du 
Titien.  On  n'a  jamais  su  où  reposait  le  cadavre  pestiféré  du 
plus  grand  peintre  de  son  temps. 

Au  commencement  du  dix-septième  siècle,  le  comte  Arun- 
del ,  l'un  des  plus  chauds  admirateurs  des  chefs-d'œuvre  de 
l'art,  et  particulièrement  d'Holbein  ,  voulut  élever  un  monu- 
ment funèbre  à  la  mémoire  de  ce  grand  artiste  ,  dont  il  rassem- 
blait les  moindres  dessins  à  grandes  peines  et  à  grands  frais. 
On  plongea  ,  par  ses  ordres ,  dans  le  cimetière  de  la  peste  de 
1554;  maison  ne  put  rien  découvrir;  on  n'eut  pas  même  un 
lambeau  d'Holbein  pour  élever  un  tombeau  à  ses  restes.  Soyez 
donc  l'ami  du  plus  terrible  roi  du  monde  et  le  plus  grand  pein- 
tre de  votre  temps! 


28  r.KVUE    UE    PARIS. 

J'iii  pou  parlé  des  chefs-d'œuvre  d'Holbein  ,  d'abord  parce 
qu'ils  sont  généralement  trop  connus  pour  qu'il  soit  nécessaire 
d'en  parler,  ensuite  parce  qu'il  entre  dans  mou  plan  de  finir  le 
récit  biographique  de  ces  hommes  à  part,  récit  que  personne 
n'a  fait  encore  , pendant  que  plusieurs  se  sont  occupés  de  leurs 
ouvrages  dans  les  plus  minutieux  détails.  Cette  fois,  autant 
([uenousle  pourrons,  nous  substituerons  Ihomme  à  l'œuvre  , 
h;  peintre  à  son  tableau  5  nous  ferons  pour  eux  ce  que  Plutarque 
a  fait  pour  les  anciens  héros  ;  il  a  laissé  de  côté  leurs  batailles 
pour  leurs  histoires  de  ménage;  il  leur  a  ôté  leur  cuirasse  pour 
les  revêtir  de  la  robe  de  chambre  ,  et  personne  ne  lui  en  a  su 
mauvais  gré. 

On  voit  à  Bu!e  plusieurs  beaux  tableaux  d'Holbein  ,  entre 
autres  la  Vierge  dans  une  pose  admirable  ,  pleine  de  candeur 
et  de  pureté  ,  ayant  à  ses  pieds  le  bourguemestre  de  Baie,  sa 
fille ,  sa  femme  et  ses  sœurs.  La  galerie  de  Dresde  possède 
plusieurs  chefs-d'œuvre  de  cet  artiste.  On  peut  voir  au  Lou- 
vre un  de  ses  plus  beaux  tableaux  ;  mais  l'Angleterre  a  presque 
tout  gardé  ;  plus  riche  et  plus  passionnée  pour  l'art  que  nous- 
mêmes  ,  l'Angleterre  ,  (piand  elle  a  un  chef-d'œuvre  ,  ne  le  lâ- 
che jamais. 

Jules  Jakik. 


HISTOIRE. 


LA  NOBLESSE  DE  FRAP^CE. 


§  II.  NOBLESSE  D  INSTITUTION  (I) 

Oui ,  les  nobles  ,  les  possesseurs  de  terre  et  d'hommes  ,  sont 
le  premier  élément  des  nations  et  le  point  de  départ  de  This- 
toire.  Sous  quelque  nom  que  la  tradition  les  signale  ,  patriar- 
ches en  Judée,  khans  dans  la  Haute-Asie,  amphictyons  en 
Grèce  ,  patriciens  en  Italie  ,  thancs  en  Ecosse,  gentilshommes 
en  France,  c'est  toujours  la  même  idée  sociale,  enveloppée 
de  formes  analogues;  c'est  la  propriété  du  champ  et  du  servi- 
teur placée  aux  mains  d'une  seule  famille;  la  réunion  sur  la 
même  tête  de  toutes  les  sortes  de  droits,  d'autorités,  de  pré- 
rogatives, que  le  temps  a  eu  pour  mission  de  séparer  et  de 
départir.  J^e  mouvement  progressif  des  choses  morales  ,  qu'on 
appelle  civilisation  ,  consista  donc  ,  dans  l'ordre  de  la  société 
et  des  relations  humaines,  à  briser  ce  faisceau  de  puissances 
diverses  dont  la  noblesse  était  armée;  et  les  époques  moder- 
nes, emprisonnées  sous  Técorce  de  cette  noblesse,  ne  pou- 
vaient en  sortir  qu'en  la  brisant.  L'aristocratie  était  grande  , 
riche  et  puissante,  parce  qu'elle  commandait  sans  obéir;  elle 
avait  tout  sous  les  pieds  et  rien  sur  la  Icte,  mais  la  civilisation, 

(i)  Voir  la  Revue  ue  Paris  de  février  dernier. 


30  REVUE    DE    PARIS. 

son  im[ilacable  ennemie,  l'attaqua  par  deux  côtés  en  même 
temps  :  elle  lui  imposa  l'obéissance,  en  lui  ôtaiit  la  domina- 
tion ,  et  la  livra  tout  d'un  coup ,  surprise  et  sans  défense ,  aux 
esclaves  devenus  nobles etaux  nobles  devenus  rois.  Cependant, 
ainsi  pressée  entre  deux  puissances  nouvelles  et  inflexibles, 
la  noblesse  ,  vaincue  et  dépouillée  ,  pouvait  se  consoler  par  de 
solennelles  méditations.  La  royauté  et  la  démocratie,  qui 
allaient  se  partager  le  monde,  ne  cessaient  point  de  se  ratta- 
cher à  elle  par  l'origine  et  par  le  souvenir.  Dans  sa  ruine,  elle 
présidait  encore  aux  destinées  futures  de  la  France ,  comme 
un  principe  éternel  dont  les  élémens  sociaux  tiraient  leur 
source;  car  rien  n'était  avant  qu'elle  ne  fût  ;  et ,  semblable  à 
Brahma  ,  le  dieu  de  la  vieille  Asie  ,  la  noblesse  faisait  sortir 
les  races  royales  de  sa  tète  et  le  peuple  de  son  orteil. 

C'était  donc  une  loi  du  monde  et  de  Dieu,  que  la  noblesse 
se  livrât  en  pâture  à  la  démocratie  et  à  la  royauté,  qu'elle 
avait  engendrées;  et  le  peuple  et  les  rois  dévorèrent  cliaque 
jour  sa  substance  ,  comme  l'herbe  qui  pousse  dévore  ,  pour 
grandir,  la  graine  dont  elle  est  sortie.  Mais  cette  immense  cu- 
rée ne  s'acheva  pas  dans  ime  heure.  La  noblesse  ,  fière  et  dé- 
daigneuse, était  faite  à  gouverner  une  moitié  du  monde  avec 
la  lance  et  l'autre  moitié  avec  le  fouet.  Rien  qu'à  rester  immo- 
bile ,  tout  levier  humain  se  fût  brisé  à  l'émouvoir  ;  car  elle  pe- 
sait sur  la  France  comme  une  montagne  chenue,  dont  les 
pieds  se  lavaient  dans  le  Danube  et  dans  le  Rhône.  C'est  con- 
tre ce  colosse  épouvantable  que  les  esclaves  et  les  rois  se  li- 
guèrent, au  dixième  siècle  ;  ils  s'en  montrèrent  tous  le  sommet , 
et  s'y  doimèrent  rendez-vous;  ut  puis,  au  signal  de  guerre  et 
au  cri  de  rescousse  ,  ils  se  distribuèrent  l'attaque  ,  et  gravirent 
en  même  temps  les  flancs  les  moins  escarpés.  C'est  merveille 
de  voir,  dans  l'histoire  ,  cet  assaut  de  truands  et  de  guerriers 
morionnés  d'or,  qui  avaient  mis  pour  étendard  au  vent  la  ja- 
que des  bourgeois  de  Flandre  et  le  laharum  de  monseigneur 
saint  Denis.  Un  jour  ,  et  après  longues  années  ,  des  panaches 
et  des  piques  apparurent,  et  vinrent  face  à  face  ,  au  plus  haut 
du  colosse  :  c'étaient  les  deux  armées  haletantes  ,  qui  se  saluè- 
rent d'un  long  hourra  de  victoire,  et  vinrent  secouer  leurs 
sandales  poudreuses  sur  la  tête  de  la  noblesse  vaincue;  mais 
une  fois  l'ennemi  étendu  mort,  princes  et  truands  se  jetèrent 


LITTÉUATUIVK.  31 

sur  la  dûpouillc  saiifjlnnte;  race  royale  et  race  affranchie  vou- 
laient u^alement  part  de  lion  5  il  y  eut  dispute  ,  cris  et  mêlée  , 
un  héraut  truand  demanda  :  Qui  vive  P  et  on  lui  répondit  : 
Louis  XVI  !  un  héraut  royal  demanda  :  Qui  vive  ?  à  sou  tour  , 
et  tout  le  camp  des  esclaves  lui  répondit  :  Robespierre!  Ces 
deux  noms  inconnus  Tuu  de  l'autre  se  heurtèrent  étran2;emeiit 
dans  l'air  :  c'était  le  21  janvier. 

Mais  si ,  des  deux  victimes  que  la  démocratie  immola  ,  la 
noblesse  tomba  la  première  ;  et  si,  quand  elle  fut  gisante  et 
inanimée  ,  les  ribauds  devinrent  assez  osés  pour  briser  sur  le 
iront  des  ducs  de  France  leurs  fleurs  de  lis  d'or  en  champ  d'a- 
zur, c'est  que  la  royauté  ,  ne  regardant  qu'à  la  fortune  pré- 
sente, avait  abattu  elle-même  ,  par  orgueil  et  désir  qu'on  la 
vît  debout ,  tous  les  donjons  qui  protégeaient  sa  tourelle  su- 
zeraine ;  c'est  que,  par  dépit  et  jalousie  de  gloire  ,  elle  avait 
dérisoirement  traité  ses  anciens  fidels  ;  fait  asseoir  côté  à  côte  , 
à  ses  fêtes ,  les  fils  des  porchers  de  Neustrie  et  les  fils  des  vain- 
queurs de  Tolbiac  ,  c'est  quelle  avait  flétri ,  traitreuseuient  et 
sans  raison,  ses  bons  et  vieux  serviteurs  de  la  conquête,  en 
prostituant  le  nonj  de  gentilhomme  à  la  lignée  des  all'ranchis, 
eu  élevant  les  esclaves  à  l'égal  des  châtelains  par  des  anoblis- 
semens  qui  étaient  une  insulte  et  un  mensonge  :  car  enfin  elle 
avait  beau  croiser  sur  leur  écu  des  pals  et  des  épées ,  cette 
noblesse-là  resplendissait  bien  sur  la  casaque  et  l'armure, 
mais  elle  n'entrait  jamais  sous  la  peau. 

Et  c'avait  été  une  grande  folie  aux  rois  ,  qui  croyaient  tenir 
en  honneur  et  conserver  le  passé  de  la  France  ,  de  s  être  en- 
tourés de  familles  nouvelles,  qui  ne  comprenaient  pas  le 
passé.  Sans  traditions  et  sans  souvenirs,  athées  qui  n'avaient 
pas  la  religion  des  aïeux  ,  elles  se  superposaient  aux  périodes 
écoulées,  mais  ne  les  contiiuiaient  {)oint.  La  fusion  et  l'amal- 
game étaient  impossibles  entre  élémens  hétérogènes.  Il  fallait 
laisser  le  peuple  peuple,  et  lesgentilshonuues  gentilshommes; 
car,  de  vouloir  enter  les  premiers  sur  les  seconds  ,  c'était  faire 
violer  une  race  par  une  autre  race ,  et  les  espèces  opposées 
sont  stériles  dans  leurs  accouplemens.  Au  lieu  de  renforcer 
l'aristocratie  de  naissance,  on  la  supplanta  ;  et  c'est  toujours 
cette  substitution  des  races  qui  a  dissous  les  grandes  associa- 
tions des  peuples.  Quehjue  rapprochées  qu'elles  soient  Tune  de 


32  REVUE    DE    PAKIS. 

l'autre,  il  y  a  néanmoins  entre  elles  solution  de  continuité  ,  et 
cela  place  tout  d'un  coup  la  civilisation  sur  une  assiette  nou- 
velle. Faites  marcher  la  base  d'un  édifice  eu  dehors  de  la  lif;ne 
du  faîte  :  le  faîte  surplombe,  et  l'édifice  est  à  bas.  Cela  s'était 
vu  en  Italie  ,  lorsque  la  race  populaire  ou  affranchie  vainquit 
avec  César:  Caton  sentit  si  bien  (jue  c'en  était  fait  des  nobles 
qu'il  se  tua  pour  ne  point  leur  survivre  ;  et  certes  il  avait  ad- 
mirablement deviné.  A  peu  d'années  ,  suivirent  la  loi  Cassia 
de  César  et  la  loi  Sœnia  d'Auguste  ,  (jui  faisaient  des  anoblis- 
semens  en  niasse.  En  voyant  la  ville  éternelle  livrée  à  ces 
hommes  d'hier,  d'autres  hommes  qui  avaient  les  idées  de 
l'ancien  régime  ,  Cicéron ,  Capiton  .  Ovide ,  (jue  nous  nomme- 
rons volontiers  les  Chateaubriand  ,  les  Fitz-James  ,  les  Lamar- 
tine de  Rome  ,  se  mirent  vainement  à  l'étude  de  leurs  vieilles 
annales  pour  apprendre  aux  nouveaux  venus  les  anciennes 
constitutions  du  peuple-roi.  Cicéron  écrivit  sa  République, 
son  oeuvre  de  prédilection  ,  pour  ramener  la  politique  sur  le 
terrain  de  l'aristocratie  ;  Capiton  s'efforçait  de  remettre  à  flot 
lajurisprudencedécemvirale,  toute  submergée  par  le  préteur; 
Ovide  se  faisait  dévot,  et  se  montrait  délicieux  poète  ,  en  rap- 
pelant dans  ses  Fastks  les  dogmes  de  la  croyance  d'autrefois  : 
mais  rien  n'y  faisait  pour  des  familles  improvisées,  qui  n'a- 
vaient jamais  oui  parler  de  Porsenna  ou  d'Annibalj  pour  qui 
Rome  était  une  patrie  comme  une  autre  ,  qu'elles  vendraient 
au  premier  acheteur;  et  qui  ne  comprenaient  pas  la  plus 
grande  et  la  meilleure  partie  de  son  histoire ,  celle  qui  vivait 
dans  les  mœurs  ou  étaitsculptée  sur  les  monumens.  C'est  ainsi 
que  les  familles  françaises  anoblies,  étrangères  à  la  gloire  de 
l'invasion  et  à  l'enthousiasme  de  la  conquête  ,  vinrent  ridicu- 
lement s'étaler  sur  des  terres  qui  ne  portaient  pas  leurs  noms  , 
et  dont  leur  lance  n'avait  pas  tracé  les  limites;  et  s'asseyaient 
au  foyer  de  la  grand'salle,  et  le  trouvaient  trop  spacieux; 
elles  montaient  à  la  tour  ,  et  se  demandaient  à  quoi  bon  les 
meurtrières  ;  elles  étaient  sous  les  voûtes  de  ces  manoirs  comme 
des  laquais  qui  ont  volé  l'habit  de  leursmaîtres.  Tout  cela  était 
devenu  grimoire  et  hiéroglyphes  pour  elles  ;  car  cela  ,  c'était 
le  passé  ,  et  elles  ,  c'était  le  présent ,  mais  le  présent  isolé  ? 
sans  introduction,  sans  préambule  ;  le  présent  de  l'enfant 
trouvé  ,  qui  ne  se  lie  à  rien  derrière  lui.  Oh  !  il  y  a  dans  cette 


I.ITTKRATURr..  (Ù& 

iiKilt-dietion  liiiniaiiip,  quand  on  n'a  pas  la  force  de  lacccptcr, 
([iielqne  chose  ([ni  vous  pousse  vers  l'avenir.  11  faut  l'avenir 
aux  familles  nouvelles  ;  il  le  leur  faut  pour  s'y  soustraire  au 
souvenir  de  leur  abaissement  social,  et  s'y  abriter  contre  les  ré- 
vélations de  riiisfoiie.  L'avenir!  l'avenir  !  et  voilà  ceux  à  qui 
les  rois  avaient  confié  le  passé. 

Et  il  fallait  qu'un  oubli  bien  profond  se  fût  ré[)andii  sur  nos 
vieilles  annales,  il  fallait  une  étrange  confusion  des  idées  le 
plus  clairement  contradictoires  ,  d'abord  pour  avoir  perdu  le 
souvenir  de  ce  qu'était  la  noblesse  de  race  ,  ensuite  pour  se 
confier  aux  races  anoblies  ,  et  croire  avec  ferveur  qu'elles  rem- 
pliraient la  mission  civilisatrice  que  Dieu  confia  à  l'aristocra- 
tie du  sang.  L'idée  ne  pouvait  pas  venir  de  faire  un  gentil- 
homme à  qui  aurait  réûéchi  que  cela  était  absurde  et  fou  ; 
mais  on  en  était  arrivé  ,  sur  les  choses  du  monde  ,  à  brouiller 
toutes  les  notions,  à  mêler  tous  les  principes  ,  jusqu'à  prendre 
les  causes  pour  les  elTets.  Parce  que  la  noblesse  était  une 
puissance  militaire  et  terrienne  ,  on  se  figura  qu'un  champ  et 
un  écu  constituaient  exactement  le  gentilhonune.  On  en  fit 
donc  à  ce  prix  ;  on  distribua  des  domaines  et  des  armures,  ne 
voyant  pas  que  cette  logicjue  prenait  la  civilisation  au  reboiu's, 
que  le  propriétaire  et  le  guerrier  étaient  sortis  du  noble,  et 
que  la  condition  matérielle  était ,  non  pas  la  mère,  mais  la 
fille  de  la  condition  sociale. 

A  quelle  époque  cet  étrange  préjugé  prit-il  racine  dans  le 
sol?  ce  serait  chose  difficile  à  dire  ;  car  c'est  là  une  de  ces  po- 
sitions nettes  et  décidées  où  l'on  n'arrive  que  par  degrés.  Le 
douzième  siècle  s'achevait  ,  lorsque  fut  donné  le  premier 
exemple  historique  de  l'anoblissement  des  familles.  Victor 
Brodeau  ;  brave  arbalétrier,  venu  de  France,  fut  anobli 
en  1191  par  Philippe-Auguste,  devant  Acre  en  Syrie,  et  put 
jilacer  sur  son  écu  trois  pals  en  chef  sur  la  croix  recroisetée. 
Cet  exemple  est-il  réellement  le  premier?  Nous  ne  le  pen- 
sons pas  ;  car  l'écusson  du  nouveau  chevalier  est  formuir 
d'une  manière  trop  régulière  et  trop  savante.  Cependant  la 
langue  héraldique  n'a  pas  laissé  de  souvenir  important  anté- 
rii'ur  à  la  croisade.  L'opinion  des  rois  d'armes  a  long-temps 
('•té  que  l'anoblissement  le  plus  ancien  était  celui  de  Raoul 
l'orfèvre,  de  l'année  1270  ;  d'où  il  suivrait,  que  s'il  y  en  a  qui 


34 


REVUE    DE    PARIS. 


aient  précédé  1191  ,  ils  sont  en  fort  petit  nonihi'e  ,  et  que  l'on 
peut  placer  sans  erreur  l'introduction  des  lettres  de  noblesse 
eu  France  entre  Philippe  I<''"et  Piiilippe  II.  L'usage  en  était 
d'abord  si  restreint  qu"à  partir  de  1270  on  ne  les  retrouve  qu'en 
1339, sous  Philippe  V ,  qui  autorise  les  gens  des  comptes  à 
anoblir  les  bourgeois ,  moyennant  finance,  depuis  le  13  mars 
jusqu'au  l"^''  novembre.  Trois  commissaires  furent  encore 
chargés,  le  26  février  1361  ,  d'aller  accorder  des  brevets  de 
gentilhonmie  aux  bourgeois  des  sénéchaussées  de  Toulouse , 
de  Beaucaire  et  de  Carcassonne.  Une  distribution  nouvelle 
d'armoiries  se  fit  le  21  juillet  1368,  et  toujours  moyennant 
finance  ;  car  ce  bon  peuple  n'a  jamais  reculé  devant  l'ofTicier 
des  tailles  ,  quand  il  achetait  le  plaisir  d'être  de  noble  maison. 
A  proportion  qu'on  avance  vers  nos  époques ,  la  gentilhoin- 
merie  de  billon  s'accroît  prodigieusement.  Le  nombre  des 
édits  serait  long  outre  mesure,  et  nous  citerons  seulement 
ceux  de  1568,  1576,  1579  ,  1645,  1696,  1702.  L'exemple  de 
corporations  anoblies  à  la  fois  avait  été  donné  en  1543.  Les 
monnayeurs  furent  mis  sur  le  même  rang  que  gens  de  cours 
souveraines  et  chapitres  nobles  ;  et  bientôt  les  verriers  sui- 
virent. Si  l'on  suppute  donc  tout  ce  qu'il  avait  été  fait  de 
nobles  depuis  1191  j  si  l'on  considère  surtout  que  non-seule- 
ment le  roi  avait  le  droit  de  grossir  cette  aristocratie  en  ja- 
quette, mais  que  tout  duc  ,  comte,  évèiiue,  et  même  depuis 
François  P'' ,  la  docte  université  de  Toulouse  ,  pouvait ,  dans 
ses  loisirs,  armorier  un  manant:  on  arrive,  sans  grande  sur- 
prise,  en  1770,  au  total  confortable  de  quarante  mille  famil- 
les nobles  ,  et  quatre  cent  mille  individus  ayant  lance  et  hau- 
bert, dans  le  beau  royaume  de  France. 

Voilà  le  fait  historique  des  anoblissemens  ,  considéré  dans 
son  existence  chronologique.  A  ce  point  de  vue  ,  il  n'a  qu'une 
valeur  de  statistique  et  de  calcul.  Mais  si  l'on  se  demande 
quels  élémens  sociaux  ces  élémens  déplacèrent  à  leur  venue  , 
de  quel  poids  ils  furent  dans  le  levier  qui  souleva  les  vieilles 
institutions  ,  par  quelle  explosion  de  choses  morales  et  artis- 
tiques leur  apparition  se  signala  :  aussitôt  la  pensée  donne  à 
ces  anoblissemens  une  grande  figure  et  un  grand  cadre  ;  elle 
les  associe  à  toutes  les  révolutions  qui  ont  labouré  notre  his- 
toire, et  l'on  devient  tout  envieux  desavoir  ce  que  peut, 


LITTÉRATURE,  3S 

pour  rcmucv  les  pciiiiles,  une  idée,  même  absurde,  quand 
celte  idée  est  un  dojînie ,  nue  maxime  vivante  ,  une  relijjion 
du  temps. 

La  portée  réelle,  définitive,  sinon  volontaire  et  réfléchie  , 
des  familles  nouvelles  qui  se  forment  au  douzième  siècle  , 
c'est  de  déborder  et  de  remplacer  un  jour  Tancienne  et  vraie 
noblesse.  Les  affranchis  vont  chasser  les  maîtres  ,  et  avec  eux 
(ont  ce  (jni  les  avait  suivis  de  maximes  propres  et  fières,  d'idées 
([ui  allaient  à  leur  nature,  et  que  d'autres  races  ne  pouvaient 
ni  avoir  ni  manifester.  Rois  par  l'origine,  par  le  fuit  social  , 
par  l'organisation  plastique  des  peuples  ,  ils  avaient  vécu  et 
agi  en  rois  ;  ils  avaient  vaincu  les  Romains,  Attila  et  les 
Maures  ,  et  gardé  sept  siècles  ce  qu'ils  gagnèrent  en  un  jour  : 
maintenant  la  société  se  retire  d'eux,  l'affranchi  devient  l'idée 
victorieuse  et  universelle,  il  entre  dans  les  lois,  dans  la  lan- 
gue ,  les  arts  ,  lesmonumens  ;  et  toutes  les  choses  d'autrefois  , 
les  tribus  qui  avaient  envahi ,  les  châteaux  qui  avaient  pro- 
tégé, les  noms  qu'on  trouve  aux  vieilles  chroniques  et  aux 
vieilles  batailles ,  toutes  ces  choses  ,  pauvres  ouvriers  de  l'an- 
cienne civilisation,  vont  être  renvoyées  sans  salaire.  C'était 
pourtant  un  bel  édifice  que  l'on  abattait  sans  pitié  ;  les  races 
de  la  conquête  n'étaient  pas  si  vermoulues  que  l'on  dût  crain- 
dre pour  elles  le  faix  de  l'avenir.  De  toutes  les  lances  qui 
s'étaient  dressées  aux  bords  du  Rhin  et  de  la  Loire  ,  il  y  en 
avait  de  bonnes  encore ,  et  dont  la  rouille  n'était  que  du  sang. 
Cinquante  et  une  maisons  restaient  debout ,  de  toutes  les  mai- 
sons de  France  :  à  leur  tête  ,  nommons  Bouchard  ,  de  Mont- 
moi-ency  ;  et  puis  fous  ses  égaux  de  prouesse  et  de  gloire  ; 
Mathieu ,  comte  de  Beaumont  ;  Dreux .  de  Mouchy-le-Châ- 
tel  ;  Hugues  ,  de  Clermont  ]  Guy,  de  Senlis  ;  Herluin  ,  de 
Paris  ;  Thomas,  de  Marie  ;  Ebble  ,  de  Roussy  ;  Gilbert ,  de 
l'Aigle  ;  Pains,  de  Gisors  5  Simon,  deMontfort  ;  Enguerrand, 
de  Boves  ;  Hugues  le  Blnnc,  de  la  Ferté  ;  Robert,  de  Chepy  ; 
Milon  ,  de  Montlliéry  ;  Guy,  comte  deRochefort  ;  Milon  ,  de 
Troyesj  Hugues,  du  Puisct  ;  Thibaut,  comte  de  Blois  j  Lan- 
celin  ,  de  Bulens  ;  Raoul ,  de  Beangency;  Hugues  ,  de  Crécy  j 
Anselme  ,  de  Garlande  ;  Etienne  ,  comte  de  Mortagnu  ;  Bau- 
doin ,  comte  de  Flandres  ;  Foulques  ,  comte  d'Angers;  Hu- 
gues ,  de  Gournai  ;  le  comte  d'Eu  ;  le  comte  d'Aumale  ;  Guil- 


§6  RKVUE    DE    PARIS. 

laume  IV,  comte  d'Auvergne;  Coiiam,  comte  de  Bretagne  ; 
Guillaume,  comte  de  Nevers  ;  Guillaume,  duc  d'Aquitaine  ; 
Raoul ,  comte  de  Vermandois  ;  Renaud  ,  comte  de  Tonnerre  ; 
Yves,  comte  de  Soissons  ;  Guy,  comte  de  Ponthieu  ;  Guil- 
laume, comte  de  Varennes  ;  Archambaut,  de  Bourbon  ;  En- 
jjuerrand,  de  Coucy  ;  Geoffroy  ,  de  Rancogne;  Hugues  ,  de 
Lusignau  ;  Guillaume  ,  de  Courtenai  ;  Renaud  ,  de  Montar- 
gis  ;  Itier ,  de  Thouzy  ;  Gauche  ,  de  Montjai  ;  Evrard  ,  de  Bre- 
leuil  ;  Manassé  ,  de  Beuil  ;  Anselme  ,  de  Tréiiacel  ;  Guillaume 
Agillon,  de  Trie  ;  enfin  le  digne  représentant  de  la  maison  de 
Toulouse ,  Alphonse  ,  comte  de  Saint-Gilles. 

C'était  là  ce  qu'il  y  avait  encore,  au  douzième  siècle,  de 
rancienne  fleur  de  chevalerie  ;  ces  noms  sonores  cesseront  peu 
à  peu  de  retentir  en  traversant  les  siècles  ;  nous  les  verrons 
tomber  et  disparaître  devant  des  noms  nouveaux  et  inconnus  , 
et  il  n'en  restera  pas  même  deux  pour  assister  un  jour  à  la 
grande  et  dernière  catastrophe  de  la  noblesse.  C'est  un  spec- 
tacle triste  et  imposant ,  que  la  fortune  de  ces  noms  à  travers 
notre  histoire  ;  ils  brillent,  meurent  à  intervalles,  et  empor- 
tent avec  eux  toute  une  génération.  On  dirait  une  fatalité  qui 
les  soutient  ou  qui  les  pousse  ;  il  y  a  des  siècles  durant  les- 
quels tel  ou  tel  nom  ne  peut  pas  naître  ;  il  y  en  a  d'autres  que 
tel  ou  tel  nom  ne  peut  pas  franchir  :  cherchez  un  Boueicault 
après  le  quinzième  siècle,  un  Epernon  après  le  seizième  siè- 
cle, un  Lesdiguières  après  le  dix-septième,  un  Maurepas 
avant  le  dix-huitième.  D'abord  cela  frappe  et  cela  surprend  , 
ensuite  on  y  trouve  un  hasard  ,  une  chance  sans  valeur  ni  rè- 
gle ;  mais  si  l'on  y  réfléchit  cependant ,  ou  finit  par  trouver  des 
raisons  secrètes  et  intimes  à  ces  faux  semblans  de  bizarreries  j 
ou  comprend  que  cela  ait  pu  être,  que  cela  même  aitdii  être 
ainsi  :  car  on  se  demande  quelle  figure  auraient  faite  un  Clis- 
son  ,  un  Coligny  ,  un  Lorraine  chaussant  les  nmlesàîM''"'  Dii- 
barry  ;  et  si  un  d"Aiguilion  ,  un  Alachault ,  un  dArgens  n'au- 
raient pas  grimacé  sous  lu  tocjue  de  Henri  III ,  et  aux  salons 
<le  la  place  Royale. 

Toute  cette  illustre  noblesse  du  douzième  siècle  ,  dont 
nous  venons  déployer  le  livre  d'or,  porte,  à  côté  de  son  nom  , 
iHie  qualification  de  duc  onde  comte  :  ces  titres  indiquaient 
a-lors  une  souveraineté  réelle,  foiulée  sur  les  mêmes  droits  ([ue 


l.lTTKRATlîr.F.  &/ 

celle  rlii  roi.  Les  ducs  et  les  comfes  étaient  donc  fort  rares  . 
quand  il  y  en  avait  réellement  j  ils  ne  sont  devenus  si  eom- 
niuns  que  depuis  qu'il  n'en  existe  plus.  Duc  est  une  qualifica- 
tion de  la  langue  latine,  qui  signifie  générai  d'armée;  coinlp 
exprime  In  même  idée  ,  avec  une  autorité  plus  circonscrite  • 
manjuis  indiquait  un  duc  ou  un  comte  ,  avec  la  iTiission  spé- 
ciale de  jjarder  les  frontières,  appelées  marches  jusqu'au 
quinzième  siécle;et  6rt7'on  j  d'après  une  charte  de  Louis  VIII, 
de  1145,  paraît  s'être  appliqué  indistinctement  à  tout  genlil- 
lionime.  Il  est  à  remarquer  que  les  ducs,  les  comtes  et  les 
niarciuis  étaient  des  dignitaires  établis  dans  la  Gaule  avant  la 
conc]uête  ;  et  s'il  est  vrai  ,  comme  l'affirme  positivement  li; 
comte  de  lioulainvilliers .  que  le  mot  baron  se  trouve  dans 
saint  Augustin  ,  il  est  plaisant  que  les  patriotes  de  la  Consli- 
tuante  aient  souilleté  Rome  sur  la  face  de  la  féodalité  .  en 
abolissant,  avec  une  sorte  d'horreur  ,  des  dénominations  exac- 
tement tirées  de  la  constitution  du  peuple-roi  :  car  enfin  ,  à 
vouloir  prendre  plus  tard  des  noms  romains,  autant  valait 
garder  ceux-là  ,  ils  étaient  francs  et  de  pure  race.  Il  n'y  avait 
donc  autrefois  que  les  familles  puissantes  qui  avaient  des  qua- 
lifications ;  les  Montmorency  n'étaient  que  Larims  en  1551  j 
les  Noailles  ne  l'étaient  même  pas  sous  Henri  II  ,  qui  les  fit 
barons  de  chambres.  Quanta  la  princerie  que  se  donnaient 
quelques  familles,  comme  les  Rolian  et  d  autres,  c'est  une 
ridicule  et  insoutenable  prétention  ;  ils  disaient  pour  cela 
qu'ils  descendaient  de  ducs  sou\erains  :  mais  à  ce  compte, 
tout  gentilhomme  serait  prince  ,  car  tout  gentilhoinnre  descend 
d'aïeux  souverains  :  il  y  a  même  pour  les  Rohan  cette  particu- 
larité ,  qu'ils  ne  descendent  ni  de  ducs  ni  de  comtes  d'aucune 
espèce,  et  qu'ils  ne  s'appellent  plus  Rohan  :  le  dernier  mâle  do 
cette /annlle  est  mort  vers  1471  ,  ne  laissant  que  deux  filles  , 
épousées  Tune  par  le  fils  du  maréchal  de  Gyé  ,  l'autre  par 
M.  de  (uiémené  ;  et  dans  aucun  pays  du  monde  les  femmes 
n'ont  jamais  constitué  la  famille  et  opéré  la  transmission  du 
nom.  Cette  vulgarité  et  ce  discrédit  des  grands  titres  furent 
produits  par  le  discrédit  de  la  naissance  ;  le  bourgeois  qui 
achetait  un  parchemin  payait  un  peu  plus  cher  pour  l'avoir 
meilleur  et  plus  grand  ;  car,  en  noblesse  comme  en  toute  mar- 
chandise, la  qualité  vaut  l'or.  Il  y  eut  donc ,  depuis  le  sei- 
3  4 


§8  r.KVUF,    11K    PARIS. 

siènie  siècle ,  ducs ,  comtes  et  marquis  à  foison  ,  sans  pouvoir  , 
•  «ans  J>loiie,  sans  souvenir  ;  sur  les  domaines  démembrés  des 
races  franques  ,  au  milieu  de  quelques  pauvres  serfs  ébahis  , 
ou  élevait  à  la  hlte  un  château  ;  l'urchitecle  n'y  épargnait  ni 
tours,  ni  créneaux,  ni  meurtrières ,  innocentes  précautions 
<iui  conq)romettiiieut  moins  le  courage  du  maître  que  la 
bourse  des  seiviteurs  5  mais  vous  auriez  parcouru  toute  l'en- 
ceinte des  salles  sans  y  trouver  ni  esclaves,  ni  châtelaines, 
ni  dépouilles  des  Huns  et  des  Sarraziiis  ;  car  le  château  étail 
encore  dans  lu  carrière  ,  lorsqu'Abdéranie  ou  Attila  vinrent 
camper  sur  ses  fondemens.  Cependant  on  baptisait  le  domaine 
et  la  forteresse  duché,  comté  ou  marquisat,  selon  la  faveur 
et  la  fennne  du  piopriétaire  j  et  le  poiit-levis  se  baissait  devant 
le  bailli  du  bouig,  aussi  solennellement  que  celui  d'Aix-la- 
Chapelle  ou  d'Ingelheim  ,  lorsque  Charjeniagne  rapportait  de 
Kome  le  globe  d'or,  ou  venait  confier  à  son  fèvre  favori  son 
poignard  ébréché  contre  une  armure  saxone.  Il  faut  que  la 
France  ait  gagné  bien  gros  au  jeu  de  la  civilisation  et  des 
guerres  :  elle  n'avait  pas  soixante  nobles  titrés  ,  y  compris  le 
roi,  sous  Louis -le -Gros  ;  elle  eu  avait  trois  mille  sous 
Louis  XIV. 

C'est  donc  un  monde  tout  nouveau  et  des  principes  inouïs 
qui  commencent  à  se  dérouler  au  douzième  siècle  5  monde  de 
.clinquant ,  monde  qui  met  du  faux  partout ,  dans  les  noms  , 
dans  les  titres,  dans  le  sang  des  familles.  Ici  conmience  pour 
l'historien  le  besoiii  de  se  munir  de  réactifs  puissans ,  pour 
faire  ran<,lyse  de  cet  amalgame  social ,  où  l'or  se  trouve  avec 
le  plond) ,  et  le  cristal  avec  les  perles  fines.  Le  peuple  se  fait 
noble  ,  le  noble  se  fait  vassal  ,  et  le  même  moriou  peut  cou- 
vrir une  face  de  manant  ou  une  face  de  gentilhomme.  Cepen- 
dant cette  sociabilité  si  étrange  doit  néiessairenient  imprimer 
à  ce  qu'elle  touche  un  cachet  d'originalité,  et  faire  trace  assez 
profondément  sur  le  sol,  pour  que  l'œil  exercé  puisse  la  re- 
connaître et  la  suivre.  11  y  a  en  eflétdes  témoignages  vivans  de 
l'invasion  des  positions  inorales  et  matérielles  par  les  classes 
anoblies  ;  tous  ne  sont  pas  également  frappés  au  coin  de  cette 
civilisation  exceptionnelle  ,  tous  ne  se  sont  pas  consacrés  à 
traduire  spécialement  ces  élémens  nouveaux  venus:  mais  si 
l'ou  s'applique  ù  étudier  dans  son  germe  la  famille  de  luffran- 


I.ITTKRATUF^E.  39 

uhi ,  juirmi  liiqiiellc  vont  être  pris  les  nobles  (ritistiliitioii  ;  si 
on  lii  suit  diins  ses  niétamor[)hoses  intérieures  .  jusqu'iiu  mo- 
ment où  elle  arrive  à  sa  dernière  trnnsforination ,  où  elle  s'é 
lance  de  la  case  à  esclaves,  où  elle  acquiert  place  et  valeur 
dans  la  société  ;  alors  se  manifeste  un  caractère  qui  l'acconi- 
|)agne  toujours,  un  caractère  qui  n'est  qu'à  elle  et  qui  la 
traiùt  :  c'est  le  nom  propre. 

On  rencontre  eu  effet ,  vers  le  douzième  siècle  ,  un  débor- 
dement de  noms  propres  ,  neufs  et  expressifs  ,  qu'on  cberche- 
rait  inutilement  dans  les  chroniques  antérieures  ,  parce  que  les 
hommes  qui  les  portent  n'existaient  pas  encore.  Ce  sont  les 
affranchis  qui  pullulent  et  les  bourgeoisies  qui  se  forment. 
Tant  que  les  esclaves  vécurent  sous  la  dépendance  du  maî- 
tre, ils  étaient  sa  chair,  sa  vie,  son  patrimoine  ;  le  monde, 
qui  ne  les  connaissait  pas,  ne  leur  demandait  pas  un  nom  ; 
mais  nuand  il?,  se  détachèrent  de  l'arbre  seigneurial,  comme 
le  gland  tombe  du  chêne  ,  ({uand  ils  eurent  quelque  chose  de 
propre  et  d'individuel,  alors  il  leur  fallut  un  nom  ,  pour  dési- 
gner le  moi  matériel  dont  les  datait  la  fortune  ,  un  nom  nou- 
veau comme  eus,  et  qui  eût  été  imaginé  tout  exprès  pour 
rendre  exactement  leur  physionomie  sociale.  Les  noms  propres 
du  douzième  siècle  se  groupent  en  cinq  familles  distinctes,  et 
forment  autant  de  cadres  dans  lesquels  vient  se  placer  toute 
la  société  d'alors.  La  première  représente  la  grande  masse  des 
affranchis  appartenant  aux  professions  industrielles  ,  et  dans 
la([uelle  ces  hommes  nouveaux,  pour  ne  point  se  dépouillci' 
de  leur  valeur  morale  p;isséc,  conservent,  avec  une  sorte 
d'orgueil ,  le  nom  du  métier  qui  les  a  portés  à  la  vie  actuelle. 
De  là  les  l'errier ,  les  tlliaussier  ,  les  Pelletier,  les  Serrurier, 
les  Fabre,  Fèvre  ou  Lefébure,  et  les  variantes  innombrables 
que  leur  a  données  la  subdivision  des  généalogies.  La  seconde 
famille  se  rapporte  à  la  masse  très-considérable  encore  des 
affranchis  agricoles,  que  de  longues  emphytéoses  ont  rendus 
propriétaires  des  anciens  aïeux  ,  et  qui  prennent  leur  nom 
dune  spécialité  de  terrain  ,  comme  du  Pré  ,  de  la  Vigne,  du 
\A  ,  du  Chêne ,  de  l'Orme  ,  du  Mas  ,  du  Puy  ,  de  la  Fontaine. 
La  troisième  embrasse  les  individus  qui  se  sont  nommés  d'une 
fonction  bourgeoise,  ou  même  d'une  fonction  mercenaire  et 
servile,  comme  le  Doyen  ,  le  Prévôt,  le  Maire  ,  le  Sénéchal. 


40  RKVUE    1)K    PARIS. 

T..I  (|Uatriéine  dt'si;;iie  la  foule  du  ceux  qui ,  n'nyaiil  lli  posi- 
tion industiicUe ,  ni  position  teirieniie  ,  ont  pris  leur  nom  de 
quelquespéciiilité  de  stiitiire,  de  forme  on  de  caractère,  comme 
IcGrand  ,  le  Courbe  ,  le  Doux,  le  Camus.  Enfin  la  cinquième 
réunit  tous  ceux  qui  ne  sont  ap[)elés  f[ue  «le  leur  nom  chré- 
tien et  de  baptême  ,  comme  Henri  ,  Joseph  ou  Raymond. 

Tous  ces  noms  propres,  (pii  varient  infiniment,  selon  l'i- 
diome des  localités,  commencent  à  poindre  dans  Frodoard  , 
continuent  dans  Hu|);ues  de  Poitiers,  et  abondent  dans  Gal- 
bert  et  Jacques  du  Clerc.  Leur  apparition  est  progressive  et 
spontanée,  comme  le  mouvement  civilisateur  dont  ils  sont 
l'enveloppe  extérieure ,  et  leur  caractère  social  se  manifeste 
par  leur  formation  simultanée  ,  à  des  distances  énormes  et 
sans  communication.  Ainsi,  la  Serre  ,  la  Fitte,  du  Mont,  du 
Rlas,  du  Puy,  sont  exactement  le  même  nom,  fornuilé  dans 
cinq  lanjjues  différentes.  Tous  ces  noms  propres  «ont  doue 
environnés  de  motifs  qui  les  expliquent ,  et  c'est  un  préjugé 
grammatical  bien  mal  fondé  de  croire  qu'un  nom  propre  n'a 
jias  d'orthographe.  11  n'y  en  a  peut-être  pas  de  si  corrompu 
qu'on  ne  puisse  soumettre  à  une  décomposition  logique,  sou- 
vent très-lumineuse,  pour  découvrir  l'origine  des  familles.  Il 
en  existe  une  maintenant ,  noble  et  titrée  ,  du  nom  de  Chani- 
plâtreux  :  sans  balancer,  cette  famille  est  anoblie;  car  un 
genlilhomme  n'a  jamais  porté  un  nom  comme  celui-là.  11  de- 
vrait historiquement  s'écrire  du  Champ  plâtreux  ;  absolu- 
ment conmie  celui  d'un  serf  du  monastère  de  Véselai ,  qui  se 
nommait  Jean  du  Champ  pierreux.  Toutes  les  fois  donc  que 
l'on  rencontre  des  familles  nobles,  portant  un  nom  de  l'une 
des  cinq  classes  du  douzième  siècle,  on  peut  afïirmer  sans 
crainte  qu'elles  sont  d'origine  bourgeoise  et  allYanchie.  Il  ne 
faudrait  pas  conclure  cependant  que  toutes  les  familles  titrées 
qui  portent  des  noms  anciens  et  véritablement  nobles  soient 
titrées  et  nobles  par  cela  seul  ;  car  il  s'en  est  vu  ,  et  il  s'en 
voit  encore  ,  décorées  de  noms  qui  ne  sont  pas  les  leurs.  Ainsi 
un  bâtard  de  Henri  IV  continua  les  ducs  de  Vendôme  ;  un 
bâtard  de  Louis  XIII  ,  les  comtes  de  Toulouse  ;  un  bâtard  de 
Louis  XIV  ,  la  maison  du  Maine  ;  ainsi  les  derniers  Rohan 
sont  des  Guémené  et  des  Chabot;  les  Montmorency  actuels 
n'appartiennent  pas  aux  Bouchard,  dont  la  descendauce  mâle 


LITTERATIIRE- 


41 


s'arrêfe  en  178S;et  ]\I.  de  Dreux-Brézé  n'est  ni  nn  Dreux 
(le  rancieniie  maison  des  comtes,  ni  un  Biézé  de  l'ancienne 
maison  de  IMaillé  :  elles  sont  toutes  deux  éteintes  ;  et  les 
Ureux,  cadets  d'un  Thomas  Dieux,  d'Issoudnn  en  Berry  , 
ont  pris  le  nom  de  Brézé  en  devenant  marquis  et  maîtres  des 
cérémonies  en  1701. 

Le  second  développement,  la  seconde  forme,  mais  la  plus 
explicite  et  la  plus  complète  sons  laquelle  on  reconnaisse  la  vie 
nouvelle  du  moyen  âjje  ,  c'est  le  blason  ,  idiome  des  races 
élues,  lany;ue  des  dieux  et  des  maîtres  ,  poème  formé  d'harmo- 
nieuses rapsodies,et  dont  chacune  raconte  une  combinaison 
inconnue  de  la  pensée  sociale.  Des  érudits  n'ont  pas  manqué 
de  le  faire  venir  de  la  Grèce  et  de  Troie;  des  historiens  y  ont 
trouvé  un  uniforme  militaire  •.  pensée  bizarre  qui  n'explique- 
rait point  comment  il  fut  imaginé  si  lard.  INIais  ni  les  érudits  , 
ni  les  historiens  n'ont  saisi  son  véritable  caractère  ;  ni  les  uns 
ni  les  autres  n'ont  vu  que  le  douzième  siècle  est  tout  rempli  de 
choses  étranges,  de  races  qui  surgissent,  de  races  qui  s'en  vont  ; 
ni  les  uns  ni  les  autres  n'ont  vu  dans  le  blason  la  patente  de 
liberté  que  demandaient  les  affranchis,  et  la  grande  amnistie  (]uc 
la  civilisation  jetait  aux  esclaves.  Qui  avait  écu  était  noble  ,  et 
l'écu  est  le  fondement  du  blason.  C'était  même  alors  un  besoin 
si  profondément  senti,  de  porter  ainsi  avec  soi,  traduite  en 
caractères  matériels,  l'histoire  de  ses  afl'ections  et  de  sa  vie, 
que  les  corporations  ouvrières  se  firent  leur  blason  en  même 
temps  que  les  nobles  ;  mais  n'ayant  pas  ,  comme  les  chevaliers, 
une  page  d'airain  où  écrire  leurs  glorieuses  fatigues,  elles 
faisaient  de  leins  bras  et  de  leurs  poitrines  un  écu,  et  y  dessi- 
naient pour  armes  la  vierge  Marie,  leur  patron  ou  leurs  capri- 
cieuses amours.  Ce  devait  être  aussi  nn  livre  éloquent  que  ces 
hiéroglyphes  imprimées  dans  la  chair  :  les  conqiagnons  y 
avaient  consigné  sans  doute  l'impression  dominante  de  leur 
anie  ,  et  il  y  avait  des  pensées  chaudes  à  recueillir  dans  cette 
série  de  sentences  populaires  ,  jusqu'à  la  devise  de  Jacques 
Cœur  :  «  A  cœur  vaillant ,  rien  impossible.  » 

Il  est  certain  que  long-temps  avant  la   croisade  c'était  un 

usage  de  peindre  le  poli  des  boucliers.  Dans  le  poème  d'Er- 

mold-lu-Noir  ,   composé  en  815,  un  duc  normand  répond  à 

l'envoyé  de  Louis-le-Débonnaire  :  u  J'ai  des  écus  coloriés  ,  si 

3  i. 


-42  REVfJE     UE     PARIS. 

VOUS  en  avez  de  blancs.  »  Mais  le  blason,  tel  que  l'a  fait  la 
noblesse  de  Fiance  ,  avec  ses  règles,  sou  diclionnaiie,  sa 
syntaxe,  n'existe  que  depuis  le  douzième  siècle  et  depuis  le 
retour  de  la  croisade.  Le  premier  pas  consista  à  recouvrir 
le  poli  de  Técu  d'une  couleur  déterminée  et  régulièrement 
cboisie;  il  y  eu  eut  sept  uniformément  adoptées,  qui  consti- 
(uèrcnt  la  base  de  l'alphabet  liéraldique  :  c'étaient  l'or,  qui  est 
jaune  ;  l'argent ,  qui  est  blanc  j  l'azur ,  (pii  est  bleu  j  le  gueules, 
([ui  est  rouge;  le  sable,  qui  est  noir;  lesinople,  qui  est  vert; 
le  pourpre,  qui  est  violet.  On  ajouta  ,  sous  forme  d'appendice, 
deux  fourrures,  qui  étaient  comme  les  lettres  doubles  de  cet 
abécédaire  :  l'hermine  et  le  vair.  Le  fond  de  ces  deux  fourrures 
était  invariablement  d'argent;  et  les  mouchetures,  de  sable 
pour  l'hermine,  et  d'azur  pour  le  vair,  affectaient  à  peu  près, 
dans  le  premier  cas,  la  forme  d'un  fer  de  lance  ;  dans  le  second  , 
le  profil  d'une  clochette.  L'une  de  ces  sept  couleurs  ou  de  ces 
deux  fourrures  ,  appli<iuée  sur  l'écu  ,  en  formait  le  champ. 
Les  premières  familles  qui  se  servirent  du  blason  portèrent  en 
général  un  champ  unique;  cola  s'appelait  porter  d'or  ,  d'argent 
ou  d'azur  plein  ;  mais  plus  tard  .  pour  indiquer  les  alliances  et 
les  branches  cadettes  ,  on  jilaça  plusieurs  champs  sur  le  même 
écu.  Ordinairement,  lorsque  sur  un  éeu  à  plusieurs  champs 
combinés  il  y  en  a  un  spécial ,  qui  occupe  la  partie  supérieure 
tout  entière  ,  c'est-à-dire  qui  est  placé  eu  chef  y  ce  champ 
indique  une  branche  aînée,  ou  une  maison  souveraine  quia 
accordé  la  noblesse.  Les  alliances  s'indiquent  plus  volontiers 
par  des  champs  accostés ,  mais  de  telle  sorte  que  la  souche 
est  toujours  placée  à  droite.  Les  armoiries  des  familles  an- 
ciennes sont  en  général  fort  simples  :  la  maison  d'Aragon  por- 
tait primitivement  d"or  plein  ;  les  ducs  de  Bretagne,  d'her- 
mine ;  la  maison  de  France,  d'azur  aux  trois  fleurs  de  lis  d'or. 
Mais  peu  à  peu  le  champ  des  écussons  va  être  envahi  par  une 
infinie  variété  de  signes  et  de  figures  ;  et ,  avant  de  pénétrer 
dans  cette  complication  de  la  langue  sacrée  des  nobles  ,  disons 
quelques  mots  de  la  première  révolution  qu'elle  subit. 

Les  armoiries  les  plus  simples  consistaient  dans  un  écu  avec 
son  champ.  Le  blason  appartenait  donc  primitivement  à  la 
peinture,  ou  tout  au  plus  a  l'art  des  émailleurs  et  des  fourreurs. 
Mais  lorsque  la  belle  et  originale  architecture  du  moyen  âge 


LITTÉRATURE.  Ai 

eut  pris  son  essor ,  et  qu'il  fallut  appliquer  i'éeusson  du  comte 
ou  de  lévêque  sur  la  pierre  du  la  cathédrale  ou  du  donjon  ; 
Icirsque  les  bourgeois  de  la  commune  deniandùrent  que  la 
devise  seigneuriale  fût  eii:prcinte  sur  le  scel  de  la  charte  d'ul- 
l'raiichissement  :  ni  les  peintres  ,  r>i  les  émailleurs,  ni  les  four- 
reurs, ne  purent  plus  suffire  aux  exigences  de  la  langue 
héraldique.  Jusqu'alors  elle  ne  s'était  appliquée  qu'aux  surfa- 
ces,  maintenant  elle  va  porter  sur  les  profondeurs;  elle  avait 
eu  les  couleurs  pour  symbole,  maintenant  elk'  aura  les  reliefs. 
L'art  du  blason  éprouva  donc  une  véritable  métamorphose  , 
lorscpi'il  fut  saisi  par  la  sculpture  et  la  gravure  ,  et  il  devint 
nécessaire  de  trouver  ou  d'établir  des  ra[)[)orls  fixes  et  constans 
entre  les  reliefs  et  les  couleurs.  Voici  les  règles  établies  alors 
pour  les  nouveaux  signes  héraldiques.  L'or  se  rendit  par  des 
aspérités  coniques  et  rapprochées;  l'argent,  par  une  surface 
plane;  et  puis  on  employa  des  hachures,  dont  la  signification 
changea  suivant  leur  position  sur  l'écu  :  horizontales  ,  elles 
nuir(piaient  l'azur;  perpendiculaires,  le  gueules;  croisées,  le 
sable  ;  abaissées  diagonaleinent  de  droite  à  gauche,  le  sinople  ; 
abaissées  de  gauche  à  droite  ,  le  pourpre.  L'hermine  et  le  vair, 
n'étant  en  définitive  que  de  l'argent,  du  sable  et  de  l'azur, 
restèrent  soumis  aux  règles  imposées  à  ces  émaux. 

Maintenant  l'idiome  noble  et  royal  est  complet;  iiu'il  faille 
peindre  l'écusson  sur  la  bannière,  le  sculpter  sur  la  pierre, 
l'imprimer  sur  le  scel  de  l'alTranchi ,  cette  triple  destination 
est  également  remplie  ;  car  l'hiéroglyphe  nobiliaire  s'est  trans- 
tormé  selon  tous  les  besoins  de  la  pensée.  ^  ienncnt  donc  les 
signes  bizarres  et  divers  qui  vont  chamarrer  l'écu;  comme 
chacun  d'eux  est  forcé  de  revêtir  l'une  des  couleurs  ou  des 
fourrures  consacrées ,  il  n'y  en  a  pas  un  seul  qui  puisse  échap- 
per à  l'action  du  langage.  Les  signes  apjdiqués  sur  le  cham[> 
d'un  écu  se  divisaient  en  honorables  ,  moins  honorables  et 
vulgaires;  et  cette  gradation  laudative  reproduisait  les  nuances 
de  gloire  attachées  à  l'événement  dont  le  signe  rappelait  le 
souvenir.  Les  trois  pals,  ou  épieux  de  bataille,  que  Victor 
Brodeau  mit  sur  son  écusson  après  le  siège  d'Acre  ,  étaient  des 
signes  honorables,  parce  qu'ils  perpétuaient  la  mémoire  d'une 
belle  action  ;  le  vaisseau  d'argent  que  la  ville  de  Paris  portait 
en  champ  de  gueules ,  c'était  un  signe  moins  honorable ,  parce 


■*4  RKVUE    DE    PARIS. 

que  lien  de  {jrand  n'était  spécialement  indiqué  pur  ce  symbole  ; 
et  les  trois  buttes  d'azur  que  la  famille  Bultel  portait  en 
champ  d'argent  étaient  un  signe  vulgaire  ,  parce  qu'elles  rap- 
pelaient que  cette  famille  anoblie  avait  eu  pour  souche  un 
bourgeois  maréchal  ferrant. 

Tant  que  l'écn  n'a  porté  que  son  simple  champ,  tant  que  les 
armoiries  se  sont  bornées  à  la  généralité  de  leurs  métaux  ,  de 
leurs  couleurs  et  de  leurs  fourrures,  le  blason  n'a  indiqué  que 
des  généalogies  et  des  alliances  ;  mais,  à  proportion  que  les 
individus  sortiront  ,  par  leurs  actions  d'éclat,  de  l'uniformité 
sociale  de  leins  pères ,  le  blason  se  compliquera  pour  exprimer 
ces  exceptions,  ces  spécialités  historiques;  l'éeu  deviendra  un 
livre  ouvert  où  chacun  tracera  les  gloires  diverses  de  sa  vie; 
et  les  signes  symboliques  se  multiplieront  à  l'infini,  pour  ré- 
pondre à  cette  infinie  variété  de  faits,  d'accidens  et  de  pensées. 
Ce  système  de  signes  endurasse  le  monde  entier  ,  tout  ce  qui  est 
inerte  ,  végète  ,  marche  ou  vole  ;  depuis  le  chêne  jusqu'à  l'herbe 
rampante,  depuis  l'éléphant  jusqu'à  la  fourmi,  depuis  l'aigle  jus- 
qu'à l'abeille;  puis  lesfleuves,  les  montagnes  ,  les  tours,  les  châ- 
teaux, les  astres,  les  hommes,  les  anges  ;  les  attributs  de  la  reli- 
gion, de  la  guerre,  des  arts,  des  métiers;  enfin  toutes  les  formes 
que  la  matière  a  subies  ,  tous  les  objets  qui  ont  un  usage  et 
un  nom.  Outre  l'espèce  du  signe  et  la  couleur  qu'il  porte,  il  faut 
encore  examiner  dans  quel  sens  il  est  placé  sur  l'écn  :  perpen- 
diculaire ,  il  est  en  pal  ;  horizontal ,  il  est  en  fasce  ;  diagonal  de 
droite  à  gauche ,  il  est  en  bande  ;  de  gauche  à  droite  ,  il  est  en 
barre  ;  à  la  partie  supérieure  de  l'écn  ,  il  est  en  chef;  au  centre 
il  est  en  abîme.  La  langue  du  blason  est  donc  immense,  telle 
qu'elle  est ,  et  infinie,  telle  qu'elle  pouvait  être.  Elle  a  plus 
de  mots  à  elle  seule  que  toutes  les  langues  de  l'univers  ;  et  sa 
syntaxe,  claire  et  logique  ,  se  prête  à  des  combinaisons  dont 
le  nombre  effraie  l'imagination,  et  se  dérobe  presque  au  cal- 
cul. 11  faudrait  un  livre  pour  développer  son  alphabet,  ses 
règles,  son  dictionnaire  :  ici  nous  ne  l'avons  considérée  que 
sous  un  point  de  vue  historique  ;  nous  avons  trouvé  en  elle  un 
véritable  journal  de  la  civilisation  au  moyen  âge  ,  une  chroni- 
que du  douzième  au  di.\-huitième  siècle  ,  la  plus  pittoresque , 
la  plus  vivante  de  tontes  ,  et  sans  laquelle  les  autres  n'ont  ni 
portée  ,  ni  couleur,  ni  signification. 


LITTKRATURK.  -»0 

Le  bliisoii ,  comme  donnée  hislorique  et  appliqué  à  l'origine 
«les  familles  ,  aux  faits  de  l'histoire  ,  à  l'étude  des  mœurs  ,  aurait 
pu  être  systénuitisé  en  science  exacte  et  rijjoureuse  ayant  ses 
principes  llxes,  ses  corollaires  positifs  ;  mais  les  rois  d'armes  , 
<|ui  furent  chargés  de  sa  police,  ont  montré  tant  d'insuffisance 
philosoplii([ue  ,  les  troubles  civils  et  religieux  ont  introduit  tant 
d'abus  et  d'usurpations,  qu'rjn  est  obligé  de  se  prémunir  contre 
les  faux  seniblans  de  vérité,  à  moins  que  la  langue  liéraldi([ue 
ne  se  montre  si  explicite  ,  si  matériellement  éloquente  qu'il  de- 
vienne impossible  d'hésiter  devant  ses  révélations.  A  voir  l'écu 
d'or  des  anciens  rois  d'Aragon  sillonné,  depuis  la  croisade  , 
de  cinq  pals  de  gueules  ,  on  reconnaît  l'empreinte  de  la  main 
sanglante  de  Philippe-Auguste,  qui  In  tendit  à  un  prince  de 
cette  maison  ,  après  une  chaude  bataille  ,  en  signe  d'estime  et 
de  fraternité  de  gloire  ;  à  voir  le  lion  de  Flandre  morné  ,  on  se 
rappelle  que  le  roi  saint  Louis  arracha  sa  langue  et  coupa  ses 
ongles  ,  pour  llétrir  aux  yeux  de  la  chevalerie  ce  c(unte  sans 
honneur  et  sans  loyauté  qui  avait  frappé  sa  noble  mère  ;  et  si  , 
en  parcourant  d'illustres  armoiries,  l'œil  s'arrête  jamais  sur  une 
page  bien  sinq)le  et  pourtant  bien  sublime  ,  une  épée  d'argent 
dressée  en  pal  sur  un  champ  d'azur  ,  accostée  de  deux  fleurs  de 
lis  d'or,  et  portant  à  sa  pointe  la  couronne  de  France,  ou 
reconnaîtra  sans  peine  les  armes  données  par  Charles  VII  à  la 
famille  de  Jeanne  d'Are.  Il  est  d'autres  blasons  où  la  certitude 
historique  se  révèle  encore,  quoiqu'à  des  signes  moins  positifs 
et  plus  compliqués.  Une  pièce  nouvelle  introduite  dans  l'écu 
indique  d'ordinaire  une  bifurcation  collatérale  :  cela  s'appelait 
briser  les  armes.  Les  Orléans  brisaient  les  armes  de  France 
d'un  lambel  ou  ruban  d'argent;  les  Orléans- Angoulême  bri- 
saient eux-mêmes  l'écusson  d'Orléans  en  chargeant  le  lambel 
de  trois  croissans  de  gueules.  Lorsque  le  chef  de  l'écu  était 
d'une  couleur  particulière  ,  cela  désignait  une  concession 
seigneuriale  ,  un  haut  patronage  ,  une  vieille  recommandation  ; 
les  nuinicipalités  de  Lyon  et  de  Paris  portaient  en  chef  les  cou- 
leurs de  France;  et  de  ta  livrée  de  l'Hôlel-de-Ville,  tieicéeeu  pal 
d'azur,  qui  est  France,  d'argent,  qui  est  le  vaisseau,  de  gueu- 
les, quiestle  champ  de  l'écu,  est  venu  le  drapeau  tricolore  (I). 

(i)  Il  n'y  a  en  gcuéral  que  des  préjugés  plus  ou  moins  étiangos, 


■'i(j  REVUE     DE     PARIS. 

Il  y  avait  iiti  {;ciirc  spécial  de  blason  ,  une  manière  d'urnics 
f[iroii  appelait  parlantes  ;  c'étaient  celles  où  le  signe  exprimait 
le  nom  de  la  famille  qui  les  portait.  Elles  étaient  les  moins 
estimées  et  les  plus  modernes ,  et  on  peut  les  considérer  ,  sans 

et  à  peu  près  tous  sans  fondement,  dans  ce  que  l'on  trouve  écrit 
sur  les  couleiirsriaiionalcs  de  France  ;  nous  allons  essayer  derecti- 
iier  ces  erreurs  an  mojcn  de  notions  historiques  et  positives. 

Il  n'a  jamais  existé,  pas  plus  en  France  qu'ailleurs,  des  couleurs 
réellement  Jiationalcs  ;  il  y  a  absurdité  jusque  dans  l'expression  : 
dire  couleurs  ,  c'est  dire  armoiries.  Or,  ce  n'étaient  pas  les  pays  , 
mais  les  familles,  qui  avaient  des  armoiries  5  et  l'on  n'a  jamais  vu 
des  familles  nationales.  Il  y  avait  bleu  un  duché  de  France  pendant 
la  seconde  race;  mais  il  disparut  avant  l'int'.oduction  générale  du 
blason,  et  il  ne  put  pas  se  former  ainsi  des  armes  du  duché  de 
France  ,  011  de  France  tout  court. 

Pendant  toutes  les  guerres  qui  se  ûrent  jusqu'au  quinzième  siè- 
cle, les  gentilshommes  qui  amenaient  des  conlingens  les  ralliaient 
sens  leurs  bannières  siiéciales;  le  roi  déployait  la  sienne,  qui  était 
bleue  fleurdelisée  d'or,  à  la  tôte  des  hommes  de  ses  domaines.  En 
1112,  Louis-le-Gros  leva  subitememt  une  armée  contre  l'empe- 
reur Henvi  V,  qui  menaçait  de  l'envahir  j  Suger,  alors  abbé  deSaint- 
Uenis ,  y  conduisit  ses  hommes,  parce  que  les  comtés  de  Mante  et 
de  Pontoisc,  qui  formaient  le  Vcxin  ,  ayant  été  soumis  par  Phi- 
lippe I^'',  l'abbaye  faisait  partie  des  possessions  royales.  Louis-le- 
Gros,  plein  de  vénération ,  comme  toute  la  France  d'alors  ,  pour 
les  reliques  du  saint ,  fut  persuadé  qu'il  se  le  rendait  propice  en  fai- 
sant porter  l'oriflamme  devant  son  armée.  Ce  n'était  pas  \\n  drapeau, 
comme  on  l'a  cru  et  dit,  moins  encore  les  drapeaux  des  rois  de 
France  ;  c'était  un  petit  carré  d'étolfe  de  soie  rouge  ,  bordé  de  fran- 
ges d'or,  espèce  de  suaire  qui  enveloppait  les  ossemens  du  martyr, 
et  que  l'on  suspendait  au  cou  d'un  homme  d'armes  ,  le  laissant  se 
dérouler  sur  sa  poitrine.  Galois  de  Montigny  le  ])orta  ainsi  à  Bovi- 
nes en  \iii'^  Hutin  d'Aumont  en  i4i  2  ,  et  Martel  de  Bacqueville 
en  i4i5.  L'auteur  des  deux  articles  Eiiscvjnc  et  Oriflamme  de 
l'ENCYci-opiiDiii  raconte  là-dessus  que  l'orillamme  fut  prise  par  les 
Anglais  à  la  bataille  d'Azincourt,  où  Martel  de  Bacqueville  fut  tué, 
le  -25  octobre  i4i5  ;  que  les  Anglais,  qui  portaient  primitivement 
la  croix  blanche  ,  prirent  la  croix  rouge  de  France,  depuis  leur  en- 


LITTÉRATURE.  -47 

exception  ,  comme  .-ippaitciiunt  à  des  familles  anoblies.  L'ob- 
jection tirée  fie  raiicienneté  de  la  m<iison  ne  prouverait  rien  : 
car  il  n'y  a  jamais  noblesse  là  où  l'aïeul  a  été  Un  afiranchi  ;  et 
puis  aucune  famille  ayant  des  armes  parluufos  ne  remonte  plus 


trée  à  Paris;  et  que,  pour  changer  de  Lannière,  Charles  VII  prit  par 
contrecoup  la  croix  blanche,  d'où  est  venu  le  drapeau  blanc. 

Tout  cela  est  une  histoire  de  fantaisie.  L'oriflamme  ne  fut  pas 
prise  par  les  Anglais  ,  puisqu'elle  est  mentionnée  dans  deux  inven- 
taires du  trésor  de  Saint-Denis  faits  en  1 534  et  en  1 5g  4  ;  et  puis  il  n'y 
a  jamais  eu  de  croix  d'aucune  couleur  dans  les  armes  des  rois  d'An- 
gleterre ou  des  rois  deFrance.  Ceux-ci  portaient  d'azur  aux  fleurs  de 
lis  d'or;  et  les  rois  d'Angleterre  ,  dont  l'ccusson  s'est  successive- 
ment agrandi ,  ont  porté  des  gueules  à  trois  léopards  d'or,  pour 
l'Angleterre;  d'or  au  lion  de  gueules,  pour  l'Ecosse  ;  d'azur,  à  la 
barpe  d'or,  pour  l'Irlande. 

Voici  ce  qu'il  y  a  de  plus  positif  sur  le  drapeau  blanc.  Après  l'.is- 
sassinat  du  duc  d'Orléans-Valois,  régent  deFrance  pendant  la  dé- 
mence de  Charles  VI,  le  due  de  Dourgogne,  qui  avait  commis  ce 
meurtre  ,  forma  un  parti  puissant  dont  était  la  reine  ,  et  qui  se  réu- 
nit aux  Anglais,  nouvellement  débarqués.  L'autre  parti,  celui  d'i 
régent  assassiné  ,  élaitreprésenlé  par  le  comte  d'Armagnac,  lejeune 
d'Orléans  et  le  dauphin.  Il  y  avait  donc  deux  intérêts  aux  prises, 
les  Anglais  et  le  dauphin  ;  et  deux  bannières  levées,  la  bannière  do 
Bourgogne  et  les  bannières  réunies  d'Armagnac  et  d'Orléans.  Or  le 
rouge  formait  les  couleurs  de  Bourgogne  ,  sous  lesquelles  combat 
tait  l'Angleterre;  le  blanc  formait  les  couleurs  d'Orléans  ,  de  Lescut 
et  de  Commingcs  ,  sous  lesquelles  combattait  le  dauphin. 

C'est  donc  sous  le  ruban  blanc  d'Orléans,  le  champ  d'argent  de 
Lescut  et  les  otelles  de  Cumniinges  que  le  d.-.upliin  de  France  fut 
vainqueur;  et  lorsque,  immédiatement  apiès  lu  guerre,  il  méta- 
morphosa l'ancienne  gendarmerie  eu  compagnies  d'ordonnance,  il 
donna  la  cornette  blanche  à  la  première  qui  fut  sur  pied.  Quand 
vinrent  les  colonels-généraux  ,  la  cornette  ou  drai)cau  fut  confiée  à 
la  compagnie  qui  leur  appartenait  en  propre.  Lorsqiie  ces  grands 
officiers  furent  supprimés,  les  incstres  do  camp  la  placèrent  dans 
les  compagnies-colonnelles  ;  enfin,  depuis  le  traité  d'Aix-laCha- 
pelle,  en  1748,  qui  enleva  les  comijagnies  aux   colonels,  le  dra- 


-58 


RKVIIK    nF.     PAUI.î 


liant  que  le  douzième  siècle.  Ces  sortes  rr.nrmoiries  ne  sont  que 
la  tiachietion  des  noms  popiilaiies  dont  nous  avons  déve- 
loppé roiifjine.  Dans  cette  catégorie  rentrent  les  noms  de 
Nos;aret,  de  Maiili ,  de  Créqiii ,  dllantefort ,  quelque  illustres 

peau  blanc  resta  dans  la  plus  ancienne  compagnie  de  chaque  ré- 
giment. 

La  révolution  trouva  les  couleurs  militaires  de  France  en  cet 
état.  Lors  de  la  première  émeute  organisée  au  Palais-Royal  par  Ca- 
mille Desmoulins,  il  proposa  à  la  foule  de  i)rendrc  pour  signe  de 
ralliement  ou  le  rouge ,  qui  était  la  couleur  de  Tordre  américain  de 
Cincinnatus  ;  ou  le  vert ,  qui  était,  dil-il  ,  la  couleur  de  l'espé- 
rance. On  prit  le  vert ,  et  la  foule  se  fit  des  cocardes  avec  les  feuilles 
des  marronniers.  Cette  cocarde  ne  dura  qu'un  jourj  et  après  le 
i4  juillet,  lorsque  la  reddition  de  la  Bastille  et  le  soulèvement  de 
Paris  eurent  donné  à  la  commune  cette  influence  qui  fit  toute  la 
révolution,  on  prit  pour  cocarde  et  pour  drapeau  les  couleurs  de 
l'écusson  de  l'Hôtel-de-Ville,  qui  était  blanc,  bleuet  rouge. 

La  municipalité  de  Paris  portail  des  gueules  au  vaisseau  d'argent, 
flottant  sur  des  ondes  de  même  ,  le  clief  cousu  de  France.  Le  clief 
indiquait  la  concession  de  Charles  V;  le  gueules  formait  le  champ 
ordinaire  des  bourgeoisies  qui  recevaient  des  armes  ,  et  le  vaisseau 
d'argent  était  un  symbole  qu'il  nous  reste  à  expliquer.  Le  noyau  de 
la  vieille  commune  de  Paris  ,  qui  existait  déjà  au  deuxième  siècle  , 
se  forma  de  bateliers  et  marchands  qui  demeuraient  à  la  Cité,  et 
faisaient  un  petit  commerce  de  cabotage  sur  la  Seine.  Ce  fait  est  mis 
hors  de  doute  dans  la  grande  histoire  de  Félihien  ,  et  il  a  survécu 
jusqu'à  la  révolution  dans  le  langage  des  lois  municipales,  puisque 
les  expressions  de  nimiicipalitr ,  h6te!-de-ville  cl  marchandise  de 
l  cav  y  sont  exactement  synonymes. 

Cest  donc  la  barque  des  marchands  de  l'eau  ou  des  bourgeois 
qui  fut  placée  par  Charles  V  dans  les  armes  de  Paris;  et  sa  voilure 
d'argent  constitue  un  symbole  accessible  à  tout  le  monde.  Ainsi 
l'étendard  désarmées  françaises  a  varié  trois  fois  sans  être  jamais 
national.  La  première  fois,  c'était  une  chape  de  saint  Denis;  la  se- 
conde, le  ruban  blanc  d'Orléans  et  les  couleurs  du  comte  de  Com- 
minges;  la  troisième,  l'écusson  combiné  des  rois  de  France  et  des 
caboteurs  parisiens.  Nous  ne  croyons  pas  le  drapeau  tricolore  moins 


MTTKRATTRE.  40 

qu^ils  aient  pu  d'ailleurs  devenir  :  et  les  .Trmes  de  N()2arel,qui 
étaient  un  noyer;  celles  de  Crci|ui  ,  (]ui  étaient  un  erécpiier  , 
ou  prunier  sauvage;  celles  Mailii  ,  qui  étaient  trois  maillets; 
celles  d'Iluutefort ,  qui  étaient  trois  forces  ou  ciseauxdes  lami- 
neurs de  cuivre  ,  ne  permettent  pas  de  placer  au  rangdes  vrais 
gentilshommes  des  familles  noirmiées  et  désignées  par  des  em- 
blèmes appartenant  aux  classes  ouvrières.  AI.  d'Espeignes,dont 
le  nom  doit  s'orthographier  M.  des  Peignes  ,  avait  pour  armes 
un  peigne  d'argent  ;  cet  écussou  estévidenmient  une  enseigne 
de  perruquier  ;  et  M.  le  Trouvé  ,  qui  portait  pour  écussou  trois 
cufans  couchés  et  emniaillottés  ,  avait  écrit  lui-même  dansses 
armoiries  que  le  chef  de  sa  famille  était  bâtard.  Etcecinesur- 
jjreudra  personne,  de  ceux  du  moins  qui  savent  comment  se 
sont  formées  les  familles  nouvelles;  car  une  ordonnance  de 
l'hilippe  V  ,  du  26  février  1361,  ordonne  la  légitimation  et 
l'anoblissement  des  bâtards,  moyennant  fiuaiice  ,  dans  les  sé- 
néchaussées de  Toulouse  ,  de  Beaucaire  et  de  Carcassoiuie. 

De  toutes  les  chroniques  du  moyen  âge,  aucune  n'est  donc 
aussi  piquante  de  souvenirs  ,  aussi  belle  de  gloire  ,  aussi  tou- 
chante d'aventures  ,  que  celle  qui  s'écrivit  en  caractères  héral- 
diques sur  fécu  des  châtelains.  Chacun  d'eux  portait  en  plein 
soleil  l'histoire  de  sa  vie  et  de  sa  maison  ,  et  c'était  quelque 
chose  d'auguste  à  voir  qu'un  homme  ainsi  chargé  de  tout  l'hon- 
neur de  ses  ancêtres.  Dans  l'Iliade  ,  quaiul  les  héros  se  défient, 
ils  se  disent  les  noms  de  leurs  a'ieux  :  un  chevalier  portait  les 
belles  actions  des  siens  gravées  sur  son  armure;  et,  s'il  par- 
courait un  à  un  ,  avec  son  épée  ,  tous  les  quartiers  de  son  écus. 
son ,  il  pouvait  crier  à  l'ennemi  :  Ceci  veut  dire  Antioche,  cela 
Jérusalem,  cela  Byzauce,  cela  Bovines,  cela  Damictte  ,  cela 
Cartilage  ;  et  laisser  encore  des  places  vides  ,  que  ses  fils  rem- 
pliraient un  jour  à  Cérisoles  et  à  Marignan.  Ainsi  le  blason, 
épopée  brillante  de  nos  j)ères  ,  Iliade  des  Bavard  et  des  Ber- 
trand ,  a  saisi  et  conservé  tous  les  sentimens  les  plus  fugitifs, 
toutes  les  pensées  les  plus  poétiques  et  les  plus  légères  du  dou- 
zième siècle  ;  sans  lui  le  temps  serait  passé  là-dessus  et  aurait 

glorieux  pour  n'être  pas  national;  la  municipalité  de  Paris  est  la 
plus  ancienne  de  France,  cl  la  famille  de  nos  rois  la  pin»  vieille  de 
l'Kurope. 

3  h 


JÎ'O  IVKVUE    DE    PAKIS. 

tout  effacé  ;  les  lionimcs ,  absorbés  par  les  révolutions  nouvelles 
auraient  perdu  le  souvenir  des  vieilles  révolutions  ;  mais,  f;râce 
à  l'inépuisable  fécondité  de  ridionie  héralditjna  ,  les  idées  ont 
pris  formes  et  corps  ,  se  sont  pétrifiées  aux  parois  des  donjons 
ei  des  cathédrales  5  et  la  postérité  les  déterre  aujourd'ui  comme 
des  fossiles  d'un  antre  âjje  mêlés  aux  décombres  des  monu- 
mens. 

Cette  langue  du  blason  était  si  vaste,  si  con)pliquée,  il  y 
avait  de  si  liants  intérêts  attachés  à  la  pureté  de  sa  conserva- 
tion qu'il  était  impossible  de  la  livrer  sans  défense  aux  ambi- 
tions diverses  qui  Tauraient  détournée  à  leur  profit.  Si  le  noble 
de  la  veille  avait  pu  cantonner  impunément  son  éeusson  des 
alérions  de  Montmorency,  écarteler  ses  armes  parlantes  des 
macles  de  Kolinn  ,  de  la  croix  d'or  de  Jérusalem,  de  l'aigle 
éployé  de  l'empire,  c'eût  été  voler  le  passé  des  familles  illus- 
tres ,  et  s'improviser  gratis  une  gloire  que  les  gentilshommes 
avaient  coutume  de  payer  plus  cher.  Il  était  donc  nécessaire 
qu'une  autorité  veillât  à  l'emploi  des  signes  héraldiques ,  car 
la  confusion  des  armoiries  eût  été  la  confusion  des  familles 
elles-mêmes.  Dès  (pie  le  blason  fut  devenu  un  alphabet ,  une 
langue,  un  livre  de  loi  tout  chaud  de  poésie  ,  ilTut  institué  un 
roi  d'armes  ,  pour  le  maintien  de  ses  règles  et  l'interprétation 
de  son  esprit.  \'ingt-nenf  hérauts  ou  poursuivans  d'armes  lui 
furent  subordonnés,  qui  prenaient  chacun  le  nom  de  la  pro- 
vince où  ils  inspectaient  les  titres  et  les  armoiries  des  nobles  : 
le  roi  d'armes  lui-même  portait  le  titre  de  Mont-Joye  Saint- 
Denis;  c'était  le  cri  de  guerre  de  France.  Une  grande  confu- 
sion s'était  déjà  introduite  dans  les  registres  des  hérauts  en  1 487. 
Charles  VIll  créa  un  maréelial  d'aruies  le  17  juin,  et  après 
Jine  grande  et  solennelle  révision  des  cartulaires  de  familles,  il 
fit  peindre  ,  d'après  les  derniers  renscignemens  tifficiels  ,  les 
armoiries  de  tous  princes,  dues,  comtes,  barons  ,  châtelains, 
seigneurs  et  autres  nobles  ,  selon  leurs  degrés  et  inéémineiice. 
Les  abus  que  cette  réwsion  avait  fait  disparaître  se  reproduisi- 
lent  en  plus  grand  nonibre((ue  jamais  durant  les  guerres  civiles  ; 
les  anciennes  et  les  nouvelles  familles,  qui  s'étaient  jetées  avec 
des  armoiries  diverses  dans  la  tourmente  suscitée  par  Luther 
furent  fort  étonnées  à  la  paix  de  voir  qu'en  moins  de  cent  an- 
nées presque  toutes  les   dislances  avaient  disparu.  Ce  n'était 


HTTK  RATURE.  51 

l'ns  que  les  grands  se  fussent  abaisses  ;  mais  les  pctifs  et  les  fai- 
bles s'étaient  lianssés  outre  mesure  ,  et  tel  portait  arro[;amni(!iit 
lu  couronne  de  comte,  qui  avait  encore  ,  tout  rouge  au  front , 
Tempreinte  du  bicoquet  de  TalTranclii. 

Ces  étranges  abus  firent  pousser  les  bauts  cris  à  l.i  vraie 
noblesse  ;  pendant  la  tenue  des  états  généraux  de  1614,  les 
gentilsbommes  représentèrent  à  Louis  XIII  quelles  atteintes 
les  bourgeois  et  la  commune  noblesse  portaient  aux  droits  des 
plus  anciens  et  meilleurs  serviteurs  du  roi.  Immédiatement 
l'organisation  des  bérauts  d'armes,  déjà  brisée  et  perdue  ,  fut 
reprise  et  placée  en  bonntnir.  Il  fut  créé  un  conseiller-jnge 
général  d'armes,  réunissant  les  fonctions  des  bérauts  et  du 
roi  :  c'était  noble  Cbevrier  de  Saint-^Iaiu'is ,  écuyer  maçon- 
nais. Le  nouveau  juge  avait  affaire  pour  réorganiser  le  chaos 
héraldique,  et  surtout  pour  maîtriser  les  velléités  aristocrati- 
ques que  le  bon  peuple  ,  de  sa  nature  beaucoup  moins  répu- 
blicain qu'on  ne  pense,  s'obstinaità  nourrir  depuis  long-temps. 
L'article  268  de  l'ordonnance  de  Blois  avait  annulé  les  titres 
({ui  venaient  aux  roturiers  de  la  tenure  des  fiefs  qualifiés  ;  la 
noblesse,  accordée  eu  masse  par  Charles  V  aux  bourgeois  de 
Paris,  avait  été  restreinte  en  1577  aux  échevins  et  au  prévôt 
des  marchands  ;  Henri  IV  avait  aboli  la  noblesse  acquise  par 
les  armes,  par  édit  de  1600  :  il  y  avait  donc  énormément  d'é- 
cussons  à  éponger  ,  de  dagues  à  remettre  au  fourreau  ,  de  nio- 
rionsà  porter  au  quai  de  la  Ferraille.  Il  ne  paraît  pas  que 
Cbevrier  de  Sain  t-Mauris  eut  l'ame  assez  stoïque  pour  résister 
au  cri  de  merci  de  tous  ces  chevaliers  déconfits  sans  bataille  , 
don  Quichottes  de  la  pointe  Saint-Enstache  etde  la  rue  Saint- 
Denis  ,  qui  n'étaient  pas  gens  à  avoir  chaussé  les  é()erons  |)onr 
les  quitter  si  tôt ,  et  qui  ,  le  lendemain  de  leur  anoblissement , 
s'étaient  fait  souder  à  leur  armiu-e;  sa  possession  du  titre  et  du 
pouvoir  de  juge  d'armes  ne  répara  qu'imparfaitement  l'abus 
des  usurpations  de  rang.  La  jilace  fut  supprimée  au  mois  de 
novembre  1696,  et  Louis  XIV  y  suppléa  par  la  nomination 
d'un  grand  maître  général  des  armoiries,  et  garde  de  l'arnio- 
rial.  Le  titulaire  fut  Charles  dllozier,  assez  mince  gentil- 
homme de  Provence.  Enfin  une  dernière  révolution  modifia  en 
1701  la  haute  magistrature  de  1696  5  le  juge  d'armes  fut  réta- 
bli, et  dura  jusqu'à  la  célèbre  nuit  du  4  août   1789  ,  qui  cm- 


52  RKVUE    DE    PARIS. 

porta  11-  jiijjR  ,  Icdibiinal  elles  parties.  C'est  à  Chai'les  d"Ho- 
zier  que  sont  dues  des  compilalioiis  sur  la  noblesse  ,  moins 
Lclles  ,  moins  riches,  moins  importantes  que  celles  d'André 
du  Cliesiie  ,  mais  qdi  forment  encore  l'un  des  monumens  les 
plus  curieux  de  nos  annales.  Charles  d'Hozier  n'avait  rien  qui 
le  plaçât  bien  haut  ni  dans  ses  talens,  ni  dans  sa  naissance  : 
il  s'est  donné  dans  l'armoriai  beaucoup  plus  de  place  que  sa 
famille  n'en  a  occupé  dans  l'histoire.  La  seule  particularité 
])iquante  qui  se  rattache  à  son  souvenir  ,  c'est  que  Pierre 
d'Mo7.ier,  le  premier  chef  de  sa  maison,  avait  épousé  une 
cousine  germaine  de  la  femme  de  Nostradamus. 

Ce  n'était  pas  en  France  seulement  que  l'importance  du 
maintien  des  titres  était  hautement  appiéciée  ;  il  existait  de- 
])uis  long-temps  un  collège  héraldique  en  Angleterre;  le  roi 
de  Sardaigne  organisa  un  règlement  pour  le  même  objet ,  le 
26  mars  1720  ;  et  Pierre-le-Grand ,  qui  dotait  la  Russie  de 
toutes  les  belles  idées  européennes ,  créa  un  office  d'armes 
le  24  janvier  1722.  I. a  noblesse  allemande  surtout ,  qui  s'était 
maintenue  souveraine  et  puissante,  qui  avait  refusé  d'éman- 
ciper ses  esclaves  et  de  se  fondre  elle-même  dans  un  grand 
royaume  ,  vivait  encore  au  milieu  des  pensées  qu'une  civili- 
sation d'un  autre  ordre  avait  détruites  parmi  nous.  Au  dessus 
de  la  porte  de  l'immense  salle  où  s'assemblait  le  chapitre  de 
Trêves  ,  il  y  avait  autrefois  un  vieux  (ableau  représentant  un 
fils  naturel  de  l'empereur  Conrad  III  ,  qui  demandait  un  ca- 
nonicat  au  doyen  ;  celui-ci  ,  tout  plein  de  cette  dignité  que 
donnaient  les  grandes  naissances,  lui  répondait  avec  froi- 
deur :  «  Seigneur  ,  nous  croyons  que  vous  êtes  le  fils  de  l'em- 
pereur, mais  prouvez-nous  aussi  que  voire  mère  était  noble.  » 
C'est  que  ,  pour  entrerai!  chapitre  de  Trêves  ou  de  IMayence  , 
il  fallait  seize  quartiers  bien  prouvés  dans  les  deux  ligues.  De 
pareils  chanoines  eussent  été  rares  en  France  ,  si  la  maison  de 
Bourbon  avait  refusé  d'en  fournir.  La  qualité  d'un  homme 
fiait  encore,  au  dix-septième  siècle,  la  chose  dont  on  s'in- 
formait le  plus  volontiers  ;  en  Allemagne  on  demandait  :  En- 
tre-t-il  au  chapitre  ?  en  Fiance,  Va-t-il  à  la  cour?  Cependant 
les  hommes  de  cette  cour  de  France  n'èlaieiit  pas  prisés  de 
reste  chez  les  é(rangcrs.  Lorsque  le  duc  de  Vendôme  fit  signer 
les  chefs  de  la  noblesse  espagnole  en  faveur  de  Philippe  V,  il 


LITTÉRATURE.  SsJ 

supciçut.  (lue  tous  ujoutaient  après  leur  nom  :  noble  comme 
le  roi  j  le  duc  les  laissa  faire,  parce  qu'une  couronne  valait 
bien  le  sacrifice  d'un  peu  d'orgueil  ;  mais  le  dernier  de  tous  , 
après  avoir  tracé  la  formule  de  ses  confrères,  ju.ijea  que  c'était 
encore  trop  modeste  de  sa  part,  et  ajouta  :  un  poco  pià ,  et 
même  un  peu  plus  ;  alors  IM.  de  Vendôme,  qui  descendait  de 
Henri  IV,  demanda  au  gentilhomme  espagnol  s'il  mettait  en 
doute  la  noblesse  de  la  maison  de  France,  «i  Pas  du  tout,  ré- 
pondit fièrement  le  hidalgo  ;  mais  Louis  \W  est  Français,  et 
moi  je  suis  Castillan,  d 

Et  il  y  avait  de  nombreuses  et  de  grandes  raisons  pour  que 
la  dignité  de  la  noblesse  française  eût  ainsi  perdu  de  son  éclat. 
Certes  lorsque  Charlemagne  allait  secourir  le  roi  des  Asturies  , 
lorsqu'il  envoyait  son  fds  Louis  s'emparer  de  Huesca  ou  de 
lîarcelone,  il  n'y  avait  pas  un  Aragonais  ,  un  Castillan  ,  un 
Espagnol  de  toutes  les  Espa;;nes ,  qui  eût  osé  signer,  sous  les 
yeux  de  Charlemagne,  «  noble  comme  le  roi;  n  mais  ces 
temps-là  étaient  passés,  et  les  gentilshommes  de  Louis  XIV 
ne  comprenaient  pas  assez  la  noblesse  pour  la  faire  respecter  : 
et  puis,  à  vrai  dire,  ce  n'était  pas  tout-à-fait  leur  faute  s'ils 
étaient  devenus  si  petits  et  si  bas  ;  le  talon  de  la  royauté  avait 
pesé  si  long-temps  sur  leur  front  qu'il  avait  fini  par  y  faire 
empreinte.  L'anoblissement  jeté  à  des  villes  entières  avait 
fini  par  faire  considérer  l'hoiuieur  aristocratique  comme  une 
bonne  chance  à  nn  jeu  de  hasard  :  on  l'accepte,  mais  on  In 
méprise.  Charles  V  avait  anobli  ainsi  tout  Paris  un  matin  qu'il 
dormait  encore;  Charles  VI  ,  Louis  XI  et  François  I'^''  main- 
tinrent le  privilège.  C'était  quelque  chose  de  |)rorondément 
ironique  (pic  la  noblesse  donnée  par  Louis  XI;  cela  rappelle 
le  décret  cpii  hâta  la  majorité  des  filles  de  Séjan  ,  pour  que  la 
loi  pût  les  proscrire.  Louis  XI  faire  des  nobles!  cela  confond, 
cela  écrase;  il  en  faisait  pourtant  ,  et  en  bon  nombre  ;  il 
envoya  un  jour  des  parchemins  il  toute  la  ville  de  Beauvais  , 
qui  avait  résisté  aux  Bourguignons  et  à  monseigneur  Philippe 
Crève-Cœur-des-Cordes;  mais  ces  armoiries ,  qu'il  octroyait 
comme  grâce  royale,  il  les  méprisait  pour  lui-même;  il  s'était 
fait  recevoir  bourgeois  aux  municipalités  de  Soleure  et  d'Un- 
tervvalden,  et  en  avait  obtenu  lettres.  La  noblesse  était  pour 
lui  uue  idole  bonne  à  faire  adorer  au  peuple,  et  que  lui-même 
5  5. 


54  REVUE    DE    PARIS. 

se  plaisait  à  couvrir  de  sang  et  de  boue;  s'il  avait  aimé  son 
cheval ,  comme  Caligula  ,  il  l'aurait  fait  duc. 

Jup^ez  aussi  quand  le  nioinent  venait  de  lutter  contre  cette 
audacieuse  noblesse,  qui  lui  avait  donné  tant  de  mal  à  Mon- 
llhéry;  lorsqu'il  eut  à  peser,  en  son  conseil,  l'exil  de  Dam- 
martin  ,  la  tête  du  connétable  de  Saint-Pol  et  celle  de  Jacques 
d'Armagnac  !  Et  voulez-vous  savoir  quel  était  ce  conseil ,  et  en 
quelles  mains  était  placée  la  cause  de  la  noblesse  de  France  ? 
montez  à  l'hôtel  des  Tournellcs ,  qui  est  l'hôtel  du  roi;  et  si 
vous  ne  mourez  pas  de  frayeur  à  voir  ce  hideux  aréopage  , 
asseyez-vous.  De  ces  cinq  hommes  coiffés  d'un  bonnet  de  drap 
noir,  long  d'ung  qunrlier ,  et  dont  les  têtes  semblent  avoir 
pris  racine  entre  les  malieutres  qui  couvrent  leurs  épaules  ,  le 
premier  ,  e  'est  Fumée  ,  médecin  ,  ou  ,  comme  disent  les  ma- 
nuscrits du  temps  ,  physicien  du  roi  :  mince  écolier  de  Paris, 
il  apprit  quelques  catégories  d'Aristote  et  un  peu  d'Hippocrale 
en  grec  ;  et  malgré  ce  vaste  savoir  ,  il  se  fera  chasser  un  jour 
du  Plessis  pour  n"avoir  pas  su  préparer  le  clysfère  que  Louis  XI 
voulut  prendre,  en  danger  de  mort.  Le  second,  c'est  Pierre 
des  Habiletez ,  marmiton  de  cuisine  et  juge  royal;  que  Dieu 
vous  préserve  d'être  son  client  ou  son  convive  !  Le  troisième, 
c'était  liicr  un  petit  clerc,  fils  d'un  tailleur  poitevin,  fort 
maigre  d'argent  et  de  théologie  ;  aujourd'hui  c'est  monseigneur 
Balue  ,  évêque  d'Evreux  :  demain  ce  sera  le  piiuvre  prisonnier 
de  la  cage  de  fer.  Le  quatrième,  il  arrive  de  Thiert,  près 
Courtray  ,  où  il  est  né  d'une  famille  de  serfs  ;  maintenant  il 
étale  complaisaniment  son  bbison  ,  où  vous  voyez  un  chevron 
accompagné  eu  pointe  d'un  daim  passant,  accosté  adroite 
d'une  branche  d'olivier  ,  à  gauche  d'une  corne  de  daim  ;  main- 
tenant il  est  barbier  et  il  est  comte  :  barbier  il  rase  le  roi  aux 
Tournelles;  conate  ,  il  prend  péage  sur  le  pont  de  Meulan» 
où  sont  exposées  ses  nobles  armoiries  (1)  :  sage  serait  Olivier- 
le-Daim  de  lever  seulement  tribut  sur  les  piétons  venant  de 
Normandie  ;  car  un  jour  l'idée  lui  viendra  d'en  lever  aussi  sur 
les  belles  ,  et  ce  tribut,  non  consenti,  le  fera  pendre  haut  et 

(i)  Nous  devons  l'écnsson  d'Olivier-le-Daim  à  M.  Victor  Hugo» 
C'était  pour  nous  un  devoir  d'avouer  cet  emprunt,  fait  à  l'un  des 
hommes  de  France  les  plus  riches  des  choses  du  moyen  âge. 


LITTÉRATURE.  55 

court.  Enfin  voici  le  cimjiiième  :  s'il  y  avait  Ijalanco  dans  le 
conseil,  il  serait  homme  ù  décider  une  majorité  concluante, 
c'est  Tristan-l'Hcrraile  ;  de  lui ,  c'est  comme  du  bourreau  ,  ou 
n'en  a  su  jamais  l'histoire  ,  il  paraît  et  il  décolle  j  son  existence 
n'a  ni  un  la  veille,  ni  un  lendemain  ,  car  le  même  homme  ne 
l'a  jamais  vu  en  face  deux  fois  eu  sa  vie.  Fumée  ,  Pierre  des 
Ilabiletez  ,  Balue,  Olivier-le-Daim  ,  Tristan-l'IIermite,  deux 
empoisonneurs  ,  un  barbier  ,  un  [iiètre  et  un  bourreau  ,  voilà 
les  pairs  de  Louis  XI  !  parodie  ignoble  et  sale  de  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  illustre  et  de  plus  grand;  aristocratie  d'enfer,  qui 
grimaçait  sous  son  blason ,  comme  Satan  sous  l'armure  de 
saint  Michel. 

Ainsi  la  noblesse  de  France  était  flétrie  de  deux  côtés  ;  flétrie 
du  mépris  du  roi ,  flétrie  encore  du  mélange  des  classes  aff'ran- 
chics.  On  la  voit  finir  par  se  rési|iner,  prendre  sou  parti  et  ne 
plus  marchander  avec  l'infamie.  Dès  le  quinzième  siècle,  elle- 
même  prend  en  oubli  ses  vieux  droits,  ceux  de  ses  ancêtres, 
toute  la  dignité  de  sa  carrière  sociale;  elle  accepte,  elle  met 
en  honneur  une  idée  ignoble,  une  idée  inouïe,  une  idée  qu'il 
faut  voir  se  perpétuer  jus([u'à  nous  pour  y  croire,  que  les 
langues  vulgaires  traduiraient  par  dégradation  et  stupidité 
historique  ,  et  que  le  faubourg  Saint-Germain  ,  il  n'y  a  pus  un 
demi-siècle  ,  appelait  illustration  ,  préjugé  absu'.de  qui  a  gâté 
ce  qui  reslait  de  grand  ,  et  qui  consistait  à  penser  que  la  véri- 
table noblesse  était  moins  dans  uni-  longue  série  d'aïeux  que 
dans  un  état  de  domesticité  acquis  auprès  do  la  personne  du 
prince.  »  Tous  officiers  domestic[U(;s  de  Sa  Majesté...  dit  l'ar- 
ticle 5  de  l'édit  de  mai  1583,  s'i.ls  ne  font  service  et  n'ont 
gages...»  Voilà  l'illustration  !  On  se  rua  donc  sur  les  charges  : 
on  vit  les  anciens  genlilshommci  eux-mêmes  donner,  l'un  sa 
fortune,  l'autre  sa  femme,  pour  devenir  grand-queux  ou 
grand-veneur.  Alors  commença  un  épouvantable  commerce 
entre  la  débauche  trônée  et  l'ambition  à  éperons  d'or  ;  la 
vertu  des  femmes  fut  désormais  considérée  comme  travers 
d'esprit  qui  ruinait  les  familhjs,  et  des  mères  appelèrent  heu- 
reuses celle  que  Dieu  fit  assuz  fécondes  pour  prostituer  leurs 
enfans. 

Dès  1400  la  noblesse,  réel  le  et  fausse  ,  était  déjà  en  organi- 
sation de  domesticité  ;  Henri  de  la  Roche  était  écuyer  de  cui- 


36  REVUE    DE    PARIS. 

sine  rie  M.  de  Guicnne;  Rivcrol ,  gentilhomme  piéinontais  , 
était  inaitre-d'hôtel  de  lit  duchesse  de  Savoie;  Cifron  Vacchière, 
;;eiitilhomiTie  provençal ,  Tétait  du  duc  de  Lorraine;  Guil- 
laume de  Bisches  l'avait  été  du  comte  de  Charolais ,  et  Jean 
de  Aulbus  l'était  de  Louis  XL  C'est  à  peu  près  à  cette  époque 
ipie  ces  chnrj;es ,  considérées  auprès  de  la  maison  de  Valois 
comme  service  particulier  et  domesticité  réelle  ,  reçurent  la 
qualification  d'offices  de  la  couronne.  Ils  étaient  au  nombre 
de  quinze  ,  plus  ou  moins  anciens  ,  plus  ou  moins  importons, 
mais  (oujoiirs  recherchés  par  les  grandes  familles.  Les  maîtres- 
des  arbalétriers  du  roi,  déjà  établis  en  1270,  finissent  à 
Antoine  du  Prie,  le  11  aoiit  1754;  les  maîtres  de  l'artillerie , 
qui  commencent  à  Guillaume  de  Dourdan  ,  en  1313,  sont 
érigés  officiers  de  la  couronne  par  Henri  IV,  en  1601,  eu 
faveur  du  duc  de  Béthune ,  et  sont  supprimés  en  1755  ,  par  la 
démission  du  comte  d'Eu.  Les  porte  -  oriflamme  ne  furent 
réellement  officiers  de  France  que  depuis  la  réunion  du  Vexin, 
opérée  par  Philip[>e  I<^''.  Galois  de  Montigny  était  porte-flamme 
à  Bouviiies  ,  et  Guillaume  Martel  de  Bacqueville,  le  dernier 
nommé,  mourut  le  28  mars  1414.  Les  colonels  généraux  de 
l'infanterie  étaient  les  plus  éminens  des  officiers  militaires. 
Leur  charge  fut  déclarée  office  pour  le  duc  d'Épernon  en  1584, 
et  supprimé  le  5  décembre  1730 ,  après  la  démission  du  duc  de 
Chartres. 

La  destinée  des  charges  civiles  fut  encore  plus  longue  et 
plus  brillante.  A  leur  tête  se  place  le  grand-maître  de  France, 
(jui  s'était  appelé  successivement  sénéchal ,  majordome  et 
maître-d'liôtel.  Arnould  de  Vésemale  était  maître  d'hôtel  de 
l*hilij)pe-le-Hardi  ,  vers  1278;  le  Bahifré  l'était  de  Henri  III. 
Le  roi  se  méliait  d'un  pareil  chef  de  cuisine  ,  et  le  duc  de 
Guise  se  démit.  Eu  1770  ,  le  prince  de  Condé  avait  la  charge. 
Les  chanibriers  de  France,  dont  les  ducs  d'Orléans  avaient 
l'office  en  1536  ,  furent  supprimés  dix  ans  après  ;  les  chambef- 
lans  leur  succédèrent,  et  le  duc  de  Bouillon  l'était  en  1770. 
L'autorité  des  grands  écuyers  s'étendait  plus  loin  que  les  pa- 
ges ei  les  écuries  du  prince  ,  les  académies  de  gentilshommes  , 
pour  montera  cheval ,  dépendaie  ut  de  lui.  Charles  de  Lorraine 
était  grand-écuyer  en  1712.  Les  ;;rands-queux  avaient  été  sup- 
primés en  1490,  après  la  mort  de  Louis  de  Prie.  Le  grand- 


LITTI-RATURE.  57 

boiiteiller  ,  donl  André  de  Gironde  avait  TofRce  en  1724,  le 
giand-pannetier ,  tel  que  l'était  le  duc  de  Brissac  en  1709, 
n'offrent  aiijouidluii  ù  nos  yeux  que  des  charges  ridicules  ; 
mais  le  grand-veneur,  mais  le  grand-fauconnier ,  mais  le  grand- 
louvetier,  resteront  toujours  environnés  de  souvenirs  d'his- 
toire et  de  poésie.  Le  marquis  d'Heudicourt  était  grand- 
louvetier  en  1718;  le  comte  dus  Marets  ,  grand-fauconnier 
en  1717j  le  duc  de  Penlhièvre,  grand-veneur  en  1770.  Il 
semble  encore,  rien  qu'à  prononcer  ces  noms,  qu'on  se 
trouve  transporté  au  milieu  des  forêts  de  la  vieille  France,  à 
la  chasse  du  cerf  ou  de  l'auroche.  On  voit  courir  ces  belles 
meutes  de  lévriers  blancs  ,  dont  Paul  Véronèse  a  dérobé 
les  plus  soyeux  pour  les  endormir  aux  pieds  de  leurs  nobles 
maîtres  5  on  suit  de  l'œil  le  faucon  éperonné  qui  s'élance  du 
[loing  d'un  jeune  page  et  va  lier  la  perdrix  au  vol  dans  les 
taillis  de  la  Touraine.  Aujourd'hui  ,  au  milieu  de  notre 
civilisation  moutonnière,  avec  nos  légions  de  bouchers, 
de  charcuitiers  ,  de  rôtisseurs  ,  ce  seraient  là  choses  superflues 
et  importunes  ;  mais  au  Tteuvième  comme  au  treizième  siècle  . 
<|ui  voulait  poisson  fiais  jetait  filets  à  Tcau.  (harlemagne  était 
châtelain  fortuné  et  bon  gentilhomme  .mais  son  dîner  courait 
les  champs  tous  les  matins. 

Les  offices  de  la  couronne  dont  nous  venons  d'indiquer  le 
nombre  et  le  caractère  ne  formaient  qu'à  peine  la  moitié  des 
positions  sociales  désignées  sous  le  nom  général  d'illustration. 
11  y  avait  encore  les  hautes  charges  de  judicature  ,  les  gouver- 
nemens  de  province  ,  le  maréchalat  et  les  duchés-pairies.  Cette 
dernière  espèce  d'illustration  est  la  seule  ,  parmi  toutes  les 
autres,  qui  ait  eu  nne  portée  sociale  et  à  laquelle  nous  nous 
attachions.  Le  mot  duché  est  plus  vieux  que  la  conquête  ;  mais 
l'idée  qu'il  renfermait  primitivement  s'est  modifiée,  et  le  mot 
de  patrie  ne  lui  est  accolé  (jue  depuis  à  peu  près  1351.  Les  an- 
ciens et  vérita'ules  souverains,  désignés  parlenonidednc  et  de 
comte ,  avaient  été  réduits,  parla  chance  des  batailles  ,  à  recon- 
naître le  patronage  des  Capétiens  ;  et  il  ne  restait  plus,  vers  1220 , 
(pie  trois  ducs  et  trois  comtes,  ayant  pouvoir  primitif,  indépen- 
lîant,  allodial,  ayant  souveraineté  ;  c'étaient  le  due  de  Guyenne, 
le  duc  de  Normandie  ,  le  due  de  Bourgogne  ,  le  comte  de  Tou- 
louse, le  comte  de  Champagne  et  le  comte  du  Flandre.  Jus- 


S8  RF.VUE    »K    PAUIS. 

qu'à  In  fin  ilc  la  seconde  race,  ré.'jlise  catlioliqno  ;  qui  pos- 
sédait en  biens-fonds  plus  du  tiers  de  la  France ,  était  restée  , 
comme  tonte  la  noblesse,  entièrement  indépendante  du  roi  ; 
mais  la  même  révolution  emporta  ces  deux  aristocraties  ,  et  de 
tant  de  viclies  évêqucs  de  la  Gaule  ,  il  n'en  restait  plus  alors 
que  cinq  assez  puissans  i)our  faire  trembler  encore  la  royauté; 
c'étaient  Tarchevêque  de  Reims,  Tévêque  de  Laon  ,  Tévêque 
de  Béarnais,  Tévêque  de  Châlons  etrévêquede  Noyon. Voilà  les 
onze  grands  débris  de  la  noblesse  et  du  clergé  de  France  !  Ou 
les  ap[)elait  les  pairs  du  roi,  c'est-à-dire  ses  égaux.  Ils  l'avaient 
été;  mais  en  peu  de  siècles  fut  troublé  cet  équilibre  de  puissance; 
la  grande  seigneurie  dévora  la  petite  ;  le  roi  fut  désormais 
roi,  c'est-à-dire  le  plus  fort  ;  les  évêcliés  s'écroulèrent  par  la 
base,  en  émancipant  leurs  serfs;  et,  de  1270  à  1477,  les  six 
duchés  et  comtés  furent  réunis  à  la  couronne. 

C'est  en  1351  que  la  fantaisie  prit  au  roi  Jean  de  faire  des 
ducs  comme  il  faisait  des  nobles;  le  dauphin  de  France,  de- 
I)uis  Charles  V ,  fut  nommé  duc  de  Normandie.  Philippe-le- 
Hardi  fut  fait  duc  de  lîourgogne  ,  et  devint  le  chef  de  cette 
seconde  maison  ,  si  florissante  et  si  belle,  détruite  par  la  ba- 
taille de  Nancy.  En  1551  ,  pour  la  première  fois  ,  les  duchés 
sortirent  de  la  maison  royale  ;  le  baron  de  Montmorency  de- 
vint duc.  Pour  lui ,  c'était  descendre  ;  car  les  Bouchard  avaient 
été  comtes,  quand  les  comtes  étaient  des  rois.  Ces  sortes  de 
duchés,  distribués  sans  qu'il  en  coûtât  une  obole ,  se  multi- 
plièrent avec  profusion  ;  on  les  appelait  pairies  sans  savoir 
pourquoi ,  car  ces  pairs  n'étaient  les  égaux  que  d'eux-mêmes. 
Les  duchés-pairies  ,  transmissibles  de  mâle  en  mâle,  donnaient 
siège  au  parlement ,  où  la  réunion  des  titulaires  formait  lit 
cour  des  pairs.  Le  duc  d'Uzès  ,  nommé  le  second  ,  est  de  1572. 
Depuis ,  les  maîtresses  de  Louis  XIII ,  de  Louis  XIV  et  de 
Louis  XV  peuplèrent  le  parlement;  le  duc  de  Montbazon , 
prince  de  Guémeiié  ,  est  de  1595;  le  duc  de  Noailles,  comte 
d'Ayen,  de  1663;  et  le  duc  d'Aiguillon  de  1750;  le  duc  de 
Fitz-James  avait  été  de  la  promotion  de  17 10;  le  duc  de  Choiseul 
ne  fut  que  de  celle  de  1759  ;  et  le  duc  de  La  Rochefoucault,  un 
des  derniers  rommés ,  de  celle  de  1762.  Outre  ces  ducs  et 
I)airs,  il  y  avait  encore  des  ducs  par  brevet,  emphytéotes  via- 
gers d"une  illustration  de  ruelle  ,  pairs  inpui-tibus  infidclium. 


I.ITTKRATUrxE.  S9 

Voilà  celte  illustration  devant  laquelle  s'était  conrl)ée  la 
vieille  noblesse ,  hochet  d'enfant  que  les  gentilshommes  ac- 
ceptèrent en  éch«nf;e  de  leur  honneur  et  de  la  puissance  de 
leurs  ancêtres.  Aujourd'hui  c'est  à  pleurer  de  douleur  à  voir 
rabaissement  des  ancieiuies  races.  Les  Roluai,  qui  ont  du 
S4»n5  ^'^^  ducs  bretons  dans  les  veines  ;  les  Noailles  ,  qui  ont 
quelques  bons  quartiers  ;  les  Montmorency,  qui  étaient  vieux 
du  temps  de  saint  Louis  ,  et  qui  ont  porté  au  front  toutes  les 
couronnes  ducales  de  TEurope  ;  tous  ces  gentilshommes  et 
<rautres  ,  des  meilleurs,  se  sont  faits  valets  de  cuisine  ou  d'é- 
curie ;  tout  cela  lient  l'étrier  ou  tâte  la  soupe  du  roi  ;  tout 
cela  descend,  pour  rehausser  leurs  familles,  à  des  coui[)lai- 
sances  de  cour  basses  et  mesquines ,  quelquefois  sales  et  in- 
fâmes. La  faveur  des  ducs  de  Saint-Simon  vient  d'une  inno- 
vation imaginée  par  l'un  d'eus,  dans  la  manière  d'offrir  un 
cheval  de  rechange  à  IjOuis  XIII,  un  jour  qu'il  chassait  ;i 
Fontainebleau  ;  l'adroit  courtisan  le  lui  présenta  par  la  crou- 
jiière  ,  ce  qui  facilita  l'enjambement  de  sa  majesté.  Louis  XIII, 
([ui  savait  apprécier  les  services,  fit  M.  de  Saint  Simon  gou- 
verneur de  Blaye.  Sans  la  mort  inallendnc  du  grand  dauphin, 
fds  de  Louis  XI V ,  l'épagneul  de  ÎM""'  de  Chouin  ,  sa  maîtresse, 
faisait  un  duc  et  pair  ;  le  marquis  d'iiuxelles  ,  (jui  n'eu  dor- 
tnait  pas  ,  se  mit  sous  le  patronage  du  barbet ,  et  jiayait  d'a- 
vance ses  services  par  deux  tètes  do  lapin  rôties  qu'il  lui  en- 
voyait tous  les  jours  ,  de  la  rue  Neuye-des-Augustins  au  petit 
Saint-Antoine.  L'ingénieuse  séductioiî  du  marquis  avait  levé 
tous  les  obstacles,  lorsque  la  catastrophe  de  Saint-Cloud  vint 
briser  ses  fleurons  de  duc,  en  interi.'onq»ant  celte  chaîne  do 
rapports  mystérieux  qui  donnaient  U  l'épagneul  de  M""^  de 
Chouin  un  fauteuil  à  la  grand'ehambi  e. 

Ce  n'est  pas  seulement  à  Versailles  que  la  noblesse  s'était 
à  ce  point  avilie  ;  les  hidalgos  de  W.idrid  étaient  aussi  ridi- 
cules ,  sans  être  encore  aussi  grands.  Les  noces  de  Philippe  V 
et  de  Marie  de  Savoie  mirent  en  contact  les  deux  cours  ;  et  , 
sans  parler  de  l'infàuie  comédie  que  l'on  y  fit  jouer  à  la  pudeur 
d'une  enfant  ,  il  y  eut  à  ces  fêtes  de  Figuières  une  stratégie 
d'étiquette  qui  resta  toute  à  l'honneur  de  la  di[)lomHtie  espa- 
gnole,  et  dont  il  fut  long-temps  parlé  chez  le  roi  de  France  et 
chez  remp/jreur.    Il  s'agissait  d'une  question   neuve  de   pré- 


00  REVUE    DE    PARIS. 

séance  entre  la  cuisine  française  et  lacuisinecspa{;nole  ;M.  de 
Marchin,  assez  médiocre  Liéjjoois,  qui  avait  été  fait  comte  de 
l'empire  ,  représentait  les  habitudes  royales  de  Philippe  V  et 
son  éducation  gastronomique  dirigée  d'après  les  principes  de 
Versailles;  le  duc  de  Médina  Sidonia,  l'ainé  des  Gusman  , 
majordome-major ,  répondait  par  la  naturalisation  espagnole 
du  prince  et  la  honte  dont  serait,  pour  la  péninsule  ,  un  repas 
de  celle  importance  dépourvu  de  ragoûts  castillans.  Enfin  , 
après  une  matinée  de  conférence  et  de  notes  échangées,  on 
transigea  :  le  comte  de  Marchin  et  le  duc  de  Médina  signèrent 
nu  compromis  par  lequel  il  restait  convenu,  à  l'avantage  des 
deux  royaumes  ,  que  le  repas  serait  servi  moitié  à  la  française, 
moitié  à  respagnole.  Mais  le  vieux  majordome-major  n'était 
pas  devenu  goutteux  pour  rien  au  service  de  feu  sa  majesté 
Charles  II.  Sur  la  foi  du  traité,  et  dans  la  défiance  naturelle 
«pli  avait  dû  naitre  de  l'accord  signé  la  veille,  le  duc  de  Mé- 
dina eut  soin  d'échelonner  les  écuyers  servans  ,  de  telle  façon 
(|ue  les  Espagnols  se  trouvaient  plus  près  de  la  table.  Enfin 
le  moment  arriva  ;  les  écuyers  français  ,  qui  se  passaient  de 
main  en  main  les  mets  destinés  à  la  table  royale,  poussaient 
nu  Jiuurra  de  satisfaction  lorsque  leurs  narines  inquiètes  re- 
connaissaient le  fumet  national  5  et  tristes,  mais  loyaux  et 
fidèles  ,  ils  se  passaient  encore  les  plats  espagnols.  Pauvres 
Français,  qui  s'étaient  livrés  sans  défense  au  génie  machia- 
vélique du  duc  de  Médina  ,  et  qui  croyaient  que  ,  surtout  aux 
noces  de  Philippe  V  ,  il  n'y  aurait  plus  de  Pyrénées  !  Le  ma- 
jordome goutteux  ricanait  tout  bas  sur  la  bonhomie  du  comte 
de  Marchin  ;  à  Tapparilion  du  premier  plat  français  ,  l'ordre 
infernal  s'exécuta  ;  l'éouyer,  maladroit  par  ordre  supérieur  , 
lenversa  la  précieuse  bordure  des  condimens  disposés  par 
l'artiste  culinaire,  et  le  plat  ne  put  pas  être  présenté.  Ainsi 
du  second  ,  ainsi  du  troisième  !  Les  convives  français  s'aper- 
çurent de  ce  judaïsme  inou'i  ;  le  comte  de  Marchin  et  M.  de 
Louvillc  furent  sur  le  point  de  protester  sous  les  yeux  du  roi  ; 
mais  un  regard  énergicjne  de  M'"""  des  Ursins  ,  princesse  de 
Soglio,dont  le  patiiotisme  ne  sortit  pas  très-net  de  cette 
aventure  ,  leur  fit  sagement  comprendre  que  le  pis  serait  de  ne 
pas  dîner,  et  qu'après  tout ,  mets  espagnol  valait  autant  que 
table  nue.    Le  courrier  (pii  fut  expédié    le  soir  même  à  Ver- 


MTTI.r.ATir.K. 


61 


sîiillcs  piil  l'ordre  sicret  de  jiisfifier  le  ronite  de  Marcliin  et 
]M.  de  Louville,  et  de  faire  enteiidro  à  Louis  XIV  que  ce  n'é- 
tiiil  pas  lu  faute  de  serviteurs  aussi  dévoués  à  sa  gloire  si  la 
jeune  reine  d'Es[)a,^ne,  à  son  repas  de  noces,  n'avait  pas 
mangé  une  perdrix  de  Suiiit-Germain. 

Nous  croyons  que  c'est  bien  assez  comme  cela  de  choses  ri- 
dicules et  nia\  séantes  aux  grandes  races  ,  pour  épargner  à  la 
noblesse  de  France  le  souvenir  de  toutes  les  taches  dont  elle 
avait  sali  son  blason.  Quand  on  se  riijipelle  le  chemin  qu'elle  a 
fait  pour  venir  de  ses  seigneuries  souveraines  à  l'antichambre 
et  a  l'office  de  la  cour;  quand  on  l'a  vue  autrefois  assise  au 
haut  bout  de  sa  table  de  chêne ,  dominant  de  la  tête  la  tête  de 
ses  esclaves  j  et  puis,  après  huit  siècles,  valeter  elle-même , 
jilus  humble  que  ses  affranchis,  on  sedemande  quelle  destinée 
maudite  a  réduit  ainsi  ces  Bélisaires  à  l'obole;  quel  poids  a 
pesé  sur  le  morion  de  la  chevalerie  ,  pourcourber  son  front  jus- 
qu'à terre  ;  et  quelle  tunique  restera  donc  sur  sou  pauvre  corps, 
i[ui  en  cache  la  nudité  à  moitié  trahie.  Et,  au  premier  coup 
d'œil  ;eté  sur  cette  cause  qui  a  tué  la  noblesse ,  on  aperçoit  la 
maison  capétienneqni  a  absorbéet  tiré  à  elle  toute  force,  toute 
gloire,  toute  grandeur.  Elle  n'avait  qu'un  duché,  elle  a  uii 
royaume  ;  qu'un  château  ,  elle  a  une  capitale  ;  qu'une  cen- 
taine de  hallebardiers,  elle  a  des  armées  innombrables;  qu'un 
fou  ciintrefait  pour  s'ébattre  ,  elle  a  des  courtisans  doiés  à  foi- 
son. Sa  finance  a  grandi  comme  son  épée;  elle  arrachait ,  poiu' 
vivre,  quelques  sous  parisis  aux  marchands  qui  passaient  sur 
ses  capitaineries  .  aux  piétons  qui  traversaient  ses  ponts  de  bois 
sur  Seine  et  sur  Oise  ;  elle  faisait  donner  aux  usuriers  juifs  ou 
lombards  de  d(neloteries  qui  ornaient  le  cou  de  ses  filles  : 
maintenant  on  pêche  pour  elle  des  perles  en  des  mondes  in- 
connus autrefois;  maintenant  elle  a  des  argentiers  plus  riches 
que  Jactiues  Cœur,  et  qui  sont  bai  dés  de  blason  comme  des 
dues  de  la  croisade.  Il  y  avait  donc  une  prédestination  royale 
attachée  à  cette  famille.  L'Angleterre  ,  l'Allemagne  ,  la  Russie, 
ont  vu  mourir  et  se  renouveler,  depuis  huit  cents  ans,  toutes 
leurs  races  princières  ;  les  vieilles  maisons  frantjues,  visigothes, 
bourguignonnes  ,  Ihnringiennes ,  se  sont  écroulées;  notre  no- 
blesse du  doniième  siècle  s'est  usée  à  suivre  à  la  course  les  des- 
cendans  de  Hobcrt-lc-Forl;  le»  comtes  de  Vermandois  sont 
3  6 


62 


EEVUE     DE     TARIS. 


morts  ;  les  INTontmorcncy  sont  morts  ;  les  Rolian  sont  morts;  la 
famille  capétienne  est  seule  venue  jusqu'au  bout,  entière  ci; 
triomphante  ,  symbole  d'une  idée  sociale  opiniâtre  ,  constante, 
pleine  de  vie  ,  devant  laquelle  devaient  s'anéantir  ,  perdues  et 
brisées  ,  les  idées  faibles,  chancelantes  ,  qui  n'avaient  pas  une 
foi  ardente  en  leur  avenir.  Si  puissante  était  la  sève  de  cet  ar- 
bre ,  si  nombreux  et  si  verts  ses  rameaux  ,  qu'à  chaque  révolu- 
tion qui  en  a  dispersé  le  feuillage  un  feuillage  nouveau  en  a 
dominé  la  cime,  ombragé  et  nnurri  le  tronc.  Au  treizième  siècle 
surtout,  se  forma  au  pied  de  l'arbre  capétien  un  rejeton  qui 
devait  couvrir  toute  l'Europe;  c'est  la  famille  de  Bourbon. 

Dans  la  formation  collatérale  des  familles  ,  c'est  toujours  le 
cadet  de  la  première  qui  devient  l'aîné  de  la  seconde  ;  ainsi  un 
enfant  cadet  de  saint  Louis,  Robert  de  France,  devint  aîné 
de  Bourbon.  C'est  en  1256  que  la  race  ca[>étienne  se  bifurque 
ainsi.  La  maison  aînée  de  Bourbon  continua  jusqu'en  1821  , 
où  elle  s'éteignit  au  septième  degré  ;  mais,  avant  de  disparaître, 
elle  avaitproduit,  au  deuxième  degré  ,  les  comtesdela  Marche; 
au  quatrième  ,  les  comtes  de  Vendôme  ;  au  cinquième,  les 
comtes  de  IMontpensier.  Les  maisons  de  la  Marche  et  de  Mont- 
pensier  ne  furent  pas  fécondes  ;  la  première  s'éteignit  en  1438, 
au  cinquième  degré;  la  seconde  en  1547,  au  neuvième;  mais 
la  maison  de  \"cndômc  était  réservée  aux  destinées  les  plus 
brillantes;  au  dixième  degré,  elle  devint  maison  royale  de 
France  sous  le  nom  de  Henri  IV  ;  au  quatorzième ,  maison 
royale  d'Espagne  sous  le  nom  de  Philippe  \  ;  au  quinzième, 
maison  royale  de  Parme,  sous  le  nom  du  duc  Phdippe;au 
seizième,  maison  royale  de  Sicile,  sous  le  nom  de  Ferdinand  IV  ; 
et  au  dix-;.eptièi!ie  ,  après  un  revirement  inouï ,  elle  redevient 
maison  royale  ,  sous  le  nom  de  Louis-Phi!ip])c  l'^^  Il  faut  dire 
ici  que  ce  dix-septième  degré  nest  pas  prisdans  la  ligne  directe 
de  Vendôme  ,  comme  les  degrés  passés  en  Espagne ,  à  Parme 
et  en  Sicile.  Au  neuvième  degré  de  Vendôme  s'était  formée  la 
branche  de  Coudé  ,  éteinte  au  seizième  degré  ,  en  1830  ;  et  au 
douzième  de  N'endôme  se  forma  encore  la  branche  d'Orléans  , 
qui  est  aujourd'hui  maison  royale.  En  cherchant  le  rapport  col- 
latéral de  Louis-Philipi)e  1'^''  à  la  tige  capétienne  ,  on  voit  qu'il 
est  cadet  de  Vendôme,  qui  était  cadet  de  Bourdon  ,  qui  était 
cadet  capétien  ;  c'est-à-dire  qu'il  se  trouve  trois  fçis  collatéral 


LiTTÉUATL  nr:.  Qi 

«le  Philippc-Ie-Hnrdi.  La  famille  qu'on  nppelle  irn]/rnpremcnt 
îMijoiird'hiii  Boiirljon  de  la  Lranche  aînée  n'est  rjiie  deux  fois 
rollntérnle  des  Capcfiens,  en  ce  qu'elle  est  ainée  de  Vendôme  ; 
mais  par  IVirct  des  ;;éncratinns  pins  courtes  qui  se  sont  opérées 
en  elle,  le  duc  de  Bordeaux  est  placé  au  dix-neuvième  degré, 
tandis  que  Louis-Philippe  l"'  n'est  qu'au  dix-seplième  de  la 
nième  souche. 

La  cause  forte  ,  tenace  .  incessamment  agissante  et  pleine 
de  son  hut,  qui  avait  tué  la  noblesse,  c'était  la  durée  des  mai- 
sons de  Valois  et  de  Bourbon,  l'identité  de  leurs  plans,  de 
leurs  mesures,  de  leur  avenir.  Chaque  roi  ajoutait  un  peu  au 
mal  que  lui  avaient  fait  ses  ancêtres;  chacun  d'eus  arrachait 
tnie  plume  à  l'aigle  ,  -nsqu'ii  ce  qu'il  tombât  des  airs.  S'il  s'était 
fnit  quelque  diversion  à  cette  tyrannie  o|)iriiâtre,  si  Louis  XI 
avait  été  vaincu  à  jMontlhéry,  la  nobler.se  aurait  repris  sa  force, 
sa  dignité  ,  sa  gloire  .  et  au  lieu  d'un  royaume  de  France,  il  y 
aurait  aujourd'hui  des  duchés  de  Bourgogne,  de  Guyenne  et 
de  Normandie  ,  comme  il  y  a  des  cercles  allemands  j  mais  les 
rois  marchèrent  à  l'unité,  parce  qu'ils  se  faisaient  centre  de  ce 
beau  cercle,  papes  de  cette  église,  empereurs  de  toutes  ces 
principautés.  Malheureusement  ils  oubliaient  qu'ils  étaient 
eux-mêmes  gentilshommes  ,  et  en  montrant  an  peuple  l'état 
(ju'ils  faisaient  des  droits  de  la  noblesse,  ils  lui  firent  compren- 
dre quel  état  il  pouvait  faire  des  leurs.  Les  rois  oubliaient  (]uc 
l'avenir  traite  le  présent  comme  le  présent  traite  le  passé.  Sous 
l'influence  de  ce  mouvement  civilisalcnr,  qui  amnistiait  les 
esclaves,  qui  les  adoptait,  qui  les  portait  au  pouvoir,  il  se 
forma  une  école  politique  ,  au  dix-huitième  siècle,  forte  de 
logique,  ignorante  d'histoire;  et  qui  se  méprit  déplorablement 
sur  la  progression  des  libertés.  Au  lieu  de  s'assurer,  par  l'étude 
de  nos  lois  et  de  notre  vie  nationale,  que  cette  position  nais- 
sante du  peuple  ,  que  ce  développement  nouveau  de  ses  capa- 
cités sociales  étaient  un  immense  bienfait  de  la  féodalité;  et 
que  plus  on  revient  en  arrière  a])rès  elle  ,  plus  il  y  a  misère, 
esclavage,  néant  ;  l'école  politique  dont  le  Contrat  social 
formula  le  symbole  écrivit  et  enseigna  que  l'égalité  devait  cire, 
non  pas  établie,  mais  rétablie;  que  ces  droits  nouveaux  du 
peuple  étaient  d'anciens  droits  restaurés,  des  droits  dont  la 
noblesse   avait   autrefois  détourné  et   confisqué    violenunent 


HA  r.KVUE    UK    PAUIS. 

l'exercice,  et  qu'il  était  juste  do  reconquérir  violemment  sur 
son  ambition.  Personne  ne  se  leva  pour  confondre  ces  fdux  pro- 
phètes dans  leur  ignorance  des  choses  de  la  société,  pour  leur 
dire  (jue  les  droits  du  peuple  ne  pouvaient  pas  être  plus  an- 
ciens ([ue  le  peuple  lui-même,  qui  s"est  formé  peu  à  peu  ,  eu 
France,  depuis  le  douzième  siècle  ,  par  les  aflVanchissemens  , 
et  <]iii  n'est  encore  formé  ni  en  Pologne  ni  en  Russie;  (ju'il 
n'est  pas  logique,  quiind  on  systématise  des  faits,  de  les  con- 
sidérer autrement  qo'Us  ne  sont  réellement  produits  ;  et  que  la 
liberté ,  la  propriété  ,  tous  les  droits  actuels  eiiCn  ,  s'étant  pro- 
duits, formés,  agrandis,  conqjlélés  peu  à  peu,  graduellement, 
successivement,  il  est  nljsnrde  d'en  faire  la  théori(!  d'une  ma- 
nière absolue  ,  c'est-à-dire  de  les  considérer  comme  une  chose 
qui  a  toujours  été  ce  qu'elle  est  maintenant,  et  de  rendre  le 
passé  ,  qui  avait  ses  idées  et  ses  lois ,  justiciable  des  idées  et 
des  lois  actuelles. 

j\rais  ces  vérités ,  qui  les  aurait  dites  ?  A  peine  si  on  y  croi- 
rait maintenant.  Les  principes  du  Contrat  social  étaient  la 
foi  transcendentale ,  le  dogme  supérieur  de  la  Constituante; 
Celte  assendilée  se  jeta  donc  au  milieu  de  nos  origines  et  de 
notre  droit  public,  comme  eussi^nt  fait  des  septembriseurs.  Ja- 
mais pareille  ignorance  d'historiens  et  pareille  f.ituité  de  phi- 
losophes. Peu  soucieuse  des  faits ,  quelle  méprise  et  qu'elle 
ne  sait  pas,  elle  vise  au  général  et  à  l'abstrait,  comme  si  les 
abstractions  pouvaient  se  tirer  d'autre  part  que  des  réalités; 
elle  fait  de  l'idéologie  ,  quand  il  s'agit  d'éludler  et  de  connaî- 
tre toutes  les  spécialités  de  population  ,  de  territoire,  de  droits, 
d'idées  ,  de  croyances  ;  elle  prend  le  creux  j)our  le  sublime  ,  et 
coAile  d'un  jet  des  lois  à  priori ,  des  lois  en  général  quand  tous 
les  faits  matériels  et  moraux  de  la  France  étaient  des  diversités 
et  des  exceptions.  Les  constituans  ont  sous  les  yeux  un  grand 
royaume  ,  fait  de  jiièces  de  rapport ,  divisé  ,  mutilé  ,  tout  cou- 
vert de  souvenirs  d'antagonisme  et  d'antipathie  :  ici  une  pro- 
vince allemande  ,  là  le  Roussillon  ,  à  moitié  espagnol  ;  puis  le 
vieux  royaume  d'Arles,  puis  la  Navarre  avec  sa  vivante  na- 
tionalité; des  villes  bourgeoises  et  des  villes  royales  ,  des  po- 
pulations qui  s'ignorent  ou  qui  se  haïssent  ;  des  Lorrains,  des 
Provençaux,  des  Normands  ,  des  Gascons  partout;  mais  des 
FranCjiais,  tnuis  une  opinion  qui  allât  des  Pyrénées  au  llhiu , 


LITTI'RATURK.  6!î 

tuais  un  esprit  public  ,  cela  n'était  pas  ,  cela  ne  pouvait  pas  se 
voir.  C'eût  donc  été  déjà  une  {grande  folie  d'inia;;iuer,  pour 
des  éléiuens  aussi  divers  et  aussi  exclusifs  ,  une  léijislation  un 
peu  générale  et  seulement  française  ;  mais  les  idéologues  con- 
sidèrent encore  cela  comme  petitesse  du  législateur  et  mes- 
quinerie politique  ;  ils  taillent  à  l'aise  et  à  plein  drap.  Vous 
leur  dites  qu'il  n'y  a  pas  encore  des  Français  :  eli  bien  !  ils 
vous  décrètent  les  droits  de  l'homme!  riioniine,  abstraction 
qui  pénètre  plus  de  dix  mille  ans  dans  l'avenir,  et  qui  nous 
porte  au  temps  où  la  France  sera  fondue  dans  l'Europe,  l'Eu- 
rope dans  l'univers,  où  il  n'y  aura  qu'un  sentiment  pour  nour- 
rir tous  les 'cœurs  ,  une  pensée  pour  échauffer  toutes  les  têtes. 

Faites  avancer  maintenant  la  noblesse  ,  inuncuse  exception 
sociale  ,  devant  les  législateurs  de  rhomnie  ,  qui  ne  compren- 
nent pas  les  exceptions;  mais  préparez  vite  un  cercueil,  car  ils 
vous  rendront  un  cadavre.  Pendant  la  nuit  du  4  août  va  se  cou- 
sonuner  la  plus  solennelle  hécatombe  de  toutes  les  choses  au- 
gustes et  saintes  :  on  va  dépouiller  la  noblesse  ;  et  puis  ,  un 
peu  plus  tard  .  le  19  juin  1790,  on  lui  crachera  au  visage  ,  ou 
la  soufTlètera  lâchement  par  derrière  ,  et  on  lui  criera  aussi  : 
Devine  qui  t'a  frappée  !  Le  4  août  furent  abolies  les  redevances 
féodales ,  c'est-à-dire  fut  commise  la  plus  effioiitée  spoliation; 
car  enliii  ces  redevances  était  une  rente  payée  [lardes  hommes 
devenus  débiteurs  de  la  noblesse,  en  acce{)tant  la  cession  de 
ses  ilomaines  ;  et,  d'ordin;iire  ,  le  débiteur  qui  ne  veut  plus 
payer  d'intérêts  rai;hèle  le  capital.  Les  idéologues  trouvèrent 
cela  puéril:  ils  abolirent.  M.  Leguen  de  Kéreugual,  fit  à  la 
tribune,  un  touchant  tableau  des  obligations  d'un  colon,  et 
dans  toute  celte  enceinte,  peuplée  de  soi-disant  moralistes  et 
philantropes ,  il  ne  s'éleva  pas  un  seul  cri  de  réprobation]  et 
d'infamie  contre  le  vol  le  plus  honteux  qui  ait  été  commis  à  la 
face  et  au  nom  d'un  grand  peuple. 

On  aurait  pu  croire  que  la  Constituante  se  serait  arrêtée  là, 
et  qu'elle  aurait  laissé  l'œuvre  du  4  août  dans  sa  boue  ;  mais  , 
le  19  juin  ,  elle  se  ravisa  :  il  y  avait  peut-être  encore  quelque 
chose  à  prendre.  «  Voyons  vos  mains.  —  Les  voilà.  L'autre? 
Ah  !  plus  rien.  Alors,  messieurs,  laissez-nous  vos  noms  et  vos 
titres.  1)  Cela  ne  s'était  jamais  vu.  Caligula  ,  qui  se  coiuiaissuit 
eu  outrages,  n'avait  fait  que  nommer  sou  cheval  consul  ; 
3  (i. 


bb  REVUE    DE    PARIS. 

c'était  sliipidc  ,  voilà  tout  :  mais  ruiner  les  nobles .  et  puis  leur 
ôter  leurs  nons  ;  mais  vouloir  que  l'histoire  ne  soit  pas  de 
l'histoire  ,  qu'il  ni  ait  ni  traditions  de  famille  ni  souvenirs  des 
a'ieux  ,  Caligula  n'y  eût  jamais  songé.  Et  quel  était  donc  ce 
gouvernement,  sous  lequel  c'eût  été  une  honte  de  se  nommer 
Condé ,  Clisson,  IDuguesclin  ou  Bayard  ?  A  quelle  mesure 
comparez  vous  désormais  les  vérités  morales,  pour  que  le 
front  d'un  hnnnéle  homme  doive  rougir  de  ce  qui  avait  illustré 
ses  ancêtres?  Vous  abolissez,  dites-vous,  les  noms  de  la  no- 
blesse; comme  des  souvenirs  oulrageans  pour  la  nation:'  mais 
vous  mentez  impudemment  ;  car  les  souvenirs  de  la  noblesse 
sont  honorables  pour  la  France;  ce  sont  les  gentilshommes 
qui  l'ont  conquise  et  civilisée  ,  et  il  suffit  pour  cela  de  trois 
mille  qu'ils  étaient  à  Tolbiac  ;  ils  l'ont  arrachée  trois  fois  aux 
Huns ,  aux  Arabes  et  aux  Anglais.  Le  peuple  n'existerait  pas 
sans  la  générosité  de  la  noblesse  française,  qui  aurait  pu  ne 
pas  émanciper  ses  esclaves,  comme  la  noblesse  polonaise; 
mais  elle,  plus  grande  et  plus  digne  de  gouverner,  elle  les  a 
affranchis,  elle  les  a  établis  sur  ses  domaines  ,  les  a  éclairés  et 
défendus.  Il  n'y  a  pas  de  genre  de  gloire  qu'elle  n'ait  ambi- 
tionnée et  obtenue;  elle  a  rapporté  d'Italie  d'innombrables 
manuscrits,  qui  ont  répandu  la  civilisation  de  l'antiquité  ;  elle 
a  élevé ,  avec  le  clergé ,  tout  ce  (jue  la  France  possède  de 
beaux  monumensdu  moyen  âge  ;  elle  a  fait  six  fois  le  tour  du 
monde  en  conquérante,  avant  qu'il  y  eût  un  peuple  capable 
de  l'imiter;  elle  a  vaincu  l'Espagne,  l'Angleterre,  l'Italie  la 
Sicile,  la  Grèce,  l'Asie-Mineure  ,  Byzancc  et  la  Syrie.  Les 
Monlmortncy  ont  assisté,  depuis  sept  siècles,  ;i  toutes  les 
batailles  européennes,  et  un  Lafayette  fut  tué  à  Poitiers  par 
une  lance  anglaise,  ne  se  doutant  pas  qu'un  de  ses  neveux, 
un  jour ,  ne  trouverait  pas  cette  mort  assez  honorable  pour  lui. 
De  quel  droit,  hommes  nouveaux,  venez-vous  dépouiller  les 
nobles,  outrager  les  chevaliers  qui  dorment  sur  leurs  tom- 
beaux, juger  ceux  qui  furent  illustres,  et  dont  vos  pères  étaient 
les  serviteurs  ?  Vous  aifectez  en  faveur  du  peuple  une  générosité 
de  bonne  maison,  qui  est  ridicule  dans  votre  bouche  ;  car,  à  voir 
M.  Lambel  proposer  l'abolition  des  titres,  à  voir  M.  Charles  de 
Lameth,  M.  Fréteau  ,  M.  Goupil,  M.  Chapelier,  M.  Lepellc- 
tier,  se  sacrifier  avec  enthousiasme,  on  est  tout  rassuré  sur 


LITTERATURE. 


67 


ce  dévouement  et  cette  pliilantropie  :  le  sacrifice  était,  pour 
eux,  (le  l'espèce  de  ceux  qui  ne  ruinent  j)as.  Ils  devaient  bien 
s'imaginer  cependant  qu"ils  ne  deviendraientni  plus  grands  ni 
plus  augustes,  pour  avoir  caché  les  images  de  Brutus.  Il  y 
avait  même  pour  eux  une  pudeur  de  situation  qui  devait  leur 
imposer  silence  ;  car  au  moins  ceux  qui  insultaient  à  Job 
étaient  des  rois  ;  ici  ce  sont  des  rois  insultés  par  leurs  esclaves  ; 
ce  sont  des  lionmies  sans  nom  ,  sans  titres  ,  sans  gloire  sociale, 
ameutés  et  hurlant  contre  ceux  qui  ont  cette  gloire,  ces  titres 
et  ce  nom;  ce  sont  des  Procustes  envieux  ,  qui  coupent  la  taille 
des  géans  à  la  longueur  de  leurs  couches  de  pygmées;  c'est 
l'ignoble  spectacle  d'une  meute  galeuse  ,  qui  déchire  le  noble 
cerf  aux  abois  ! 

Le  20  juin  ,  tout  était  consommé  :  on  poussa  une  pierre  de 
sépulcre  sur  la  tête  de  la  vieille  France,  et  les  idéologues  dan- 
sèrent dessus.  Des  einquante-et-une  familles  (jne  nous  avions 
trouvées  au  douzième  siècle,  il  n'en  reste  plus  rien  ,  rien  que 
les  Bourbons  ,  et  vous  savez  combien  de  temps  ils  durèrent. 
Certes,  aux  beaux  jours  de  leur  gloire  et  de  leurs  prouesses, 
elles  ne  prévoyaient  point  que  leur  fortune  les  mènerait  là. 
Quand  Bouchard  de  Montmorency  disait  à  sa  châtelaine  : 
<i  Bulle  dame,  apportez  son  épée  à  votre  noble  époux;  ce 
matin  ,  il  la  reçoit  comme  comte  ;  et  ce  soir  ,  il  vous  la  rendra 
comme  roi,  »  il  ne  pensait  pas  que  sa  royauté  s'en  irait  en 
fumée,  et  qu'un  jour  ses  esclaves  disputeraient  son  nom  à  ses 
cnfans  !  Mais  ainsi  naissent  et  meurent  les  espérances  humai- 
nes :  hier  le  sceptre  d'or,  aujourd'hui  le  bourdon  de  bois;  et 
pour  résumer  dignement  la  gloire  ,  les  malheurs  et  la  chute  de 
la  noblesse  de  France,  nous  redirons  les  paroles  graves  et 
solennelles  dans  lesquelles  Philippe  de  Coniniines  résume 
aussi  la  gloire  ,  les  malheurs  et  la  chute  de  la  seconde  maison 
de  Bourgogne.  «  Or  sont  finies  toutes  ces  pensées  ,  et  le  tout 
a  tourné  à  son  préjudice  et  honte  ;  car  ceux  qui  gagnent  ont 
toujours  l'honneur!  n 

Ad.  Gbanier  de  Cassagkac. 


LE 


TESTAMENT  DU  DILETTANTE. 


NOUVELLE   nu    SEIZIEME    SIECLE. 


Eli  I51i5,  par  une  belle  et  fioide  soirée  de  décembre,  un 
bal  réunissait  dans  la  casa  Montecatiui  tout  ce  (jue  Lacques 
renfermait  d'élégans  cavaliers  ou  de  femmes  jolies.  La  fête  était 
brillante  ,  la  société  nombreuse  ,  et  surtout  bien  clioisie.  Pas 
une  bourjîcoise  de  Lucques  ,  pas  une  de  ces  gracieuses  zitcLle 
au  voile  blanc  rabatt\i  sur  leurs  grands  yeux  noirs  ,  neflétrissait 
de  son  contact  plébéien  les  nobles  danseuses  dont  les  pieds  glis- 
saient sur  les  dalles  de  marbre.  Les  dandys  delcpoque,  qui 
circulaient  dans  les  salons  avec  leurs  costumes  bigarrés , 
comme  un  essaim  de  guêpes  au  svelte  corsage  ,  aux  joyeux 
bourdonnement,  pouvaient ,  sans  crainte  de  déroger,  butiuer 
de  fleur  eu  fleur;  le  moindre  cœur  qu'ils  pouvaient  effleurer 
était  celui  d'une  simple  baronessa  ,  dernier  degré  de  la  noble 
échelle  dont  l'illustre  famille  de  Montecatini  occupait  presque 
le  faite. 

Les  salons  de  la  casa  étaient  dignes  de  leurs  botes  Les 
lourds  et  riches  appartemens  dun  hôtel  parisien  au  seizième 
siècle,  ou  les  prodiges  que  le  génie  artiste  d'un  tapissier  de 
nos  jours  sait  enfanter  dans  un  salon  de  la  Chaussée-d'Antin , 
n'y  ressemblent  pas  le  moins  du  monde.  Un  bal  dans  lltalie 
moderne  peut  seul  en  donner  une  idée.  Qu'on  se  figure  un  de 
CCS  vastes  palais  que  leur  maître  ose  à  peine  habiter  ,  et  qu'il 


l.ITTÉRATURK.  69 

semble  avoir  bâtis  pour  rétrangcr,  plus  curieux  que  lui  des 
ir.eiveilles  qu'il  renferme  :  les  vastes  salons  sout  ouverts  aux 
sept  ou  buit  ceuts  mortels  privilégiés  que  la  mode  et  l'étiquette 
ont  admis  dans  ce  palais  d'Arniide.  J^e  propriétaire  a  quitté 
l'entresol  plus  modeste  où  il  se  relè};ne  d'ordinaire  ,  pour  jo'iii; 
du  coup  d'œil  imposant  de  ses  galeries  ,  vivantes  de  la  foule 
rpii  se  presse  deux  fois  l'an  sous  leurs  voûtes  solitaires.  Les 
lustres  étincellent  ,  les  bougies  ré[)andent  sur  le  front  des  fem- 
mes leurs  tièdes  et  douées  clartés  ,  les  parfums  fument  dans 
des  trépieds  de  bronze  déterrés  de  la  veille,  et  qui  ont  pcut- 
êlrc  servi  à  la  toilette  embaumée  d'une  Lalagée  ou  d'une  Cyn- 
lliie.  Entre  chaque  fenêtre  ,  au  lieu  de  ces  tristes  tentures  qui 
dans  nos  prosaïques  salons  aiïligent  l'ceil  de  leur  nudité  ,  une 
colonne  antique  ,  une  statue,  fruste  encore  conune  la  mé- 
daille à  peine  exbumée,  un  candélabre  d'airain  trouvé  dans 
les  ruines  de  quelque  temple  romain  ,  prêtent  à  ces  solennités 
mondaines  je  ne  sais  quel  air  d'élégance  païenneet  de  vénéra- 
ble antiquité.  Là,  tous  les  arts  ont  épuisé  leurs  prestiges , 
tous  les  siècles  ont  payé  leur  oflVaude.  Le  génie  moderne  lutte 
avec  le  génie  ancien;  le  ciseau  d'un  Michel-Ange  ou  d'un 
Canova  rivalise  avec  celui  de  Phidias.  L'italie  de  nos  jours  a 
de\iné  lltalie  d'au'refois.  La  peinture  ,  cette  musechiétienne  5 
venge  la  sculpture  moderne  de  son  infériorité;  la  fresque  vif, 
parle,  respire  sur  ces  murs  animés  par  le  génie  des  Véronèsw, 
des  Carraclie  et  des  Sodoma.  Toutes  les  écoles  ,  tous  les  âges 
de  la  peinture  italienne  ,  ont  envoyé  leur  tribut  à  cette  fête  , 
où  le  plaisir  même  emprunte  aux  arts  une  pensée  plus  haute  et 
moins  frivole.  Ces  femmes  ,qui  glissent ,  bondissantes  et  légè- 
res ,  à  côlé  de  ces  divi  nités  delà  Grèce,  qu'on  dirait  descendues 
de  leur  piédestal;  cette  musique,  vive  et  perçante  comme  le 
chant  de  l'alouette,  mêlant  sa  joyeuse  harmonie  à  ce  concert 
de  tous  les  arts ,  à  cette  fête  de  tous  les  sens  ,  jusqu'à  ce  frémis- 
sement confus,  ce  sourd  bourdonnement  qui  s'échappe  de  tous 
ces  êtres  animés  d'une  seule  pensée,  celle  du  plaisir,  tout 
porte  dans  les  sens  une  vague  et  insoucieuse  ivresse  ,  un  en- 
traînement irrésistible  dont  le  plus  sage  a  peine  à  se  défendre. 
Les  leçons  austères  du  la  philosophie  ,  les  liens  mêmes  de  la 
morale ,  semblent  se  détendre  au  milieu  de  cette  atmos[ihère 
tiède  et  énervante ,  de  ce  bain  de  volupté  où  ron  plonge  tout 


70 


KEVUE    DE    PARIS. 


son  êire  ;  on  ferme  à  demi  les  yeux,  on  n'écoute  plus,  mais 
1  on  entend  encore  cette  musique  loinl.Tine  qui  vous  berce  ,  ces 
sons  confus  qui  vous  arrivent  on  ne  sait  d'où  .  qui  vous  entrent 
par  tons  icà  porcs  ;  on  voit  passer,  comme  les  vagues  images 
C  lin  rêve  ,  ces  formes  gracieuses  et  indécises  nqi  se  pressent 
devant  vous,  qui  vous  caressent,  qui  vous  sourient;  et  Ton 
songe,  sous  le  même  ciel  qui  inspirait  Horace  et  Tibulle.  à 
cette  philosopliie  si  douce,  si  commode  ,  à  celle  qui  résume 
l'existence  dans  deux  mnls  :  aimer  et  jouir! 

Beculez  cette  scène  de  quelque  trois  cents  ans  ,  et  vous  au- 
rez une  idée  du  spectacle  qu'offrait  en  18251a  villa  Montecatini. 
Si  les  marbres  de  Canova  ne  décoraient  pas  ses  salons,  les  fres- 
ques de  l'école  lucquoise  pouvaient  nu  moins  soutenir  le  pa- 
rallèle avec  celle  des  Rrq)baels  modernes  ,  et  les  modes  de  cette 
époque,  bien  mieux  calculées  pour  faire  valoir  \^disirti>ollura 
d'une  danseuse,  laissaient  de  bien  loin  derrière  elles  la  grâce 
empesée  des  modes  de  nos  jours.  Comme  aujourd'hui  cepen- 
dant le  plaisir  rapprochait  tous  les  âges  ,  tous  les  rangs  ,  et  effa- 
çait les  barrières  qu'élève  d'ordinaire  la  réserve  des  femmes  ou 
la  jalousie  des  maris.  Il  pouvait  être  minuit;  Iheure  de  l'éti- 
quette était  passée  ,  celle  de  In  joie  avait  commencé.  Les  che- 
velures tombaient  déjà  pli;s  flottantes  et  plus  dégagées  sur  les 
gorges  palpitantes  ;  la  collerette  envieuse  abaissait  devant  le 
souffle  tiède  des  danseurs  son  rempart  de  gaze  et  de  vertu  em- 
pesée comme  elle.  Les  regards  des  amans,  devenus  moins 
timides,  commençaient  à  se  répondre,  en  dépit  des  yeuxja- 
loux  ,  déjà  fatigués  de  veiller  ,  et  des  mains  attirées  l'une  vers 
l'autre  osaient  se  rencontrer  à  travers  le  dédale  capricieux  des 
danses. 

Un  seul  homme  restait  triste  au  milieu  de  toute  cette  joie  : 
son  visage  sombre  ,  détaché  sur  le  maibre  d'une  statue  ,  à  peine 
plus  immobile  que  lui,  faisait  un  pénildc  contraste  avec  tous 
ces  visages  animés  par  le  plaisir.  Ses  véleniens  étaient  simples, 
trop  simples  même  à  côté  de  celte  foule  frivole  et  dorée  qui 
papillonnait  autour  de  lui.  Aussi  les  regards  dédaigneux  des 
hommes  s'arrêtaient-ils  à  peine  sur  ce  pourpoint  modeste,  sur 
ce  manteau  uni  dont  les  couleurs  sombres  semblaient  une 
livrée  de  deuil  au  milieu  de  tous  ces  habits  de  fête.  Parfois 
cependant  quelque  regard  de  femme  s'arrêtait  sur  cette  tête 


LITÏKRATUUE.  71 

pâle  ,  mais  noble;  sur  ces  yeux  creusés  et  amaigris  ,  mais  utin- 
celaiis  du  feu  du  génie;  sur  ces  boucles  noires  qui  retombaient 
en  désordre  sur  uu  front  d'artiste  ou  de  poète  ;  mais  bientôt  un 
sourire  de  cette  pitié  qui  fait  mal,  et  un  Povcro  disgraziaLo  ! 
prononcé  à  demi-voix  ,  attirait  la  rougeur  sur  les  joues  du  jeune 
lion-.me  ,  et  le  trait  acéré  était  nu  fond  de  son  cœur  ,  sans  que 
la  main  qui  l'avait  lancé  se  doutât  même  du  mal  qu'elle  avait 
fait. 

La  plus  anière  de  toutes  les  solitudes,  c'est  celle  d'un  salon, 
quand  nulle  pensée  d'homme  ne  répond  à  la  nôtre,  nul  cœur 
de  femme  à  notre  cœur  ,  nul  regard  à  notre  œil  qui  cherche 
un  œil  ami.  Ajoutez  à  cet  isolement  si  profond  ce  sentiment 
d'infériorité  qui  vient ,  non  pas  de  l'ame  ,  mais  de  l'habit  ;  qui 
condamne  le  génie  ignoré  à  se  sentir  humilié  et  petit  devant  le 
sot  titré  qu'il  envie  et  méprise  à  la  fois;  et  de  cette  solitude 
vous  pouvez  faire  une  torture.  Telle  était  celle  qu'éprouvait 
l'étranger. Son  front  mobile,  pâlissant  etruugissant  tour-à-tour, 
ses  lèvres  convulsivement  agitées ,  ses  narines  toutes  gonflées 
du  dédain  qu'il  n'osait  exprimer ,  tout  trahissait  son  angoisse 
secrète,  et  pourtant  il  restait  là,  exposé  en  plein  à  tous  les 
regards  ,  comme  s'il  eijt  voulu  les  défier  !  11  restait  là  ,  étalant 
sa  pauvreté  écrite  en  guise  d'enseigne  sur  son  humble  manteau, 
comme  son  génie  sur  ce  front  où  personne  ne  daignait  le  lire  ; 
il  restait  là  ,  car  c'était  pour  lui ,  pauvre  et  dédaigné  comme  il 
l'était ,  une  inelfable  volupté  de  sentir  ces  robes  de  femmes  qui 
l'effleuraient  en  passant ,  elles  nobles  ,  lui  plébéien  ,  complui- 
sans  modèles  qui  venaient  poser  ,  sans  s'en  douter  ,  devant  son 
œil  d'artiste,  ftlille  ravissantes  créations,  moitié  réalité,  moitié 
mensonge  ,  passaient  devant  ses  yeux  ,  et  se  gravaient  dans  son 
ame  en  attendant  le  pinceau.  Lui ,  le  pauvre  peintre  sans  nom  , 
l'élève  ignoré  de  Kapbaël ,  il  était  là,  foulant  aussi,  comme 
tous  ces  nobles  orgueilleux,  des  tapis  moelleux,  se  heurtant  à 
chfique  pas  à  de  gracieuses  créatures  qui  respiraient  le  même 
air  que  lui ,  qui  oubliaient  uu  instant  que  le  contact  du  pauvre 
souille  ,  qu'il  donne  la  peste  ,  comme  celui  du  lépreux  ! 

Enfin  le  jeune  homme  se  retourna  ,  et ,  fendant  dédaigneuse- 
ment cette  foule  qui  s'entr'ouvrait  devant  lui,coinmedes  brah- 
mines  devant  un  pariah  ,  il  se  réfugia  dans  le  coin  le  moins 
éclairé  du  salon.  Là,  dans  un  renfoncement  obscur  (pie  gar- 


il  REVUE  DE  p.\r.:s. 

nissait  de  ses  moelleux  coussins  un  divnn  circulaire  ,  une  ma- 
done de  Raphaël  semblait  s'être  réfugiée  aussi ,  cherchant 
comme  dans  une  niche  d'église  un  abri  contre  de  profanes  re- 
gards. Un  calme  ineffable  régnait  sur  cette  céleste  figure  :  son 
œil  chaste  et  tendre  ,  reposé  sur  son  fils  avec  une  de  ces  joies 
de  mère  qui  n'ont  pas  de  paroles  ,  souriait  à  sa  divine  enfance. 
Il  y  avait  de  la  douleur  dans  ce  sourire,  et  des  larmes  dans 
cette  joie.  Une  mère  terrestre  n'eût  pas  ainsi  regardé  son  fils. 
Le  problème  était  résidu,  le  génie  avait  traduit  le  mystère  sur 
sa  toile,  Marie  était  vierge  et  mère  tout  à  la  fois. 

Cette  vue  fit  du  bien  au  jeune  homme.  Et  lui  aussi,  il  était 
peintre.  11  !e  sentit  en  contemplant  ce  tableau  merveilleux  qui 
l'emportait  si  loin  du  bal  et  du  mépris  des  honmies  et  île  leurs 
orgueilleuses  joies.  Ce  Raphaël  ignoré  comme  lui,  eh  bien  !  des 
papes  avaient  posé  pour  lui ,  et  le  modèle  avait  fait  sa  cour  au 
peintre.  Des  rois  avaient  brigué  l'honneur  de  vivre  encore  sur 
sa  toile  quand  eux  et  leur  couronne  seraient  rongés  des  vers; 
et  un  sourire  de  femme  l'avait  inspiré  mieux,  bien  mieux  qu'un 
sourire  de  roi.  La  Fornarina  avait  été  sa  muse,  son  génie. 
Heureux  Raphaël!  Et  soudain  le  jeune  homme,  le  peintre 
ignoré,  se  mita  haïr  son  maître  d'une  de  ces  bonnes  et  vi- 
goureuses haines  d'artiste ,  d'une  haine  qui  eût  fait  plaisir  à 
Raphaël  justjue  dans  son  tombeau.  Il  regardait,  il  détaillait 
avec  l'envieuse  admiration  d'un  rival  ces  abîmes  de  génie 
qu'un  artiste  seul  peut  voir  dans  l'œuvre  d'un  grand  artiste. 
A  chaque  instant  de  nouvelles  beautés  jaillissaient  pour  lui 
d(;  cette  toile  vengeresse  qui  était  là  pour  son  supplice  ,  qui 
vivait ,  qui  parlait ,  ([ui  avait  une  voix  pour  lui  dire  :Tu  n'en 
feras  jamais  autant.  Son  cœur  était  gros  ,  ses  dents  se  serraient, 
son  poing  fermé  semblait  menacer  son  ennemi,  son  maître, 
mort,  hélas!  mais  dont  l'œuvre  immortelle  vivait  pour  son 
supplice.  Enfin,  il  n'y  tint  plus,  et,  soulageant  sa  haine  par  une 
solennelle  imprécation  :  jMaledclto  Saiizio,  s'écria-t-il  à  demi- 
voix  ,  che  li  cotisa  la  saclla  !.... 

«  Malheureux!  blasphémer  ainsi  le  dieu  de  la  peinture!  » 
s\'cria  derrière  lui  une  voix  presque  aussi  animée  que  la 
sienne.  Il  se  reîourna  un  peu  confus  :  un  homme  était  à  ses 
ccités.  C'était  une  de  ces  fines  et  perçantes  physionomies  de 
vieillard  qui  laissent  voir  à  jour,  sous  une  peau  transparente  . 


LITTERATURE.  73 

le  jeu  des  muscles  et  des  nerfs ,  et ,  comme  un  vieux  saule 
rongé  des  ans  ,   semblent  ne  plus  vivre  que  par  récoree  ;  une 
de  ces  organisations  passionnées  d'artistes  où  la  lame  ,  comniH 
on  dit ,  a  usé  le  fourreau  ,  et  où  ,  hormis  ime  seule  sensation  , 
l'homme  est  mort  à  toutes   les  autres;  mais  aussi  dans  cette 
sensation-là  il  a  concentré  toute  une  vie.  S'il  n'a  plus  qu'un 
sens  ,  il  existe  par  celui-là  seul  autant  que  par  tous  les  autres. 
C'était  enfin  ,  et   le  jeune  homme  le  reconnut  de  suile  à  son 
geste,  à  son  exclamation  ,  à  son  regard,  à  celte  sorte  de  franc- 
maçonnerie  d'atelier  dont  nous  autres  profanes  n'avons  pas  le 
secret,   c'était  un  dillettante!  il  faut  avoir  vécu  di.\  ans  en 
Italie  pour  comprendre  tout  ce  que  ce  mot  veut  dire.  L'habi- 
tué  du  balcon   des  bouffes  q>ii  se  pâme  en  mauvais  italien 
à  l'instant   où   le  Connaisseur  se  tait,  l'oracle  de  galeries  qui 
élabore  péniblement  devant  chaque  tableau  la  pointe  préten- 
tieuse qu'il  appelle  un  jugement ,  n'ont  pas  d'idée  du  long  et 
dur  noviciat  qu'il  faut   en  Italie  pour  arriver  à  ce  titre.   Une 
seule  passion  ,  une  seule  idée,  avait  rempli  la  vie  du  marquis 
Quadri ,  c'était  la  peinture.  Une  forlune   immense  ,  de  longs 
et  assidus  travaux  ,  une  vie  d'homme  enfin  ,  avaient  été  dépen- 
sés par  lui,   ou  plutôt  immolés  à  cet  art  qu'il   idolâtrait.  Les 
feuuues  ,  il  les  avait  aimées.  Quel  Italien  ,  en  efi'et ,  n'a  payé  son 
tribut ,  dans  ce  climat  de  feu,  à  celte  passion  qui  dévore  en 
germe  tant  de  nobles  facultés,  tant  déliantes  intelligences? 
Mais  l'hommage  du  marquis  ne  ressemblait  pas  à  celui  des  au- 
tres. Personne  ,  même  eu  Italie  ,  n'eût  aimé  une  femme  comme 
lui,  avec  cette  sorte  de  culte  ,  d'idolâtrie   fanatique   et   désin- 
téressée qu'il  éprouvait  pour  la  beauté.  Une  femme  ,  pour  lui , 
ce  n'était  pas  une  femme  ,  c'était  un  modèle  animé  ([ui  posait, 
sans  s'en  douter  ,  et  faisait  passer  devant  ses  regards  mille  gra- 
cieux tableaux  que  sou  imagination  d'artiste  combinait  à  son 
gré.    La  peinture  ,  à  ses  yeux  c'était  un  sacerdose  ;  un  peintre 
était  plus  qu'un  homme  ;   un  beau  tableau  quelque   chose  de 
plus  qu'un  beau    poème  ,    quelque    chose  de  mieux   qu'une 
bonne  action.  Il  croyait  presqu'à  la  métempsycose  au  point  d« 
voir   une  ame  dans   un  tableau...  Et  c'est   devant   un  pareil 
homme  qu'on  venait  d'insuUer  Raphaël  ! 

«1  Signor ,  vous  me  rendrez  raison  de  cette  insulte  ,  n  pour- 
suivit le  vieux  marquis,  taudis  que  le  regard  étonné  du  jeune 


74  REVUE    DE    P\RIS. 

homme  le  parcourait  de  la  tête  aux  pieds.  Celait  en  effet  une 
risible  colère  que  celle  de  ce  vieillard,  don  Quichotte  éden'.é 
de  la  peinture,  et  qui  se  faisait  champion  de  Raphaël ,  prêt  à 
rompre  une  lance  en  champ  clos  pour  son  dieu  qn''on  outra- 
geait. Le  jeune  homme  ne  put  retenir  un  sourire. 

«  Eu  vérité  ,  sif;iior,  dit-il  au  marquis,  je  demande  hum- 
blement excuse  à  Raphaël  et  à  vous  ,  mais  les  injures  d'un 
pauvre  écolier  coniine  moi  au  roi  de  la  peinture  n'ont  guère 
plus  de  bonne  foi  que  celles  d'un  amant  :i  sa  maîtresse.  Tous 
deux  reviennent  toujours  h  l'idole  après  l'avoir  injuriée.  >■ 

Le  dilettante  n'était  qu'à  demi  satisfait  de  l'explication, 
ic  Vous  êtes  jaloux  de  Raphaël ,  [euue  homme  ,  dit-il  au  pein- 
tre en  attachant  sur  lui  son  œil  défiant  empreint  d'iUie  incon- 
cevable finesse  d'observation  ;  vous  êtes  jaloux  de  Raphaël  , 
répéta  t-il  lentement,  c'est  bien  hardi  à  vous,  bien  présomp- 
tueux. Il  faut  que  Vous  soyez  un  sot  ou  un  homme  de  génie.  » 

Le  jeune  homme  rougit  et  ue  répondit  pas  ;  mais  à  cette  rou- 
geur-là le  vieillard  vit  bien  vite  à  qui  il  avait  aft'aire.  Un  sot 
se  fût  fâché  d'être  appelé  par  son  nom  :  un  homme  de  génie 
n'avait  qu'à  se  taire. 

ic  Je  vous  pardonne  ,  dit  le  marquis  d'une  voix  fort  adoucie, 
et  en  tendant  la  main  au  jeune  honuuc.  »  Celui-ci  ne  la  prit 
pas  5  il  n'avait  pas  encore  fait  sa  paix  avec  Raphaël.  Oui ,  je 
le  hais,  reprit-il  enfin  avec  une  expression  d'amer  décourage- 
ment, je  le  hais  comme  on  hait  un  rival  heureux  qui  nous 
enlève  l'objet  de  notre  premier  amour  j  je  le  hais  comme  les 
réprouvés  du  Dante  haïssent  la  porte  de  bronze  qui  leur  a  dit  : 
Lasciate  ogiii  speranza  ,  voich'  enlrale. 

—  Jeune  homme,  rei)rit  gravement  le  marquis,  quand  on  a 
le  cœur  assez  haut  placé  pour  se  choisir  un  piireil  rival ,  on  ne 
le  blasphème  pas  ,  mais  on  limite.  La  montagne  grandit  à  me- 
sure qu'on  s'en  rapproche  ,  et  pourtant  pas  à  pas  l'on  arrive  au 
sommet.  Corpo  diBaccho  !  approcher  de  Raphaël  seulement, 
c'est  déjà  plus  qu'une  auii)ition  d'enfant  conmie  la  tienne  ne 
peut  se  promettre. 

—  Ou  l'imite?  vous  voulez  dire  :  on  le  ci)i)ie.  Et  ces  mains-là 
ne  se  sont-elles  pas  flétries  à  reproduire  sur  une  toile  morte 
la  toile  vivante  de  Sanzio  ?  n'ai-je  pas  déjà  conquis  ce  qui  se- 

ait  de  la  gloire  pour  un  autre  ,  et  ce  qui  n'est  pour  moi  qu'un 


LITTÉRATURE.  75 

iiuUier  dont  jo  rougis?  la  réputation  du  meilleur  copiste  de 
l{nphaël.  N'est-ce  pas  à  cet  humble  talent  que  jo  dois  ,  moi , 
plébéien  ,  de  fouler  aux  pieds  les  tapis  de  la  noble  marquise  de 
Montecatini ,  qui  ni"a  acheté  ma  dernière  madone  alla  seg- 
giola ,  et  la  fait  passer  pour  une  copie  faite  par  Raphaël  lui- 
même. 

—  Tout  le  monde  y  a  été  pris  ,  excepté  moi ,  reprit  le  mar- 
quis transporté.  Je  le  lui  ai  dit,  mais  elle  m'a  demandé  le 
secret ,  sur  ma  foi  de  gentilhomme,  et  je  le  lui  ai  gardé  ,  à 
condition  qu'on  n'en  parlerait  jamais  devant  moi.  Ah!  c'est 
qu'on  ne  me  trompe  pas  facilement,  moi....  d  Et  le  marquis 
caressa  sa  vieille  moustache  grise  ,  et  il  y  avait  dans  son  atti- 
tude un  orgueil  ineffable.  Le  peintre  fut  presque  tenté  de  le 
maudire  comme  Raphaël  ;  mais  il  se  tut.  Il  avait  peur  de  cet 
honunc  qu'on  ne  trompait  pas ,  de  cet  homme  qui  eût  reconnu 
un  Raphaël  au  toucher ,  comme  un  aveugle  ;  au  flair ,  comme 
un  chien  de  chasse. 

n  Ainsi ,  poursuivit  le  marquis  ,  vans  êtes  ce  jeune  peintre 
de  Sienne,  Luca  Penni ,  dont  on  m'a  vanté  le  talent  de  co- 
piste. Quel  âge  avez-vous  ,  jeune  homme  ? 

—  Vingt-cinq  ans  ,  et  je  n'ai  rien  fait,  répondit  le  peintre 
en  baissant  les  yeux  comme  devant  un  juge.  Dans  deux  ans  je 
me  tuerai  si  je  n'ai  pas  créé  un  tableuu  (jui  soit  à  moi,  ou  si 
ma  fièvre  de  désappointement  ne  me  tue  pas  d'ici  là. 

—  Il  ne  faut  pas  vous  tuer  ,  jeune  homme,  reprit  grave- 
ment le  marquis  j  mais  vous  avez  assez  copié,  il  faut  créer:  vous 
avez  assez  rampé  sur  la  trace  des  autres  ,  il  faut  voler  main- 
tenant,  et  vi.-ler  dcvos  propres  ailes.  Vous  avez  la  fièvre,  ajouta 
V  vieillard  en  saisissant  la  main  de  l'artiste,  qui  se  laissa 
faire  j  vous  êtes  malade,  mais  je  connais  cette  maladie-là  : 
c'est  du  génie  rentré  ,  il  faut  le  faire  sortir  ,  autrement  il  vous 
tuerait.  Plus  de  copies,  entendez-vous  j  dès  demain  vous  com- 
mencerez un  tableau  ,  je  vous  l'achète  d'avance. 

—  Et  croyez-vous  donc  (lue  j'aie  attendu  jusqu'à  vingt-cinq 
ans  pour  essayer  mon  pinceau  sur  une  toile  qui  m'appartint, 
ipii  ne  portât  pas  la  livrée  d'un  autre?  Mais  ce  Raphaël, 
voj'cz-vous ,  je  me  suis  vendu  à  lui  connue  à  un  mauvais  gé- 
nie ;  j'ai  fait  un  pacte  avec  lui  comme  avec  le  démon.  Il  me 
poursuit,  il  me  harcelle,  il  revient  sous  mon  pinceau  comme 


70 


REVUE    DE    l'AT.lS. 


les  traits  d'une  maîtresse  ,  comme  un  cbîirme  malfaisant  que 
je  ne  puis  rompre.  Quand  je  crois  l'ouljlier ,  je  le  retrouve 
encore  tapi  dans  ma  palette  ,  accroupi  sur  ma  toile  ;  quand  je 
veux  créer,  j'imite  ;  et  ce  que  j'appelais  un  original ,  on  me 
l'achète  pour  une  copie. 

—  Le  cas  est  grave,  reprit  le  dilettante  en  hochant  la  tête 
dans  l'attitude  d'un  médecin  ;  le  malade  est  plus  malade  que 
je  ne  le  croyais  :  ni!iiporte  !  nous  le  guérirons.  Eh  bien!  en- 
fant, puisque  tu  ne  peux  créer,  copie  ;  copie  la  nature  ,  et 
laisse  ton  Raphaël ,  menteur  effronté ,  toujours  plus  beau 
qu'elle.  Arrive  à  l'idéal  parla  réalité,  au  mensonge  par  la 
vérité.  Parle:  veux-tu  que  je  te  fasse  chercher  dans  toute  la 
Toscane  les  plus  beaux  modèles  qu'un  cerveau  d'artiste  puisse 
rêver?  J'ai  de  l'or  ,  il  est  à  toi  ;  je  le  sèmerai  à  pleines  maitis  , 
mais  je  veux  qu'il  me  rapporte.  C'est  à  l'étudiant  que  je  le 
prête  ,  c'est  le  grand  peintre  (|ui  doit  me  le  rendre,  d 

Le  jeune  homme  ne  l'avait  pas  même  entendu.  Des  modè- 
les !  répétait-il  tout  bas  ,  frappé  de  cette  seule  idée  ;  des  mo- 
dèles! Et  donne/.-leur  donc  une  ame,  à  ces  modèles  que  vous 
m'achèterez.  Dites  à  ces  formes  flétries  par  la  débauche,  à  ces 
traits  décolorés  de  s'animer  du  feu  sacré  des  passions  que  je 
dois  exprimer.  Des  modèles!  mais  j'ai  vu  poser  devant  moi 
des  créatures  que  Phidias  m'eût  enviées  ;  mon  œil  a  étudié  , 
mon  pinceau  a  reproduit  des  formes  que  mon  imagination 
d'artiste  n'eût  pas  même  devinées.  Biais  un  modèle  que  je 
loue,  et  qui,  en  sortant  de  mon  atelier  ,  ira  poser  dans  un  au- 
tre !  de  l'inspiration  que  je  paie  à  tant  par  heure  !  Demandez  à 
Raphaël  si  c'est  d'après  un  modèle  qu'il  peignait  ses  n)adones, 
à  moins,  Dieu  me  pardonne!  que  la  mère  de  notre  Sauveur 
n'ait  elle-même  posé  devant  lui.  )i 

Le  marquis  était  embarrassé.  Altiste  lui-même,  il  compre- 
nait ces  scrupules  du  génie,  ce  dédain  religieux  d'artiste  pour 
la  beauté  matérielle,  corps  sans  ame  ,  statue  sans  vie,  lampe 
d'albâtre  sans  foyer,  u  Voyez  cette  fenime ,  interrompit  le 
jeune  homme  en  montrant  du  regard  une  svelte  créature  dont 
les  pas  légers  et  les  poses  gracieuses  rappelaient  celles  d'une 
danseuse  d'Herculanum  :  animez  ces  traits  charmans  de  lex- 
piession  de  l'amour  maternel  en  leur  conscivant  cette  em- 
preinte virginale  qui  éloigne  juscju'à  l'ombre  d'une  pensée 


LITTKRATUnE.  // 

jirofane  ;  penchcï  cette  tête  angëlique  sur  un  enfant  endormi  5 
conservez  sur  celte  bouche  à  demi  cntr'ouvertc  ce  doux  et 
mélancolique  sourire  d'amour  et  de  tristesse  à  la  fois  ,  et  vous 
aurez  une  madone  ,  une  vraie  madone  de  Raphaël!  et  l'iiommc 
devant  qui  s'asseoira  ce  céleste  modèle,  s'il  n'est  pas  inspiré 
par  lui  ,  n'a  qu'à  briser  ses  pinceaux  :  celui-là  ne  sera  jamais 
un  peintre.   » 

En  effet,  jamais  fif^ure  plus  aérienne  n'avait  glissé  sur  les 
parquets  d'un  salon  de  bal  ;  jamais  danse  plus  chaste  et  plus 
voluptueuse  n'avait  trahi  aux  yeux  perçans  d'uu  artiste  ces 
formes  ravissantes  qu'il  lui  Tant  deviner  sous  leur  enveloppe 
de  pudeur  et  de  modestie.  Riais  aussi ,  avec  l'expression  d'an- 
gélique  pureté  écrite  sur  ce  (Vont  de  vierge  ,  danser,  pour  une 
pareille  femme ,  c'était  presque  un  sacrilège.  On  eût  dit  qu'elle 
le  sentait  elle-même,  car  ses  yeux  ,  timidement  baissés,  tra- 
hissaient une  secrète  expression  de  souffrance.  Connue  une 
vierge  de  Sai.zio  arrachée  à  son  sanctuaire,  elle  se  trouvait 
déplacée  là  ;  car,  en  rencontrant  le  regard  de  feu  du  jeune 
homme  attaché  sur  elle,  une  vive  rougeur  couvrit  ses  joues, 
sa  danse  devint ,  s'il  était  possible  ,  encore  plus  chaste  et  plus 
réservée  ,  et  ses  yeux  ne  se  levèrent  plus  sur  lindiscret  qui  les 
avait  fait  baisser. 

«  Oh!  faites  poser  deux  fois  devant  moi  un  pareil  modèle, 
s'écria  le  jeune  homme  eu  serrant  la  main  du  vieux  marquis  , 
dans  le  paroxisme  de  sa  fièvre  d'artiste  ,  et  c'en  est  fait,  je  suis 
peintre  :  le  flambeau  est  allumé  pour  ne  plus  s'éteindre.  Cette 
femme-là,  ce  sera  tout  pour  moi:  c'est  de  la  gloire,  c'est  du 
génie.  La  toile  où  je  l'aurai  fait  revivre  une  fois  ne  périra 
plus!  11 

Le  marquis  ne  répondait  rien.  Le  jeune  honnne  se  retourna 
vers  lui,  car  jusque-là  son  œil  ardent  n'avait  pas  quitté  la 
Duulonna  ballerina.  Un  étrange  et  indéfinissable  sourire  pin- 
çait la  lèvre  ridée  du  vieux  dilettante  }  son  œil  brillait  comme 
celui  d'un  chasseur  qui  voit  arriver  I  oiseau  dans  le  piège. 
<i  Bah  !  reprit-il  enfin  avec  insouciance  ,  le  peintre  ne  songerait 
qu'à  faire  l'amour  à  son  modèle!  »  Et  en  même  (emps  sou  œil 
perçant  semblait  creuser  l'amc  de  son  protégé. 

Une  vive  rougeur  teignit  les  joues  brunes  du  jeune  homme. 
ic  Marquis,  vous  blasphémez  à  votre  tour,  s"écria-t-il  vive" 
3  7. 


78  RKVUK    UK    PARIS. 

ment;  vous  insultez  cette  céleste  eréatiire  en  sujjpnsiint  que  de 
ijrossieis  désirs  sont  tout  ce  qn'elle  |)eut  inspirer  ;  vous  insultez 
iart  sublime  que  j'exerce  en  pensant  qu'il  a  besoin,  pour 
allumer  sa  flunime  créatrice  ,  du  vil  contact  des  passions  ter- 
restres. Moi!  amoureux  de  nîoii  modèle,  pour  le  s;ilir  sans 
doute,  pour  lu  rabaisser  au  niveau  de  la  funge  d'où  je  veux 
m'élever  !  Moi  !  n'être  qn'amoureuv  d'une  femme  comme 
celle-là  !  moi ,  songer  à  la  posséder!  Non  :  je  le  pourrais  que 
je  ne  le  voudrais  pas.  Je  ne  voudrais  pas  flétrir  ainsi  mon  ave- 
nir dans  son  germe  ,  ravaler  jusqu'à  une  prosaïque  réalité  le 
céleste  idéal  qui  vient  de  m'ajiparaître ,  clouer  à  la  terre  les 
ailes  de  l'ange  qui  veut  m'eniporlcr  vers  les  cieux  !  non,  mille 
fois  non  ;  j'aimerais  autant  ))arbouiller  de  lie  de  vin  ce  tableau 
de  Raphaël.  » 

Une  comique  satisfaction  mêlée  pointant  encore  d'un  reste 
de  défiance  se  peignit  dans  les  traits  du  vieux  dilettante.  Lui 
seul  en  effet  pouvait  comprendre  cet  enlhousiusnie  d'artiste  et 
sympathiser  avec  lui.  Il  regarda  encore  une  fois  le  jeune 
homme,  et  fut  content  de  ce  regard.  Le  génie  avait  parlé  ,  et 
cet  instinct-là  fait  taire  tous  les  autres. 

a  Vous  êtes  digne  d'être  peintre  ,  jeune  homme  .dit  enfin  le 
marquis  avec  une  joie  grave;  venez  me  trouver  demain  matin 
à  ma  villa  d'O'-ivesi.  » 


Le  lendemain ,  un  léger  calessa  ,  avec  un  de  ces  sièges  étroits 
en  forme  de  coquille  où  une  seule  personne  peut  prendre 
place  ,  traversait ,  au  trot  hâté  d'un  maigre  cheval ,  le  riche 
bassin  de  la  campagne  de  Lucques.  Notre  artiste  y  était  assis , 
pouvant  à  peine  contenir  dans  l'étroite  enceinte  de  son  culesso 
tous  les  rêves  ambitieux  qui  se  pressaient  dans  sa  jeune  tète 
rêves  dorés ,  rêves  sourians  ,  rêves  de  gloire  et  de  génie  tels 
qu'on  les  fait  encore  à  vingt-cinq  ans,  tels  qu'ils  devraient 
durer  toute  la  vie.  A  chaque  nouvelle  espérance,  à  chaque 
jeune  ambition  ([ui  surgissait  dans  cette  tête  de  poète,  un 
vigoureux  coup  de  fouet  adressé  à  la  triste  monture  linvilait  à 
se  hâter  vers  ce  magique  avenir;  et  les  arbres  de  la  route  ,  en 
fuyant  à  côté  du  voyageur,  se  succédaient  moins  rapides  encore 


LITTLRATL'RK.  79 

quo  les  riantes  visions  qu'iiii  mot  du  vieux  dilettante  avait 
évoquées  devant  lui.  Enfin,  au  bout  de  cinq  à  six  milles,  la 
ceinture  de  monla{];nes  qui  entoure  la  plane  canip.igiie  de  Luc 
qnes  abaissa  sous  les  pas  des  voyageurs  ses  premiers  gradins  j 
les  magnifiques  villas  des  nobles  Lucquois  se  dessinèrent 
bientôt  aux  yeux  du  jeune  homme  avec  leurs  amphithéâtre* 
de  verdure  et  leurs  guirlandes  de  pampres  verts  courant  d'un 
peuplier  à  l'autre;  puis  les  colonnades  de  marbre  et  les  frais 
casinos ,  et  les  blanches  rotondes  qui  se  détachaient  sur  le  noir 
des  cyprès  et  le  vert  sombre  des  peupliers.  C'était  un  spectacle 
à  passionner  un  œil  d'artiste ,  une  ame  de  poète  ;  et  le  jeune 
homme  était  tous  les  deux,  car  à  cet  âge  les  deux  muses 
étaient  sœurs.  Un  Michel-Ange  ,  un  Léonard ,  prêtres  de  deux 
religions,  desservans  de  deux  cultes,  peignaient  à  la  fois  de 
la  [ilume  et  du  pinceau. 

l'arnii  toutes  ces  villas  ,  riches  à  la  fois  des  prestiges  des  arts 
f.l  des  pompes  de  la  nature  ,  étalées  en  éventail  sur  les  croupes 
verdoyantes  de  ces  coteaux,  la  villa  Olivesi  se  faisait  remar- 
<]uer  entre  toutes  les  autres  parle  luxe  grandiose  de  ses  jar- 
dins, et  la  chaste  et  une  simplicité  de  ses  porti((ucs.  Le  jeune 
homme  ,  en  entrant  ,  fut  frappé  de  cette  recherche  de  bon 
goût  «jiii  sentait  à  la  fois  l'artiste  et  le  grand  seigneur.  Soiù 
admiration  redoubla  eucore  en  pénétrant  dans  les  appartc- 
nietis  :  ce  n'était  pas  de  la  richesse,  c'était  plus  et  mieux 
(ju'elle.  C'était  ce  luxe  de  simplicité  exquise  et  raffinée  qui  fait 
dédaigner  la  matière  pour  la  forme.  Le  dernier  meuble  du 
salon  était  en  harmonie  avec  l'ensemble  :  poi-it  de  disparate, 
point  de  dissonnance  dans  ce  merveilleux  concert  de  tous  les 
arts ,  dans  cette  enivrante  atmosphère  ,  où  le  goût  et  la  poésie 
se  respiraient  par  tous  les  pores. 

J^enni  atteignit  enfin  le  dernier  et  le  plus  retiré  de  ce» 
salons,  qui,  suivant  l'usage  d'Italie ,  est  le  séjour  de  jjrédi- 
lection  des  maîtres  du  logis.  A  l'approche  du  jeune  homme, 
à  son  nom  prononcé  tout  haut  par  un  domestique ,  le  vieux 
marquis  se  leva  d'un  divan  de  velours  ,  et  s'avança  cordiale- 
ment vers  lui.  Une  femme  restait  assise;  le  peintre,  tout  en 
répondant  aux  avances  du  vieux  dilettante,  jeta  à  la  dérobée 
sur  celte  femme  un  regard  timide  et  curieu\.  O  surprise!  ô 
joie  !  cétnit  elle,  c'était  sa  danseuse  ,  la  fresque  d  iierculanum 


80  REVUE    DE    PARIS. 

détachée  vivante  de  la  muraille  5  c'était  son  idéal  enfin  ,  celle 
qu'il  avait  rêvée  pour  son  modèle,  pour  sa  muse;  car  uhe 
ambition  d'artiste  osait  bien  aller  jusque-là.  Une  espérance 
timide  de  jeune  homme  n'osait  pas  se  hasarder  plus  loin. 

u  Cava  inarchesina,  dit  le  marquis  en  s'avançant  vers  elle, 
permettez,  que  je  vous  présente  un  de  mes  meilleurs  amis, 
quoique  notre  amitié  ne  date  que  d'hier  soir,  le  signor  Liica 
Penui  ,  jeune  peintre  auquel  je  ne  connais  qu'un  défaut  : 
celui  d'être  trop  découragé  de  lui-même.  )> 

Aucune  réponse  ne  sortit  des  lèvres  rosées  de  la  signora; 
mais  elle  jeta  sur  le  peintre  un  de  ces  regards  vivans,  de  ces 
regards  qui  ont  une  ame  et  un  corps  pour  ainsi  dire,  et  que 
nous  sentons  passer  sur  nous.  Elle  ne  parla  pas  ,  mais  son  cou, 
svelte  et  gracieux  comme  celui  d'un  cygne,  s'inclina  légère- 
ment, et  un  sourire  enchanteur  remplaça  sur  ses  lèvres  le 
mot  de  «  bienvenu  n  ,  qu'elle  ne  prononça  pas.  Deux  grands 
yeux  d'un  bleu  presque  imir,  et  entourés  d'un  léger  cercle 
brun  qui  semblait  les  agrandir  encore  ,  arrêtèrent  sur  lui  un 
regard  long  et  caressant  qui  semblait  dire  :  Je  le  connais, 
nous  ne  sommes  pas  étrangers  l'un  à  l'autre.  Du  reste ,  point 
d'embarras  ,  point  de  trouble  dans  les  pensées  que  trahissait 
ce  regard.  11  n'y  avait  ni  feinte  ni  mystère,  rien  que  la  pudeur 
la  plus  chaste  eût  à  désavouer,  rien  dont  pût  s'alarmer  la 
jalousie  la  plus  défiante.  Un  change  sourire  empreint  de  finesse 
et  de  bonhomie  tout  ensemble  errait  sur  les  lèvres  du  vieux 
marquis.  On  eût  dit  qu'il  était  fier  de  l'impression  que  produi- 
sait la  marquise  sur  le  jeune  enthousiaste,  qu'il  en  jouissait 
comme  un  amateur  qui  met  un  juge,  un  rival  eu  face  de  son 
plus  beau  tableau,  et  lui  dit  de  cet  air  d'ineffable  triomphe 
que  des  paroles  ne  peuvent  peindre  :  Qu'en  dites-vous  f 

«Eh  bien!  jeune  homme,  dit  le  vieux  dilettante  après  quel- 
ques instans  du  silence  le  plus  expressif ,  je  vous  avais  promis 
un  modèle  ,  ètes-vnus  content  de  celui  que  je  vous  ai  trouvé  .''  » 
Le  jeune  honmic  ne  répondit  pas,  perdu  qu'il  était  dans  une 
muette  extase  ;  mais  un  éclair  brilla  dans  ses  yeux  ,  et  cet 
éclair,  c'était  celui  du  génie.  Il  se  sentait  peintre,  son  heure 
était  venue  ;  il  avait  trouvé  une  voix  pour  ces  pensées  d'artiste 
qui  se  pressaient,  vagues  et  incomplètes  dans  son  sein  :  il 
saisissait,  il  touchait  enfin  une  de  ces  formes  ravissantes  qui 


LITTKRATUnE.  81 

depuis  dix  ans  flottaient  sans  cesse  devant  ses  yeux  ,  insaisis- 
sables et  confuses  ;  s'il  eût  eu  sous  la  main  une  palette  et  se» 
pinceaux  il  eût  répondu  au  marquis  en  se  mettant  de  suite  à 
Touvrage  ,  en  «'emparant,  pour  le  transporter  vivant  sur  lu 
toile  ,  de  ce  modèle  ([u'on  lui  prêtait.  Déjà  ,  il  le  sentait ,  ce 
modèle  lui  appartenait,  il  était  à  lui.  On  Teùt  éloigné  de  ses 
yeux  qu'il  l'eût  copié  de  mémoire ,  tant  ce  regard  ,  cet  unique 
regard  l'avait  gravé  dans  sou  ame  en  traits  qui  ne  devaient  plus 
s'effacer. 

Quant  à  la  marquise,  il  eût  été  difficile  de  définir  aussi 
exactement  tout  ce  qui  se  passaiten  elle. C'était  un  deces  carac- 
tères de  femme  qui  ne  livrent  rien  .  où  il  faut  tout  deviner  ,  un 
de  ces  livres  fermés  où  l'œil  ne  ])eutrien  lire  ,  peut-être  parce 
qu'il  n'y  a  encore  rien  d'écrit.  Chez  elle  la  vie  se  passait  toute 
en  dedans;  c'était  Galatée  déj.i  animée,  mais  avant  que  le 
marbre  eût  encore  rien  trahi.  Noble  et  sans  fortune,  mariée 
très-jeune  au  vieux  marquis  qui  l'avait  vue  naître  ,  et  qui  avait 
été  pour  elle  un  père  avant  de  songer  à  être  un  mari ,  sa  vie  , 
comme  un  arbuste  étiolé,  se  fanait  lentement  dans  cette 
espèce  de  serre  chaude  où  l'air  manquait,  l'air  vivifiant  et 
pur  que  les  passions  ont  animé  de  leur  souffle.  C'était  un 
tableau  ,  une  belle  statue  de  plus  dans  la  collection  du  vieil 
amateur,  l'our  lui,  avoir  sans  cesse  sous  les  yeux  un  des  plus 
parfaits  modèles  de  la  forme  humaine ,  s'enivrer  à  chaque  in- 
stant du  jour  de  cette  poésie  calme  et  harmonieuse  qu'éveille 
la  vue  d'un  beau  visage  ,  c'était  assez.  Il  ne  demandait  rien  de 
plus  à  la  pauvre  Gidsomina.  Et  c'est  à  peine  si  celle-ci  savait 
qu'on  pût  ou  demander  ou  donner  quelque  chose  de  plus. 
Usé,  saturé  de  jouissances  qui  n'avaient  pas  toutes  été  aussi 
désintéressées  ,  le  vieux  dilettante  n'existait  plus  que  par  les 
yeux  ;  et  celle  qui  faisait  de  sa  vie  d'artiste  une  fête  de  tous  les 
jours,  celle  qui  avait  daigné  poser,  jeune  et  poétique  modèle  , 
devant  les  derniers  enthousiasmes  d'un  artiste  et  d'un  vieil- 
lard, celle-là  était  pour  lui  plus  qu'une  femme.  C'était  une 
fée  ,  une  muse  ,  une  sylphide  ,  c'était  son  dernier  lien  avec  nue 
vie  dont ,  vieil  enfant ,  il  savourait  encore  les  dernières  délices. 
Ainsi,  dans  cette  tête  exaltée  que  soixante-dix  hivers  n'avaient 
pas  refroidie,  tous  les  cultes,  toutes  les  mythologies  étaient  misa 
contribution  pour   trouver  un  emblème  à  sa  dernière  passion 


03  REVUE    DK    PARIS. 

ici-bas.  Ce  n'était  pas  trop  de  toutes  les  affections  les  plus  pures, 
y  compris  celle  d'un  père,  pour  payer  le  sacrifice  (jiie  lui  avait 
fait  cette  femme  en  s'attacliaiit ,  jeune  et  pleine  de  vie  ,  à  ce 
cadavre  passionné  dont  les  yeux  seuls  n'étaient  pas  morts;  sa- 
crifice immense  dont  la  pauvre  Gelsomina  ne  sentait  pas  elle- 
même  toute  l'étendue  ,  et  ([uc  le  marquis  tâchait  de  récom- 
penser par  tous  les  soins,  toutes  les  attentions,  tous  les 
dévouemens  dont  on  peut  entourer  une  femme  jeune  et 
uimée. 

Pauvre  marquise!  elle  appréciait  ce  dévouement ,  elle  en 
é(ait  touchée  sans  en  pénétrer  la  cause.  Elle  s'eft'orçait  de 
jeter  tout  ce  qu'elle  pouvait  de  bonheur  ,  elle  qui  ne  soupçon- 
nait pas  encore  ce  que  le  bonheur  pouvait  être  ,  sur  ces  der- 
niers instans  dune  vie  qui  s"étci{;nait  doucement  au  milieu 
des  arts  qui  l'avaient  charmée.  EUe-niême,  née  en  quelque 
sorte  au  milieu  de  cette  atmosphère  artiste ,  était  digne  delà 
respirer.  Cette  flamme  qui  couvait  en  elle  s'était  jetée  ,  faute 
d'alimens,  sur  le  chaste  enthousiasme  des  beaux-arts  et  de  la 
poésie.  Elle  tronq)ait  son  époux  ,  elle  se  trompait  elle-même 
avec  ces  jouissances  pures  et  passionnées  (jui  comblaient  le 
vide  de  son  ame,  et  l'abusaient  sur  toutes  celles  qui  lui  man- 
quaient encore. 

Cependant,  il  faut  le  dire,  quand  le  marquis,  faisant  les 
honneurs  de  sa  femme  comme  il  l'eût  fait  du  plus  beau  mor- 
ceau de  sa  galerie,  l'oCFrit  pour  modèlu  au  jeune  peintre,  un 
léger  dépit  plissa  ce  front  lisse  et  pur  où  cliaque  émotion  lais- 
sait sa  trace.  Une  vive  rougeur  colora  ces  joues  un  peu  pales 
que  ,  sans  elle  ,  on  eiit  pu  prendre  pour  du  marbre;  mais  cette 
légère  impression  disparut  bientôt.  Gelsomina  rougit  encore 
une  fois,  mais  d"a\oir  laissé  jiercer  au  dehors  une  de  ces  pen- 
sées de  vierge  qu'on  ne  découvre  ,  comme  la  perle,  qu'en  plon- 
geant au  fond  d'un  cœur  de  femme  ,  et  suivant ,  gracieuse  et 
résignée  ,  l'homme  assez  malheureux  pour  ne  voir  en  elle  qu'un 
modèle,  elle  s'achemina  avec  les  deux  artistes  vers  les  jardins 
de  la  villa ,  dont  le  marquis  voulait  faire  les  honneurs  à  son 
hôte,  a[irès  les  lui  avoir  faits  de  sa  femme. 

Nous  n'en  ferons  pas  la  description.  Rien  ne  ressemble 
moins  ;i  nn  jardin  français  qu'une  villa  italienne  ,  du  seizième 
siècle  surtout.  C'est  un  mélange  de  nature  et  d'art,  un  luxe  de 


I  ITTI  RATdRF..  8  ■? 

V(''[;(U.ilion  et  de  statues,  «ne  piofnsion  déterrasses  et  de  por- 
tiiiues  où  l'art  de  rarcliifccte  a  plus  à  faire  que  ce'ui  du  jardi- 
nier. Qu'il  suffise  de  savoir  que  le  génie  novateur  du  marquis 
avait  devancé  le  j;oût  de  sou  siècle,  et  réalisé  dans  ses  jardins 
quelques-unes  de  ces  pompeuses  merveilles  dont  Versailles, 
Buboli  à  Florence,  et  la  villa  d'Est  à  Tivoli,  donnent  l'idée 
la  plus  complète.  Une  rotonde  surtout  se  faisait  remarquer  en- 
tre autres  par  son  style  profondément  italien  et  les  contours 
chastement  harmonieux  de  sa  colonnade  de  marbre  ;  elle  oc- 
cupait le  centre  d'un  de  ces  larges  amphithéâtres  de  gazon  qui , 
comme  celui  de  la  villa  Borghesa  à  Rome  ,  imitent  ou  veulent 
imiter  le  colysée  ou  l'amphithéâtre  de  Vérone. 

Le  marquis  y  conduisit  son  hôte.  Celui-ci,  préoccupé  de 
tout  autre  chose  que  ce  qu'où  voulait  lui  faire  admirer, n'avait 
dyeux  que  pour  voir  la  forme  élégante  de  la  marchesina  glis- 
ser comme  un  cygne  sur  ces  gazons  qu'elle  eflleurait  à  peine  ; 
tantôt  se  jouer,  naïve  et  folâtre  ,  au  milieu  de  ces  massifs  de 
verdure,  distraite,  comme  un  enfant ,  par  un  papillon  qui 
croisait  son  chemin  ;  tantôt  se  rappelant  sa  dignité  de  femme  , 
revenir  sérieuse  et  pensive  ,  effeuillant  la  fleur  qu'elle  avait 
cueillie,  et  rougissant  de  ses  innocens  plaisirs.  Le  jeune 
hom.me  la  dévorait  des  yeu.x.  A  chaque  instant  mille  poses  vo- 
luptueuses et  chastes  la  présentaient  sous  une  forme  nouvelle  • 
mille  grâces  natives  jaillissaient  à  chacun  de  ces  gestes.  A  la 
regarder  seulement ,  l'enthousiasme  ,  l'inspiration,  le  talent, 
entraient  cliez  lui  par  tous  les  pores.  Allez-vous  croire  pour 
cela  qu'une  seule  pensée  profane  se  mêlât  aux  chastes  admira- 
tions de  l'artiste  :  vous  connaîtriez  mal  une  anie  de  poêle. 
Non,  Penni  était  peintre  avant  tout,  profondément  peintre. 
Enthousiaste  de  sou  art ,  il  eût  craint  do  flétrir  par  un  senti- 
ment plus  vulgaire  les  chastes  et  poétiques  émotions  que  cette 
gracieuse  créature  lui  inspirait.  L'aimer  ,  l'aimer  d'^imour,  elle 
([ui  allait  le  faire  peintre  .  elle  qui  étalait  poiu-  lui  bien  plus  et 
bien  mieux  qu'une  femme,  un  peu  plus  cju'un  ange,  un  peu 
moins  qu'une  madone;  Penni  y  songeait  bien  vraiment!  Il  eût 
cru  commettre  un  sacrilège  envers  ses  deux  religions,  la  pein- 
ture et  le  christianisme. 

Cependant  ils  étaient  entrés  dans  cette  rotonde  soigneuse- 
ment fermée,  comme  si  elle  cachait  quelque  inq)ortant    niys- 


84  R1.VIJE     DE    PARIS. 

(ère ,  quelque  chef-d'œuvre ,  isolé  comme  la  Madeleine  de 
Canova  au  milieu  de  son  sanctuaire.  Mais  ,  au  {^rand  éfonne- 
ment  du  jeune  homme,  quand  le  jour  pur  d'Italie  entra  à  flots 
par  une  de  ces  larges  croisées  que  le  marqnis  venait  d'ouvrir  , 
il  n'aperçut  que  des  murs  blancs  dont  le  j;ypse  lisse  et  poli 
semblait  attendre  les  chefs-d'œuvre  qu'un  Micliel-Ange  ave- 
nir y  déposerait  un  jour.  Un  religieux  pressentiment  saisit  le 
peintre  ,  comme  à  l'aspect  de  sa  gloire  à  venir  ;  il  comprit ,  par 
une  sorte  d'instinct,  ce  que  voulait  de  lui  le  marqnis,  et  de 
quel  prix  il  lui  ferait  payer  son  généreux  patronage.  «  Voyez- 
vous  ces  murs  blancs,  jeune  homme?  dit  le  vieux  dilettante 
d'une  voix  grave  ,  c'est  votre  toile;  il  faut  que  d'ici  à  un  an 
elle  soit  recouverte  de  chefs-d'œuvre  ;  et  voilà  votre  modèle  , 
mais  elle  avait  disparu.  Etait-ce  modestie ,  était-ce  orgueil? 
voulait-elle  protester  contre  le  rôle  qu'on  allait  lui  faire  jouer? 
Nous  n'en  savons  rien  ;  mais  l'enthousiaste  Penni  s'aperçut  à 
peine  de  son  ab.sence.  11  resta  trois  heures  avec  le  marquis  dans 
la  rotonde.  Quand  ils  eu  sortirent,  les  fresques  vivaient  déjà 
dans  la  pensée  de  l'artiste,  elle  marquis  les  avait  vues.  Le 
vieux  dilettante  pouvait  s'applaudir  du  contrat  qu'il  venait  de 
passer.  Il  était  sûr  de  gagner  au  marché. 

§11. 

Une  année  s'était  écoulée,  une  de  ces  années  pleines  etra 
pides  qu'on  s'étonne  ensuite  de  voir  sitôt  finies.  Luca  Penui 
était  devenu  le  commensal  assidu  de  la  villa  Olivesi,  qu'il 
n'avait  pas  quittée,  même  pendant  l'hiver,  et  où  les  nobles 
époux  avaient  partagé  sa  réclusion.  La  toile  immense  que  son 
pinceau  devait  remplir  était  déjà  plus  qu'à  moitié  achevée.  Le 
débiteur  du  marquis  s'acquittait  peu  à  peu  envers  lui.  Fidèle 
à  toutes  ses  promesses ,  le  génie  brillait  à  chaque  page  de  ce 
livre  gigantesque,  où  le  peintre  ignoré  écrivait  son  nom  pour 
la  postérité.  Ce  n'était  pas  l'envie  qui ,  travaillant  malgré  elle 
à  sa  gloire,  l'avait  attaché  ,  nouveau  Michel-Ange,  à  cette  au- 
tre Sixtine  ,  en  lui  disant  :  Tu  la  couvriras  de  tes  chefs-d'œuvre. 
C'était  le  génie  bienveillant  des  arts  personnifié  dans  le  vieux 
marquis  ,  qui  avait  distingué  dans  la  foule  cette  merveilleuse 
organisation  ,  qui  avait  deviné  le  peintre  au  regard  ,  au  front. 


I,lTTÉnA.TURK.  8S 

à  la  démarche  ,  à  ce  je  ne  sais  (juoi  par  qui  les  initiés  se  révè- 
lent l'un  à  l'autre  ,  et  i\ne  les  profanes  ne  comprennent  pas. 
Lui ,  pauvre  jeune  étudiant  nourri  dans  le  traviiil  et  la  pau- 
vreté, il  était  passé  sans  intermédiaire,  de  son  humble  atelier 
à  un  palais  5  de  cette  prosaïque  existence  de  privations  et  d'a- 
mertumes où  le  talent  s'éteint,  à  cette  poésie  de  l'opulence 
qui  berce  ,  comme  dans  un  long  rêve,  les  jours  dorés  des  heu- 
reux du  siècle.  Et  puis  Gelsoinina,  comme  ces  créatures  aérien- 
nes dont  la  plume  fantastique  de  Shakspeare  a  peuplé  le 
rovaume  des  airs  ,  semblait  planer  autour  de  lui ,  et  réchauffer 
son  pinceau  de  sa  présence  inspiratrice.  Penni,  qu'une  jalouse 
émulation  poussait  à  imiter  Raphaël,  alors  même  qu'il  voulait 
lutter  avec  lui ,  avait  voulu  ,  présomptueux  jeune  homme  ,  don- 
ner un  pendant  à  limniortelle  vie  de  Psyché  ,  un  des  plus 
beaux  ouvrages  de  Sanzlo  dans  toute  la  maturité  de  son  talent. 
Avec  l'audace  du  génie  ,  il  avait  osé  aborder  le  même  sujet ,  et 
lutter  ainsi  corps  à  corps  avec  ce  rival  gigantesque.  Raphaël, 
s'était-il  dit  pour  excuser  son  audace  à  ses  propres  yeux,  Ra- 
phaël, quand  il  peignit  Psyché,  n'avait  pour  modèle  que  laFor- 
iiarina  :  et  moi ,  plus  heureux  que  lui  ,  u'ai-je  pas  Psyché  elle- 
même  chaste  et  virginale  comme  l'était  celle  de  la  fable  avant 
qu'une  faute  ,  une  faiblesse,  une  curiosité  defemmn  eût  perdu 
cette  Eve  du  paganisme  ,  cent  fois  plus  touchante  que  l'autre  ■'n 
En  effet,  on  eût  dit  que  cette  fable  si  ravissante  ,  si  doucement 
mystique,  avait  été  inventée  exprès  pour  peindre  le  caractère 
de  beauté  de  la  marquise,  beauté  toute  immatérielle,  toute 
morale  ,  et  qui  semblait  ne  toucher  à  la  terre  que  comme  l'oi- 
seau : 

Alors  même  qu'il  marche,  on  sent  qu'il  a  des  ailes. 

Aussi  le  peintre  avait-il  reproduit  avec  un  merveilleux  bon- 
heur cette  physionomie  si  chaste,  si  pure,  et  pourtant  si  ex- 
jiressive, gracieuse  personniGcation  de  l'ame  avant  sa  souillure. 
Chacun  des  sentimens  qui  modifient  l'ame  humaine  se  peignait 
tour-à-tour  à  chacune  des  pages  de  ce  livre  inspiré.  Pour  évi- 
ter la  monotonie  qui  eût  pu  résulter  d'un  pareil  sujet,  le  pein- 
tre, poète  en  même  temps,  avait  l'art  de  réveiller  dans  l'ame 
impressible  de  son  nuxlèle  les  sentimens  qu'il  devait  exprimer. 


86  RF.VUE    DE    PARIS. 

Les  coiicettis  pnssionriés  du  Tasse ,  les  vers  plus  légers  de 
l'Arioste,  surtout  les  rimes  du  IJante,  si  profondément  mélan- 
coliques, faisaient  résonner  tour-à-lour  toutes  les  cordes  de 
cette  ame  toujours  ouverte  ,  comme  un  écho  ,  à  toute  vibration 
de  poésie.  Quelquefois  ,  à  côté  de  ces  modèles  désespérans  do 
perfection  ,  comme  un  tableau  de  Raphaël ,  Penni  osait  hasar- 
der ses  propres  veis ,  car  il  était  poète  aussi.  Tout  peintre 
Tétait  à  cet  âge  d'universalité  du  génie.  Les  vers  de  Penni  ne 
jiarlaicnt  pas  d'amour  :  il  songeait  bien  à  cela  vraiment  !  La 
peinture  ,  sa  maîtresse  ,  son  idole  ,  n'avait  plus  laissé  place  dans 
sou  cœur  pour  un  autre  enthousiasme.  Qui  d'ailleurs  eût  osé 
parler  d'amour  et  de  fragilité  humaine  à  cette  Psyché  si  jeune 
et  si  |)ure  ?  qui  eût  osé  lui  mettre  aux  mains  le  triste  flambeau 
qui  brûle  sans  éclairer  ,  et  ne  nous  fait  voir  le  bonheur  fixé  près 
de  nous  qu'au  moment  où  il  s'envole  ? 

Pauvre  Gclsomina  !  en  vain  attachait-elle  sur  le  jeune  en- 
thousiaste ses  yeux  d'un  bleu  sombre  ,  nageant  dans  je  ne  sais 
quel  fleuve  voluptueux  où  leur  feu  s'adoucissait  sans  s'éteindre; 
ses  yeux  noyés  dans  une  douce  langueur,  empreints  d'une 
chaste  séduction  dont  elle-même  n'était  pas  complice.  Quand 
le  peintre  ,  préoccupé  de  son  sujet ,  demandait  en  rougissant  à 
ces  regards  si  pudiques  d'exprimer  l'amour,  en  vain  Psyché 
attachait-elle  sur  lui  des  regards  qu'à  son  céleste  époux  elle 
n'eût  pas  adressés  plus  tendres  :  «  C'est  cela,  c'est  cela  même!  » 
s'éoriuit  le  peintre  hors  de  lui  j  et  il  transportait  sur  lu  toile, 
avec  une  désespérante  vérité  ,  ces  regards  de  feu  qui  à  tout 
autre  que  lui  eussent  fait  tomber  le  pinceau  de  la  main  ,  et  ou- 
blier le  tableau  pour  le  mo^ièlo. 

Est-ce  à  dire  pour  cela  que  la  belle  marquise  se  rendît  bien 
compte  du  pcnchant(|ui  Tentraînait  vers  l'ingrat  Penni  ?  Non, 
une  pensée  coupable  n'avait  pas  même  effleuré  cette  ame, 
vierge  ,  hélas  !  comme  le  beau  corps  quelle  habitait;  mais  par- 
fois ,  quand  toutes  ces  enivrantes  visions  de  beaux-arts  et  de 
poésie  avaient  trop  vivement  ému  ses  nerfs  de  femme  fragile  ; 
quand  seule,  inclinée  sur  sa  molle  otfoniane  aux  coussins  de 
velours,  elle  se  demandait  si ,  à  la  fleur  des  ans,  elle  n'était 
pas  faite  pour  quelque  chose  de  mieux  que  servir  de  hochets  à 
un  vieil  artiste  ,  et  de  modèle  à  un  autre;  alors  de  vagues  pen- 
sées, telles  qnil   en  passe  devant  noire  ame  en(re  la  veille  et 


LITTÉRATURE.  87 

le  sommeil ,  venaient  faire  pressentir  à  cet  être  incomplet  et 
mantille  qui  irétaitplus  une  jeune  fille  ,  et  qui  n'était  pas  cir- 
core  une  femme,  tout  le  bonheur  (|u"eile  ignorait  encore.  L:i 
pensée  du    marquis  revenait  bien  quelquefois,  et  elle  ne  la 
repoussait  pas  ;   mais  ce  front  chauve  et  flétri  ne  lui  apparais- 
sait que  comme  celui  d'un  père;  un  coin  de  son  cœur  suffisait 
pour  contenir  cet  amour-là  ;  mais  souvent ,  oh  !  bien  plus  sou- 
vent, venait  flotter  devant  ses  yeux  la  tète  pâle  et  accentuée 
du  jeune  peintre  ,  avec  ses  longues  boucles  brunes  toujours  en 
désordre  ,  et  que  sa  main  rejetait  en  arriére  par  un  geste  plein 
de  grâce  ;  avec  son  front  onduleux  et  aux  puissans  contours; 
avec  ses  yeux  surtout .  ses  yeux' ,  où  ne  brillait,  hélas  !  d'autre 
teu  que  celui  du  génie.  Que  lui  voulait-elle?  elle  lignorait 
elle-même.  Enfant  encore  ,  tant  que  l'amour  n'en  avait  pas  fait 
une  femme  ;  elle  ne  comprenait  pas  ce  que  voulaient  dire  et 
ces  longues  rêveries  ,  et  cette  unique  pensée ,   cette  unique 
image  qui  nous  poursuit  toujours,  et  qui  remplirait  l'élernilé 
elle-même  dune  longue  et  inextinguible  rêverie  !  Mais  le  len- 
demain ,  sans  qu'elle  siit  pourquoi,  une  rougeur  plus  intense 
couvrait  ses  joues  quand  ses  yeux  rencontraient  ceux  du  jeune 
artiste  ;  son  regard  ,  sans  quil  eût  besoin  de  l'en  prier,  deve- 
nait de  lui-même  plus  profond  et  plus  tendre.  Psyché,  incli- 
née vers  l'Amour  endormi ,  risquant  sou  bonheur,  sa  vie  ,  tout 
ce  qu'elle  possédait  pour  un  regard,  et  ne  croyant  pas  perdre  au 
marché,  si  elle  avait  entrevu  une  fois  celui  quelle   aimait; 
Psyché  pleurant  sa   faute  et  surtout  ce  qu'elle  lui  a  coûté, 
et  prête  à  tout  reperdre  encore  pour  un  instant  de  ce  coupable 
bonheur  qu'elle  a  jiayé  si  cher  ;  toutes  ces  nuances  si  diverses, 
ces  scènes  si  mobile  du  drame  de  l'ame  humaine  ,  tel  que  nous 
l'a  transmise  l'ingénieuse  Attique,   se  reproduisaient  fidèle- 
ment sur  ce  visage  expressif,  reflet  d'une  aine  aussi  impressi- 
ble  que  lui.  Le  peintre  ,  sans  son!;ermêmeà  s'étonner  de  cette 
merveilleuse  souplesse  de  sensibilité  que  le  génie  ou  l'amour 
|)euvent  seuls  enseigner  ,  saisissait  au  passage  toutes  ces  nuan- 
ces fugitives  avec  un  rare  bonheur  de  fidélité.  L'ouvrage  avali- 
sait,  non  pas  avec  cette  lente  régularité  qui  glace   le  génie, 
mais  avec  ces  bonds  capricieux  ,  ces  saillies  inégales  qui  le  ca- 
ractérisent; toutes  les  scènes  de  la  vie  de  Psyché,  toutes  le» 
pages  de  ce  vaste  sujet  coniniencées  à  la  fois  ,  permettaient  au 


88  REVUE    DE    PARIS. 

peintre  tie  suivre  à  la  fois ,  et  les  fantaisies  de  son  pinceau  ,  et 
riuimcur  presque  aussi  chanffeaiite  du  modèle.  La  gaieté  en- 
fantine et  folâtre  briUait-clle  dans  les  yeux  de  Gelsomina?  une 
parure  nouvelle  ,  venue  de  Florence,  avait-elle  ranimé  cette 
vanité  féminine  que  la  plus  sa,fje  même  n'abdique  jamais  tout- 
à-fait  .  le  peintre  esquissait  Psyché,  femme  avant  d'êlre  déesse, 
et  étalant  devant  ses  jalouses  sœurs  l'orgueil  naïfdesa  pariu'e! 
Le  sirocco  soufflait-il  avec  ses  tièdes  haleines  ,  une  douce  lan- 
{jucur  assouplissail-elle  le  corps  gracieux  de  la  marquise,  et 
voilait-elle  ses  yeux  demi-fermés ,  cétait  Psyché  seule  sur  sa 
couche,  veuve  comme  elle ,  et  pleurant  l'époux  qu'elle  a  perdu 
pour  l'avoir  trop  aimé... 

Et  le  marquis  demandera-t-on ,  quel  rôle  jouait-il  dans  ce 
drame  mythologique  où  l'antiquité  avait  oublié  de  marquer  sa 
])lace  ?  Quel  rôle?  celui  d'un  spectateur  qui  comprend  à  demi- 
mot,  n)ieux  quelquefois  que  les  acteurs  eux-mêmes,  et  jouit  à 
la  fois  et  de  l'illusion  qu'il  veut  bien  avoir,  et  des  secrets  qu'il 
devine.  Observateur  presque  désintéressé  ,  aucun  des  mouve- 
mens  les  plus  secrets  de  ces  deux  âmes  n'avait  échappé  à  son 
œil  clairvoyant.  A  force  de  les  étudier,  il  avait  fini  par  y  lire 
peut  être  plus  distinctement  qu'eux-mêmes.  En  garde  contre 
toutes  les  illusions  ,  dont  sa  confiance  en  Gelsomina  était  peut- 
être  la  dernière  ,  il  ne  s'exagérait  pas  cette  confiance  même  :  la 
vertu  de  la  marquise  durerait  bien  autant  que  lui;  à  quinze 
jours  près,  il  l'avait  calculé  ,  et  c'était  eu  conscience  tout  ce 
qu'il  pouvait  exiger  d'elle.  Connaissant,  en  vieux  tentateur, 
toute  la  puissance  d  une  tentation  ainsi  prolongée,  il  connais- 
sait aussi ,  en  homme  qui  fait  la  part  de  tout ,  même  de  la  vertu 
ce  que  devait  durer  la  résistance  ;  il  savait  ;i  jour  fixe  l'instant 
où  elle  devait  cesser  :  ce  serait  celui  où  la  marquise  s'avouerait 
le  danger  et  ne  le  fuirait  pas.  Cette  heure  n'était  pas  venue  . 
Gelsomina,  comme  un  enfant ,  jouait  encore  avec  le  feu  sans 
savoir  qu'il  brûle,  et  Tabstraction  profonde  ou  vivait  le  jeune 
peintre  venait  au  secours  de  son  innocence.  C'était  avec  un 
ineffable  sourire  de  satisfaction  que  le  niar(]uis  s'applaudissait 
de  son  audace  ,  à  la  vue  de  cet  enjeu  sihardi  qu'il  mettait  sur  la 
vei  tu  d'une  femme  et  sur  la  ])réoccupatioii  de  gloire  d'un  jeune 
artiste  ;  lilasé  sur  toute  émotion  qui  ne  serait  pas  une  nouveauté 
pour  lui ,  il  s'anuisait  à  comjjarcr  ensemble  la  double  séduction 


LITTKRATURE.  89 

(le  l'amour  sur  mie  anio  de  femme  et  de  la  gloire  sur  une  nmc 
de  peintre  ;  et  ,  chose  etranije  à  dire  ,  le  plus  puissaut  des  deux, 
<'e  n'était  pas  l'amour  !  La  marquise,  tout  honnête  quelle  fût . 
eût  cédé  avant  le  peintre  !  Mais  aussi  la  jeune  femme  aiinait- 
clle  son  mari  comme  Penni  aimait  la  peinture  ?  Le  vieux  dilet- 
tante était-il  pour  elle  ce  ([u'un  pinceau  était  pour  Penni  ? 
(i'était  là  ,  certes,  un  question  que  le  vieillard  n'eût  pas  osé  se 
faire. 

D'ailleurs  le  marquis  se  sentait  mourir  ;  c'était  là  le  secret 
de  sa  résignation.  En  laissant  cette  jeune  ame  de  femme  suivre 
la  pente  qu'il  avait  contrariée  si  long-tRmps,  il  se  sentait  plus 
sûr  d  être  regretté  par  elle  ;  cette  pensée  le  consolait,  elle  qui 
en  eût  désolé  tant  d'autres.  Penché  sans  cesse  sur  l'épaule  du 
peintre  ,  suivant  d'un  œil  avide  les  progrès  de  son  pinceau  , 
moins  rapides  encore  que  le  déclin  de  sa  propre  existence;  on 
eût  dit  qu'elle  était  attachée  à  cette  toile  fragile  ,  qui  se  hâ- 
tait de  vivre  à  mesure  que  lui  se  hàtaitde  mourir.  Dans  cette 
ame  morte  à  toutes  les  émotions  ,  toute  la  puissance  de  sentir 
s'était  concentrée  sur  une  seule  ;  l'homme  était  déjà  mort ,  le 
dilettante  seul  vivait  encore  ;  il  voulait,  en  quelque  sorte, 
Liisser  son  nom  sur  ce  tableau  à  côté  de  celui  du  peintre. 
N'en  était-il  pas  l'auteur  ?  Peintre  et  tableau,  n'avait-il  pas  tout 
créé?  Qu'était-ce  que  ce  Penni ,  vassal  de  sa  j)ensée,  attaché 
par  lui  à  son  tableau  conmie  à  la  glèbe  ,  qu'était-ce  ?  sinon  le 
bras  qui   exécute  ,  et  lui  la  tète  qui   pense  et  qui  commande  ! 

Chaque  jour  déclinaient  les  forces  du  marquis  ,  et  son  en- 
thousiasme n'en  était  pour  cela  ni  moins  fervent,  ni  moins 
vivace.  Chaque  jour  encore  il  se  faisait  portera  coté  du  pein- 
tre j  il  suivait  d'un  oeil  avide  la  marche  de  ce  pinceau  qui  avait 
beau  se  presser  :  la  mort  allait  plus  vite  que  lui.  En  vain  la 
marquise  ,  effrayée  de  cette  rapide  décomposition  d'un  être 
qu'elle  se  reprenait  à  aimer  au  moment  où  elle  était  près  de  le 
perdre,  voulait-elle  tout  suspendre  et  laisser  là  toute  celte 
comédie  pittoresque  qui  avait  quelque  chose  de  pénible  à  côté 
d'un  tombeau  ,  le  marquis  s'y  refusait  obstinément  ;  il  voulait 
mourir  comme  il  avait  vécu  ,  dans  un  atelier ,  en  face  d'un  che- 
valet, à  l'odeur,  plus  suave  pour  lui  ([ue  tous  les  parfums  de 
l'Arabie  ,  dunepaletle  chargée  de  couleurs.  11  voulait ,  comme 
Masacciu  ,  empoisonné  par  un  rival ,  que  son  dernier  soupir 
3  8. 


90  UKVUE    DE    PARIS. 

s'exhalât  eu  face  de  sa  fresque  chérie ,  si  s.i   main  mourante 
ne  pouvait  phis  manier  le  pinceau  ! 

Ses  désirs  furent  sa tisfuits  j par  un  heau  jour  d'automne,  ou 
moment  où  la  nature  d'Italie  entourait  de  toutes  ses  pompes 
cette  année  qui  allait  finir,  comme  le  vieux  dilettante  qui  ne 
devait,  hélas!  pas  renaître  avec  elle,  le  marquis  sentit  que 
son  heure  était  venue  ;  pour  la  dernière  fois  il  se  fit  portera  sa 
place  favorite  ,  en  face  d'un  des  tableaux  que  le  peintre  venait 
de  finir.  La  marquise  éplorée  et  redevenue  une  simple  femme  , 
aux  douces  et  profondes  afTections  ,  se  penchait  sur  son  époux, 
l'entourait  de  ces  soins  si  doux  dont  les  femmes  seules  ont  le 
secret,  et  réchauffait  dans  ses  mains  les  mains  glacées  du 
vieillard  ,  comme  pour  lui  communiquer  quelque  chose  de  sa 
chau'de  et  jeune  vie.  Le  peintre,  touché  lui-même  de  voir  ainsi 
s'éteindre  cette  belle  et  vigoureuse  organisation  d'artiste,  toute 
flétrie  qu'elle  fût  par  l'excès  même  de  sa  sève,  cherchait  à 
charmer  encore  par  de  douces  causeries  d'art  et  de  poésie  ces 
dernières  heures  d'une  vie  fatiguée.  C'était  plus  qu'un  pro- 
tecteur, plus  qu'un  ami  qu'd  perdait  dans  le  marquis,  c'était 
presque  un  père,  c'était  celui  qui  l'avait  engendré  à  la  pein- 
ture, qui  lavait  lancé  dans  la  carrière  en  écartant  sous  ses 
pas  toutes  les  entraves  ;  qui  l'avait  ramassé  pauvre  et  nu,  au 
sein  du  découragement  et  de  la  misère,  pour  le  mettre  sous 
des  lambris  dorés  ,  dans  l'atmosphère  féconde  du  luxe  et  de 
l'opulence,  en  face  d'un  chel-d'œuvrc  do  ce  Sanzio  ,  jadis 
pauvre  et  ignoré  comme  lui ,  et  lui  dire  :  «  Et  toi  aussi  tu  me 
feras  des  chefs-d "œuvre!  »  Plein  de  cette  émotion  religieuse 
qui  suspend  la  douleur  même  à  côté  du  lit  de  mort  de  ceux 
<[ue  nous  aimons,  l'artiste  cherchait  un  dernier  reste  de  vie  et 
d'enthousiasme  dans  ces  yeux  prêts  à  s'éteindre,  et  qui  pour- 
tant le  comprenaient  encore!  Il  suivait  la  main  débile  du  vieil- 
lard qui  désignait  encore  ses  sujets  favoris  ;  il  écoutait  dans 
un  religieux  silence  ces  paroles  rares  et  confuses  que  le  mou- 
rant essayait  île  balbutier.  Le  soleil ,  près  de  se  coucher  ,  jetait 
alors  un  voile  de  pourpre  sur  le  tableau  que  le  peintre  venait 
(le  finir  ;  il  était  en  harmonie  avec  cette  scène  touchante  : 
(fêtait  Psyché,  seule,  abandonnée  par  son  volage  époux,  et 
pleurant,  comme  une  jeune  fille  trompée,  sa  faute  qu'elle 
chéi'issatt  encore.  Des  pleurs  roulaient  dans  ses  yeux  fatigués  , 


I.lTThRATUnF..  ^1 

comme  dans  ceux  du  modèle  ,  qui ,  à  genoux  devant  sou  époux, 
devant  son  ami ,  ses  longs  cheveux  dénoués  ,  n^lv;lit  pas  même 
alors  la  conscience  de  celle  beauté  toucliaute  que  le  peintre 
avait  transportée  sur  la  toile.  Celui-ci.  plongé  dans  une  muette 
extase,  contemplait  ce  groupe  ravissant  avec  toutes  ces  riches 
et  merveilleuses  harmonies  de  douleur ,  de  grâce  et  de  beauté, 
et  accusait  son  art  d  impuissance  en  voyant  combien  l'a  nature 
était  plus  belle  encore  que  lui.  Le  niar([uis,  moine  aux  portes 
de  la  mort,  vivait  assez  encore  pour  sentir  toute  cette  poésie 
qui  entourait  ses  derniers  instans  ;  un  regard  intelligent  dit  au 
jeune  homme  qu'il  avait  compris  su  pensée  ;  un  autre  regard  , 
plus  lent,  plus  profond,  plus  triste,  chercha  celui  de  la  mar- 
quise. Elle  ne  s'y  trompa  pas  j  ce  regard-là ,  c'était  un  adieu  ! 
l'ar  un  dernier  effort ,  le  marquis  se  releva  à  demi  vers  elle  : 
'i  Gclsomina  ,  murmura-til  à  sou  oreille  ,  je  te  lègue  ces  chefs- 
d'œuvre,  mais  c'est  à  toi  de  les  payer.  »  La  marquise  rougit  , 
elle  avait  compris  !  Le  peintre  heureusement  n'av.iit  rien  en- 
tendu.... La  tète  du  mourant  retomba  eu  arrière.  La  marquise 
était  veuve!  C'était  la  seule  pensée  qu'elle  pouvait  se  permet- 
tre à  côté  du  cadavre  de  son  époux. 

§IiL 

Un  an,  un  mois  et  un  jour  ajirès  la  scène  que  nous  venons 
de  décrire  ,  la  veuve  du  marquis  Quadri ,  assise  dans  un  frais 
boudoir  de  sa  villa  ,  attendait,  non  sans  quelque  anxiété,  la 
visite  du  siguor  Penni,  (jue  le  notaire  du  marcjuis  était  venu 
officiellement  lui  annoncer.  Les  intentions  du  vieux  dilettante 
avaient  été  ponctuellement  remplies.  Le  nouveau  lîaphaël, 
après  avoir  terminé  sa  Farnésine ,  avait  été  déclaré  ,  par  le 
tribunal  nommé  à  cet  effet  par  le  marquis,  digne  du  prix  plus 
que  royal  que  celui-ci  y  avait  attaché.  En  vertu  de  ce  bizarre 
testament  dont  Lucques  ne  dépariait  pas  depuis  un  an,  le 
signor  Penni  était  autorisé  par  le  défunt  à  épouser  la  belle  et 
riche  veuve;  car  le  marquis,  content  d'avoir  gagné  l'enjeu 
qu'il  avait  mis  pendant  sa  vie  sur  cette  carte  fragile  ,  la  vertu 
d'une  femme,  se  serait  bien  gardé  de  vouloir  le  tenir  encore 
après  sa  mort.  D'ailleurs,  laisser  la  mar(|uise  libre  étbit  pour 
lui  un  moyen  d'èlre  inoins  oublié  ;  eu  lui  donnant  un  succès- 


92  REVUE    DE    PARIS. 

seur,on  songerait  peut-être  au  moins  qu'il  ne  l'avait  pas  défendu. 
La  inaiu  de  la  marcliesina  avec  tout  Théritage  du  vieux 
marquis  devait  donc  ,  si  elle  y  consentait,  constituer  les  hono- 
raires du  jeune  peintre.  Dans  le  cas  contraire,  cent  mille  iCM<^/i 
devaient  lui  servir  de  dédommagement. 

Le  jour  fatal  fixe  d'avance  par  la  marquis  ,  qui  avait  voulu 
régler  lui-même  tout  le  cérémonial ,  Gelsomina,  assez  coquette 
pour  n'être  pas  parée,  attendait  le  signor  Penni.  Nous  n'es- 
saierons pas  de  dépeindre  les  longues  anxiétés  auxquelles  était 
en  proie  la  marquise  depuis  qu'elle  connaissait  cet  étrange  testa- 
ment. Entre  les  mille  pensées  qui  l'agitaient,  une  seule  faisait 
taire  toutes  Kïs  autres. l\l'aime-t-il?  est-il  capable  d'aimer  autre 
chose  que  la  peinture?  Etrange  question  à  laquelle  le  miroir 
de  la  belle  veuve  était  de  temps  en  temps  chargé  de  répondre. 
Quand  à  Penni ,  insoucieux  comme  un  artiste  ,  lorsque 
l'exécuteur  du  vieux  marquis  lui  apprit  le  legs  qui  le  concer- 
nait, il  s'étonna  de  n'en  pas  ressentir  plus  de  joie.  Certes 
jamais  rien  de  plus  beau  que  la  marquise  ne  s'était  offert  a 
lui  dans  ses  songes,  endormi  ou  éveillé;  jamais  sourire  plus 
céleste  n'avait  ouvert  les  cieux  à  une  imagination  de  poète  : 
et  cette  femme-là  allait  être  à  lui  ,  à  lui  pour  jamais  ,  à  lui  à  la 
face  du  monde,  avec  son  merveilleux  cortège  d'élégance,  de 
luxe  et  de  poésie  !  Ce  modèle,  dont  Raphaël  eût  payé  une 
heure  au  prix  d'une  de  ses  plus  belles  pages ,  allait  poser 
devant  lui  à  toutes  les  heures  du  jour  et  de  la  nuit.  Car  dans 
cette  femme  si  belle  qui  allait  être  à  lui ,  ne  croyez  pas  qu'il 
vît,  même  en  ce  moment,  autre  chose  qu'un  modèle.  Sans  un 
but  d'art  et  d'étude  pour  lui,  qu'était-ce  que  l'amour  ?  Des 
heures  perdues  dans  la  vie,  un  vol  fait  à  la  peinture,  une 
rivale  donnée  à  sa  première  ,  à  sa  seule  maîtresse.  Bien  loin  de 
songer  à  aimer  la  marquise,  il  s'effrayait  presque  de  cette 
idée  ;  il  eût  volontiers  eu  peur  de  ces  grands  yeux  bleus  avec 
lesquels  il  allait  encore  une  fois  se  retrouver  face  à  face,  sans 
une  palette  cette  fois  pour  lui  servir  de  contenance. 

Aussi  le  cheval  qui  le  traînait  encore  sous  l'avenue  de  peu- 
pliers qui  conduit  à  la  villa  n'avait  pas  besoin  de  voler  pour 
répondre  à  son  impatience.  I^a  main  insouciante  du  jeune 
homme  ne  venait  plus  gourmander  sa  paresse;  et  quand  les 
Jjlancs  portiques  du  Casino  brillèrent  à  travers  le  feuillage , 


LITTÉRATURK.  93 

le  peintre,  effrayé  d'avoir  sitôt  une  décision  à  prendre,  eût 
volontiers  fiiit  rebrousser  chemin  au  cheval  pour  ménager  une 
heure  de  plus  à  ses  incertitudes. 

Riais  il  n'était  plus  temps  :  ia  grille  massive  du  portique 
avait  déjà  crié  sur  ses  gonds  à  la  vue  de  l'étranger  qu'on  atten- 
dait sans  doute.  Il  n'y  avait  plus  moyen  de  reculer.  Des  servi- 
teurs empressés  venaient ,  en  redoublant  de  respects  ,  et  d'un 
air  qui  voulait  être  significatif,  saluer  leur  nouveau  maître. 
Le  jeune  homme,  rappelé  par  leur  présence  au  sentiment  de 
sa  position  ,  s'arma  de  courage  dans  ce  moment  décisif;  et, 
traversant  le  flot  bigarré  de  livrées  qui  s'ouvrait  devant  lui , 
il  fut  au  bout  de  quelques  instans  en  présence  de  la  signora. 

En  l'apercevant,  son  jnemier  mouvement,  sa  première 
]iensée  fut  de  se  dire  tout  bas  :  Qu'elle  est  belle  !  En  effet,  ta 
beauté  de  la  marquise ,  mûrie  pour  ainsi  dire  et  reposée ,  avait 
pris  dans  la  retraite  un  caractère  plus  imposant.  Avant  son 
veuvage,  Gelsomina  ,  en  dépit  de  ce  nom  de  signora  qu'elle 
portait  sans  y  avoir  droit,  n'était  qu'une  jeune  fille  à  l-i  vive 
flémarche,  au  svelte  corsage,  aux  traits  mobiles  et  impressibles 
fiui  ne  savaient  pas  même  garder  le  secret  des  émotions  qu'ils 
('•prouvaient.  Maintenant  c'était  une  femme  au  port  majes- 
tueux, à  la  taille  plus  riche  et  plus  pleine,  au  sourire  qui 
disait  plus  de  choses  ,  au  regard  qui  en  laissait  plus  deviner. 
Un  soin  de  sa  beauté  plus  réfléchi,  plus  artiste  eu  quelque 
sorte,  trahissait  cette  étude  secrète  dont  nous  savons  tant  de 
gré  à  une  femme  jolie  5  cette  intelligence  profonde  de  sa 
beauté  ,  et  cette  science  difficile  de  la  faire  valoir,  que  les 
profanes  appellent  coquetterie,  et  que  la  longue  oisiveté  du 
cloître  avait  sans  doute  apprise  à  Gelsomina. 

A  l'aspect  du  peintre  elle  se  leva  à  demi  de  son  fauteuil  , 
avec  cette  nonchalance  coquette  d'une  femme  qui  sait  que  sa 
pose  lui  sied  bien  et  craint  d'en  déranger  1  effet.  Elle  ne  parla 
pas,  mais  son  regard  preste  et  furtif  l'elHeura  tout  entier  des 
pieds  à  la  tête,  comme  pour  comparer  les  souvenirs  avec  la 
réalité;  et  son  beau  front  se  teignit  d'un  léger  incarnat,  mais 
si  rapide  ,  si  fugitif  qu'une  feuille  de  rose  tombant  sur  la  sur- 
lace d'un  lac  eût  fait  une  impression  plus  profonde.  Ce  fut  là 
tout,  l'assé  le  premier  regard  ;  la  marcpiise  fut  maîtresse 
irelle-mémc  1   et  garda  sur  Pciuii  cet  incontestable  avantage 


9^4  REVUE    DE    PARIS. 

qu'aura  toujours  dans  une  lutte  de  ce  genre  toute  femme  qui 
se  sait  jolie,  et  qui,  sentant  sa  force,  comme  nu  ennemi 
rclriinché  dans  un  terrain  bien  fortifié,  attend  patiemment 
qu'on  l'y  attaque. 

La  j)orte  qu'on  refermait  sur  eux  venait  à  peine  de  retomber, 
et  déjà ,  par  un  re.'jard  rapide  et  mutuel ,  et  une  perception  plus 
r.i[)iile  encore,  I  un  et  l'autre  avaient  écliangé  ensemble  une 
foule  de  sentimens  et  de  pensées. 

Pendant  ce  dialogue  muet  et  sympathique  ,  une  de  ces  con- 
versations insignifiantes  (]ue  l'on  pense  avec  les  lèvres  s'établit 
entre  les  deux  personnages  ;  mais  leur  a  me  n'y  était  pas.  Cba- 
eun  se  méprenant  sur  les  intentions  de  l'autre  ,  et  peut-être 
aussi  sur  les  siennes  ,  voulait  éviter  d'aborder  le  preinier  une 
qiu'stion  plus  difficile  peut-être  à  entamer  qu'à  résoudre.  Après 
(|uelqiies  phrases  sans  importance,  la  conversation  était  tom- 
bée à  plat,  comme  une  balle  que  personr.e  ne  relève.  Le  lévrier 
favori  de  la  m;irr|uise  ,  étonnt;  de  ce  silence  ,  cherchait  à  atti- 
rer l'attention  de  son  ancien  ami  en  plongeant  dans  sa  main  son 
museau  long  et  effilé. 

«  Eh  quoi  !  mon  pauvre  Bianco  ,  tu  rae  reconnais  encore  ?  « 
Miurraura  celui-ci,  pour  dire  quelque  chose.  Chose  étrange  !  ce 
peu  de  mot  blessa  jusqu'au  vif  la  marquise,  et  vint  l'afFermir 
dans  sa  résolution  de  ne  voir  dans  tout  ceci  qu'une  affaire  qu'il 
fallait  expédier  le  plus  vite  et  avec  le  moins  de  i7iots  possible, 
et  où  tout  l'avantage  serait  du  côté  de  celui  qui  commencerait 
le  premier,  u  On  vous  a  sans  doute  fait  part  du  testament  de 
mon  noble  époux?  demanda  la  marquise  en  caressant  Bianoo. 
Un  oui  et  un  léger  soinire  furent  toute  la  réponse  du  jeune 
homme  :  mais  ce  sourire  n'échappa  pas  à  la  mai  qnise.  v  J'ignore 
cpnds  sont  vos  projets,  messire  Penni  ,  coiitinua-t-elle ,  et 
jus(|u'à  (]uel  point  vous  entendez  profiter  des  intentions  géné- 
reuses du  mar({uis;  mais  en  attendant  votre  décision  ,  voici  la 
mienne.  ÎN 'essuyez  pas  de  la  faire  changer,  elle  est  irrévocable. ii 

Le  cœur  du  peintre  battit  vi\ement  :  on  eîit  presque  entendu 
les  pulsations  de  ses  artères,  mais  il  ne  prononça  pas  un  seul 
mot.  La  voix  de  la  marquise  était  nette,  brève  et  distincte.  Il 
y  avait  dans  cette  voix  ,  si  douce  d'ordinaire ,  quelque  chose  de 
vil)rant  et  de  métallique  qui  faisait  frisonnur.  u  Un  caprice  de 
mou  époux  a  disposé  do  moi  ,  toutefois  en  me  laissant  libre 


I.ITTLRATURF..  95 

d'accepter  ou  non  l;i  pluee  qu'il  ni'assiijne  comme  à  un  de  ses 
tableaux  qui  va  passer  daus  la  galerie  d'un  autre.  Soit  !  je  ne 
proteste  pas  contre  cette  décision,  mais  j'y  mets  une  condi- 
tion :  nul  ne  m'en  disjiulera  le  droit ,  je  pense. 

—  Vous  acceplcî  donc  ,  madame?  dit  Penni  en  homme  ef- 
frayé de  son  boidieur  et  avec  un  mélange  comique  de  joie, 
d'étonnement  et  de  terreur.  Mais  la  marquise  le  tira  d'embar- 
ras. «.  J'ai  parlé  d'une  condition  ,  messire  Penni  ;  vous  ne  pou- 
vez me  considérer  comme  ayant  accepté  le  marche ,  et  elle 
appuya  sur  le  mot,  que  (juand  vous  aurez  souscrit  vous-même 
à  cette  condition.  Vous  aimez  la  peinture,  n'est-ce  pas,  si- 
gnor? 

—  Plus  qu'aucune  autre  chose  ici-bas  !  s'écria  le  peintre 
avec  un  élan  de  vérité  ,  dont  il  se  mordit  aussitôt  les  lèvres  en 
voyant  se  contracter  le  beau  front  de  la  marquise.  Ah  !  pardon, 
ajouta-t-il  le  moins  maladroitement  qu'il  lui  fut  possible  ;  mais 
vous  n'êtes  pas  une  chose,  vous,  madame. 

—  Le  signor  marchese  a  pourtant  jugé  à  propos  de  me  trai- 
ter comme  telle,  répliqua  la  venve  avec  nn  soiuire  aigre-doux; 
mais  ce  n'est  pas  de  cela  qu'il  s'agit.  Vous  aimez  la  peinture 

plus  que  toute  autre  chose  ici-bas ah  !  vous  ne  pouvez  pas 

vous  en  dédire,  eh  bien  !  je  vais  vous  jiafler  franchement  aussi, 
moi  :  si  ;e  venais  à  me  remarier,  je  ne  veux  pas  être  pour  mon 
mari  la  seconde  chose  du  monde. 

—  Et  je  dois  conclure  de  là  que  vous  me  refusez?  demanda 
modestement  le  peintre. 

—  Mais  je  n'ai  pas  dit ,  ce  me  semble  ,  un  mot  qui  y  ressem- 
blât ,  répliqua  sèchement  la  marquise.  ÎNon  ,  messire  ,  cela  dé- 
pend de  vous;  mais,  pour  en  finir  eu  deux  mots,  celui  qui 
veut  être  mon  époux  doit  choisir  entre  la  peinture  et  moi.  Je 
ne  veux  pas  de  rivale  sous  mon  toit,  entendez  vous  ? 

A  cette  prétention  inattendue,  la  figure  du  peintreoffrit  l'em- 
blème de  la  consternation  la  plus  profonde.  Renoncer  à  la  pein- 
ture !  répéta-t-il  deux  ou  trois  fois.  Mais  vous  ne  parlez  pas  sé- 
rieusement,  signera? 

—  On  ne  peut  jdus  sérieusement.  Je  hais  la  peinture  ,  moi. 
Que  voulez-vous?  après  avoir  été  obligée  de  l'aimer  trois  ans 
|)av  dévouement  .  je  n'ai  pas  trop  de  toute  ma  vie  poiu'  la  dé- 
tester. » 


96  RF.YUE    DE    PARIS. 

Le  peintre,  de  plus  en  plus  consterné  ,  regarda  cette  femme 
qui  venait  de  médire  de  la  peinture.  Peu  s'en  fallut  (ju'il  ne  la 
trouvât  laide.  Cependant  il  voulut  faire  un  dernier  effort ,  sans 
trop  de  bonne  foi  peut-être  :  mais  c'était  une  dette  qu'il  payait 
au  marquis.  ((  Mais ,  madame,  de  grâce  ,  si  je  vous  promettais, 
si  je  vous  jurais  que  la  peinture  ne  viendra  dans  mes  affections 
que  bien  loin  après  vous  ,  qu'elle  n'aura  jamais  de  moi  que  les 
heures  dont  vous  ne  voudrez  pas... 

—  Vous  me  jureriez  tout  cela  que  je  n'en  croirais  pas  un 
mot,  sans  douter  pour  cela  de  votre  bonne  foi;  mais  il  ne  faut 
promettre  que  ce  que  l'on  peut  humainement  tenir.  Peintre 
vous  êtes  né  ,  inesser  Penni  ,  et  peintre  vous  resterez! 

—  Et  quand  je  vous  ferais  cette  promesse  sacrilège,  serais- 
je  davantage  en  étiit  de  la  tenir  ?  De  grâce ,  madame,  réfléchis- 
sez un  instant.  » 

Penni  cherchait  à  obtenir  quelque  concession  ,  en  homme 
(lui  va  céc'er  lui-même.  La  marquise  se  sentit  forte  et  ne  céda 
rien,  a  Ma  décision  est  irrévocable  ,  lépéta-t-elle  du  ton  le  |)lns 
solennel ,  en  secouant  sa  jolie  tête ,  grave  et  inexorable 
comme  un  front  de  juge.  Le  jeune  homme  frissonna,  car  il  y 
avait  dans  cet  œil  de  femme  ,  si  caressant  naguère ,  quelque 
chose  de  sec  et  d'arrêté  ,  et  je  ne  sais  quel  froncement  de  sour- 
cils à  faire  glacer  le  sang  dans  les  veines  du  plus  brave.  Penni 
comprit  que  de  ce  côtélà  il  n'y  avait  plus  rien  à  espérer,  ni  nié- 
nagemens,  ni  terme  moyen  ,  et  que  ,  chêne  ou  roseau  il  fallait 
l'ompre  ou  plier.  En  homme  de  cœur  il  aima  mieux  rompre. 
Avec  cette  |ierception  rapide  et  nette  que  donne  une  situation 
désespérée,  il  entrevit  d'un  coup  d'œil  tout  ce  qu'il  perdait; 
mais  il  n'hésita  pas. 

ic  Madame  ,  dit-il  avec  une  fermeté  froide  qui  fit  à  son  tour 
tressaillir  la  marquise,  la  récompense  que  votre  noble  époux 
avait  bien  voulu  m'accorder  était  trop  au-dessus  de  mon  faible 
n\éiite;  je  vous  remercie  de  me  l'avoir  rappelé.  Je  ne  suis  qu'un 
peintre,  signora  ,  qu'un  pauvre  peintre  dont  l'affaire  ici-bas 
n'est  pas  d'être  heureux,  mais  de  peindre,  mais  d'accomplir 
sa  mission  ,  ijuelle  qu'elle  soit ,  éclatante  ou  ignorée,  humble 
ou  modeste.  En  m'en  faisant  souvenir,  c'est  un  triste  mais  sa- 
lutaire service  que  vous  venez  de  me  rendre  j  recevez-en  mes 
remerciemens.  Si  mon  art ,  jaloux  conmie  une  fi-nmie  ,  comme 


I.ITThnATlir.E.  97 

une  nmaiitc,  nriiili'iilit  le  bonlieur  d'èlrc  à  vous,  aucune  femme 
du  moins,  je  le  jure  ,  ne  remplacera  dans  mon  cœur.... 

—  Allez  porter  vos  sermens  à  votre  maîtresse,  à  la  peinture, 
interrompit  vivement  la  marquise  ,  se  hâtant  de  se  lever  pour 
ne  pas  s'attendrir  j  car  il  y  avait  dans  la  voix  du  jeune  peintre  , 
soit  regret ,  soit  politesse  ,  [)lus  d'émotion  qu'elle  n'en  aurait 
attendu  de  lui. 

Le  peintre  sentit  que  c'était  son  congé  qu'on  lui  donnait;  il 
se  leva  à  son  tour,  mais  en  hésitant ,  et  en  manquant  loutàfait 
de  cette  présence  d'esprit  qui  n'abandonne  jamais  les  femmes 
dans  les  momens  les  plus  difllciles.  Il  chercha  son  chapeau  , 
renversa  une  chaise  pour  le  prendre  ,  et  s'approcha  pour  saluer 
la  marquise  avec  toute  la  grâce  et  Taisance  d'un  écolier  qui  en- 
tre dans  un  salon  pour  la  première  fois  de  sa  vie.  Elle  était  tou- 
jours debout  devant  lui,  armée  d'un  sourire  moqueur  qui  lui 
servait  de  contenance.  Le  jeune  honmie  ,  prenant  son  courage 
à  deux  mains  ,  se  prit  à  la  regarder  en  face  ,  comme  une  femme 
qu'il  voyait  pour  la  dernière  fois  de  sa  vie.  Jamais  elle  ne  lui 
avait  semblé  aussi  belle.  Un  léger  incarnat  couvrait  ses  joues 
un  peu  pâlies,  mais  fraîches,  et  reposées  par  la  vie  molle  du 
cloître.  Sou  beau  front ,  que  le  peintre  ,  dans  ses  sonnets,  avait 
comparé  plus  d'une  fois  à  une  onde  paisible  que  ne  plisse  au- 
cune ride  ,  eût  fait  mentir  cette  fois  la  comparaison.  Le  sourire 
qui  tendait  cette  petite  bouche  rosée  était  un  peu  forcé  ,  et  un 
léger  mouvement  cou\ulsif  de  la  lèvre  supérieure  trahissait 
sous  ce  sourire  plus  de  dépit  qu'on  n'en  eût  voulu  laisser  voir. 
Tous  deux  gardaient  le  silence.  Quelles  que  fussent  les  se- 
crètes pensées  qui  agitaient  la  marquise  ,  l'orgueil  blessé 
venait  à  son  secours  j  mais  Peniii ,  qui  venait  de  refuser  ce 
legs  qui  eût  fait  envie  à  tant  d'autres  ,  Penni,  qui  avaitjoué 
le  beau  rôle  dans  ce  débat,  Penni,  au  moment  de  quitter 
celte  femme  qui  avait  i)U  être  à  lui ,  et  (juil  venait  de  refuser, 
se  sentit  pris  d'un  de  ces  longs  regrets  qui  suivent  piesque  tou- 
jours une  décision  irrévocable.  Ses  yeux,  ce  livre  où  une 
femme  sait  si  bien  lire  lame  de  celui  qui  lui  parle,  trahirent 
sans  doule  son  scciet ,  car  un  léger  triomphe  se  peignit  dans 
ceux  de  la  marquise.  Sans  trop  savoir  ce  qu'il  allait  faire,  le 
peintre  s'approcha  pour  lui  baiser  la  main,  suivant  cette  mode 
italienne,  si  pleine  d'expression  et  de  grâce.  La  marquise 
3  9 


t)8  RKVtJK    DE    l'AIirS. 

sentit  qu'elle  allait  faiblir .  elle  la  retira  vivement,  et  saluant 
le  peintre  «run  de  ses  plus  beaux  saluts  de  cour,  elle  releva  sa 
jolie  tête  d'un  air  de  reine  qui  prend  congé  de  vous,  ou  plu- 
tôt qui  vous  le  donne.  Le  peintre  comprit  que  tout  était  fini , 
etse  relevant  avec  effort ,  comme  un  ressort  qui  se  tend ,  jus- 
qu'à ce  qu'il  se  brise,  il  répondit  par  un  salut  aussi  majes- 
tueux que  le  sien,  et  quitta  l'appartement  d'un  pas  ferme  et 
quifiiisaitbonneur  à  sa  résolution. 

A  peine  arrivé  à  la  dernière  porte  du  palais,  le  peintre  se 
demandait  déjà  s'il  avait  bien  fuit  de  refuser  la  marquise  ; 
mais ,  avant  d'avoir  atteint  celle  de  la  villa,  il  était  décidé. 
«  Je  suis  un  insensé,  s"écria-t-il  quand  la  lourde  grille  de  fer 
se  referma  derrière  lui  et  que  l'œil  curieux  des  laquais  ne 
scruta  plus  son  visage  ,  je  suis  tin  insensé  de' n'avoir  pas  tout 
promis,  au  risque  de  ne  rien  tenir.  Qu'était-ce,  après  tout? 
un  caprice  de  grande  dame,  une  jalousie  de  femme,  que  six 
mois  d'amour  eussent  rassurée  et  qui  eût  pardonné  à  la  pein- 
ture quand  elle  eût  été  bien  sûre  de  l'emporter  toujours  sur 
une  pareille  rivale  j  car  enfin  ,  je  l'aime  ,  je  l'aime  à  en  perdre 
la  tête  ,  cette  femme  dont  je  n'ai  pas  voulu  ,  cette  femme  qui 
m'eût  aimé  peut-être  si  j'eusse  voulu  lui  sacrifier  une  toile 
morte  et  des  pinceaux  impuissans  !  Et  qui  suis-je  donc  pour 
la  refuser  ,  elle  à  qui  un  roi  vendrait  son  trône  pour  un  sou- 
rire? qui  suis-je?  un  misérable  barbouilleur,  un  copiste, 
dont  elle  seule  avait  fait  un  peintre  ,  et  qui  sans  elle  va  re- 
tomber bientôt  dans  sa  nullité  première.  Je  n'ai  plus  de  talent, 
je  le  sens  !  le  génie  s'est  retiré  de  moi  avec  celle  qui  me  le 
prêtait....  Si  encore  elle  m'eût  aimé?  La  peinture,  la  gloire  , 

l'avenir  ,  j'eusse  tout  donné  pour  un  regard  de  ses  yeux Un 

regard  !  Eh  !  malheureux,  es-tu  donc  aveugle  et  sourd  à  ce 
que  te  disaient  les  siens?  Elle  m'aime  ,  je  n'en  peux  plus  dou- 
ter ;  sa  froideur  même  me  le  prouve  ;  son  dépit,  sa  dureté, 
ses  exigences ,  tout  cela,  c'était  de  l'amour.  Et  moi  qui  l'ai 
refusée!  moi  qui  ai  repoussé  ce  bonheur,  comme  un  pauvre 
qui  repousserait  une  aumône  ,  et  pour  qui  ?  pour  une  miséra- 
ble gloriole  ,  pour  un  art  que  je  ne  suis  plus  digne  d'exercer, 
pour  un  métier  machinal  comme  celui  du  barbouilleur  d'en- 
seignes! Redevenir  un  copiste  ,  moi  qui  fus  un  peintre  !  louer 
un   modèle  à   nu   sriido  par  heure,  moi    pour  qui  a  posé  la 


LITTEUATURK. 


99 


niiiicliesa  Quadri  !  Ah!  je  devieiidiai  fou,  je  le  sens....  » 
Telles  étaient  les  idées  consolantes  qui  aecompagnaient  le 
|)eintre  dans  sou  voyage  ;  et  en  cheminant  sous  les  épais  peu- 
pliers ijui  bordent  la  route  de  Lueques  ,  il  frappait  sa  tète  de 
ses  deux  mains,  épuisait  le  riche  vocabulaire  de  malédictions 
de  la  langue  italienne  ,  et  faisait  arrêter  ébahis  les  paysans  qui 
le  rencontraient  et  s'écriaient  :  E  pazzo ,  a  pocla  (il  est  fou 
ou  poète). 

Il  se  calma  pourtant  avant  d'arriver  à  Lueques.  Sept  ou  huit 
milles  en  plein  air ,  sous  le  frais  ombrage  des  peupliers  ,  avaient 
uu  peu  tempéré  cette  exaltation  juvénile.  A  cet  ardent  [la- 
roxisme  de  la  passion  avait  succédé  ce  morne  abattement  qui 
suit  la  fièvre  ,  ce  calme  nauséaboiul  qui  vient  après  l'ivresse. 
La  vue  des  houmies  lui  faisait  mal  ;  le  tumulte  de  ces  rues  , 
où  le  doigt  du  passant  qui  le  désignait  jadis  ,  en  disant  :  c'est 
lui!  le  faisait  tressaillir  d'une  orgueilleuse  joie,  lui  était  à 
charge  aujourd'hui.  Il  se  hâta  de  rentrer  cheî  lui.  Le  soir  ap- 
prochait ;  un  soleil  chaud  et  vaporeux  ,  envoyant  ses  derniers 
rayons  sur  quelques  ébauches  commencées  ,  semblait  l'inviter 
à  les  finir  \  on  eût  dit  que  sa  première  amante,  la  peinture, 
lui  tendait  les  bras  pour  le  consoler  des  rigueurs  de  l'auli  e. 
Sou  ame  de  peintre  entendit  cet  appel,  et,  s.iississant  ses 
pinceaux  avec  une  volupté  amère,  il  essaya  de  redevenir  ce 
qu'il  avait  été  ,  tin  peintre,  u  Viens  ,  se  disait-il  eu  broyant  ses 
couleurs  ,  viens  ,  toi  qui  ne  me  trahiras  pas  ,  toi,  ma  première 
maîtresse,  celle  ([ue  je  n'aurais  jamais  dû  quitter  ;  accueille 
uu  infidèle  qui  te  revient  ;  fais-lui  oublier  des  peines  que  tu 
lui  eusses  épargnées  s'il  n'eût  aimé  que  toi!  (iloire,  mon  an- 
ciciuie  idole,  daigne  me  sourire  encore,  et  que  le  sourire 
changeant  d'une  femme  ne  me  détcuune  pas  de  toi  !  «  Et  en 
parlant  ainsi ,  sa  main  tremblante  d'une  émotion  nerveuse 
écrasait  les  couleurs  sur  la  toile  avec  une  impatience  presque 
couvulsive.  Il  s'arrêta  enfin  pour  jeter  son  regard  de  juge  sur 
ce  qu'il  avait  fait;  car  le  peiu  tre  ,  fasciné  par  l'œuvre  à  la- 
({uelle  il  travaille,  finit  souvent  parue  plus  lavoir,  et  a  besoin 
de  se  reculer  à  distance  pour  retrouver  sou  coup  d'œil.  Il  fut 
honteux  de  ce  ijuil  venait  de  faire  ;  une  exclamation  de  dé- 
goût s  échappa  de  ses  lèvres  à  la  vue  de  cette  ébauche  où  sem- 
blait être  passé  le  désordre  riui  régnait  dans  sou  ame.  Le  pin- 


100  REVUE    DE    PARIS. 

ceau  ,  égaré  comme  la  main  qui  le  conduisait,  semblait  n'avoir 
marché  que  par  bonds  inégaux,  en  dépassant  presque  partout 
l'effet  qu'il  voulait  produire  j  c'était  une  débauche  de  jjénie  , 
une  orgie  de  peinture,  un  croquis  délirant  comtne  ceux  de 
Callot  ou  de  Salvator  Rosa  !  P(!nni  se  détourna  avec  dégoût  ; 
il  rejeta  loin  de  lui  les  pinceaux  qu'il  venait  de  profaner, 
n  C'en  est  fait .  s'écria-t-il ,  mon  talent  est  perdu  ;  elle  l'a  tué 
d'un  regard  ;  elle  s'est  vengée  de  mon  refus  en  me  reprenant 
le  génie  qu'elle  m'avait  donné!....  »  Et  l'œil  fixé  tristement 
sur  cette  t(>ile  (|ni  accusait  son  impuissance  ,  il  y  cherchait  ses 
défauts  avec  l'impitoyable  sagacité  d'un  juge  ou  d'un  rival  •,  il 
trouvait  à  les  détailler  je  ne  sais  quel  amer  plaisir  ;  il  se  ren- 
dait à  lui-même  en  (]uelc]uc  sorte  les  dédains  qu'il  avait  fait 
subir  à  la  marijuise.  Enfin  il  n'y  tint  plus,  et,  quittant  avec 
la  précipitation  du  désespoir  cet  atelier  où  s'étaient  écoulées 
pour  lui  tant  d'heures  pleines  d'espérance  et  d'avenir,  il  se 
mit  à  rôder  comme  nn  insensé  dans  les  rues  de  Lucques,  er- 
rant partout  où  il  pouvait  retrouver  une  trace  ,  un  souvenir  de 
Gelsomina  j  il  passait  sous  les  fenêtres  de  la  casa  ]\Iontecatini, 
rêvant  encore  ces  salons  étincelans  du  feu  de  mille  bougies  , 
ces  femmes  radieuses  et  parées  ,  dont  l'essaim  léger  se  pressait 
en  tourbillonnant  ,  comme  des  abeilles  dans  une  ruche  ,  svel- 
tes ,  bourdonnantes  et  joyeuses  comme  elles  ;  et  Gelsomina 
pins  svelte  ,  plus  gracieuse,  plus  belle  que  toutes  ces  femmes  , 
ellleuiant  à  peine  le  parquet  de  ses  pieds  harmonieux  ;  fraîche 
et  riante  apparition  ,  moins  semblable  à  lui  être  vivant  qu'à  un 
de  ces  fantômes  légers  que  léchant  du  coq  fait  évanouir.  Puis, 
enivré  de  ces  souvenirs  si  vivans,  si  présens  encore  que  ses 
yeux  lui  faisaient  mal  à  les  regarder,  il  essayait  de  leur  échap- 
per,  épouvanté  de  leur  réalité  et  irrité  de  leur  désespérante 
exactitude.  Il  s'enfonçait  en  courant  dans  les  rues  les  plus  ob- 
scures de  Lucques,  espérant  fuir  sa  mémoire  comme  on  fuit 
un  ennemi.  Il  errait  sur  ce  magnifique  rempart  circulaire  qui 
fait  le  tour  de  la  ville ,  comme  pour  dérouler  mieux  aux  yeux 
de  ses  habilans  le  riche  amphithéâtre  de  montagnes  qui  l'en- 
toure ;  mais  là  encore  ,  Gelsomina  semblait  le  poursuivre  , 
o|iiniâtre  ,  assidue,  vengeresse,  comme  une  amante  dédai- 
gnée. A  la  pâle  clarté  des  étoiles,  il  découvrait  en  frémissant 
le  blanc  fantôme  de  sa  villa,  fantastiquement  revêtu  de  sa 


I.ITTKr.ATURK.  101 

ceinture  d'oliviers.  Ses  yeux,  fiisciiiés  pur  je  ne  s;iis  quel  nia- 
j;ique  attrait  ,  se  retournaient  sans  cesse  de  ce  colé  pour  y 
chercher  des  tortures  ,  attirés  et  repoussés  à  la  fuis  par  les 
amers  et  doux  souvenirs  que  cette  vue  lui  rappelait.  Ce  ne  fut 
que  l)ien  avant  dans  la  nuit,  lorsque  ses  membres  brisés  ,  plus 
encore  par  tant  d'émotions  que  par  tant  de  fa(i;]ues,  lui  rap- 
pelèrent enfin  qu'il  n'était  pas  de  fer  ,  qu'il  se  décida  à  rentrer 
chez  lui  ,  pâle  ,  défait ,  épuisé  ,  le  corps  brûlant  de  fièvre  ,  et 
pourtantheurenx  de  cette  secrète  volupté  que  Ton  trouve  dans 
les  peines  du  cœur  à  se  sentir  broyé  sous  elles,  cunune  un  ver 
sous  le  pied  du  passant ,  et  à  rendre  au  corps  toutes  les  tortures 
<jue  lame  nous  fait  subir.  Car  enfin,  pauvre  jeune  étudiant , 
dont  le  cœur  n'avait  jamais  battu  que  pour  sa  toile  et  ses  pin- 
ceaux ,  dont  les  rêves  et  les  ambitions  juvéniles  étaient  toutes 
de  gloire  et  d'avenir  ,  c'était  la  première  fois  qu'il  aimait  ;  aussi 
y  avait-il  pour  lui  nn  charme  indicible  et  ignoré  ,  un  charme 
dont  il  s'étonnait  lui-même,  dar;s  ces  peines  d'amour  qui  ren- 
ferment à  elles  seules  plus  de  bonheur  que  toutes  les  joies 
d'ici-bus  !  Le  corps  brisé  ,  l'aine  abattue ,  il  était  henicux  en- 
core ,  heureux  de  sentir  ,  de  vivre ,  de  souffrir  ;  et  lorsqu'il  re- 
posa sur  son  lit-,  succombant  sous  le  poids  des.  sensations,  et 
des  fatigues  de  la  journée  ,  il  s'étonna  de  se  trouver  le  cœur 
plus  léger,  comme  un  homme  qui  a  accompli  sa  tâche.  Il  avait 
souffert,  il  avait  vécu  tout  ce  qu'un  homme  peut  vivre  et  souf- 
frir dans  une  journée,  la  nature  lui  devait  une  trêve  après 
tant  d'émotions  ;  elle  la  lui  donna.  Un  sommeil  profond  et 
presque  lélhargiipie  ,  en  réparant  ses  forces  épuisées,  vint 
faire  de  lui  un  homme  nouveau  et  effacer  la  trace  des  peines 
de  la  veille  ;  tant  il  y  a  dans  notre  bizarre  nature  humaine  de 
sève  d  élasticité  pour  la  peine  comme  pour  le  plaisir  !  tant 
c'est  mentir  à  notre  destinée  ici-bas  que  de  mettre  le  bonheur 
dans  1  absence  de  toute  émotion  ,  et  de  vouloir  faire  de  cette 
vie  (juelque  chose  d'aussi  monotone  qu'un  mer  sans  bourasque 
ou  qu'un  ciel  sans  nuages. 

Ainsi  se  passa  le  premier  jour.  Le  second  ,  Penni  en  s'éveil- 
lant ,  la  tète  aussi  lourde  que  le  lendemain  d'une  orgie ,  se 
résolut  à  faire  un  effort  désespéré  pour  arracher  de  son  sein 
cette  passion  qui  le  remplissait  tout  entier ,  et  n'y  laissait  plus 
place  pour  une  autre  pensée.  Le  seul  moyen  d  y  parveuir  ^ 
^  9- 


ib'2 


REVUE     UE     PARIS. 


c'était  de  se  plonger  dans  quelque  occiipalion  [lassioniiée  qui 
rabsorbât  tout  entier  et  ne  lui  laissât  ni  une  heure  ,  ni  une 
pensée  à  donner  à  Gelsoniina.  Or,  cette  occupation,  quelle 
pouvait-elle  être  pour  Penni,  sinon  la  peinture,  qui  avait  si 
délicieusement  rempli  les  premières  années  de  sa  vie  ,  sans  lui 
laisser  une  heure  de  langueur  ou  d'ennui?  Le  galérien  en- 
chaîné à  sou  banc  ,  le  laboureur  à  son  sillon  ,  qu'ils  arrosent 
de  leurs  sueurs  tant  que  le  jour  dure,  n'ont  pas  beaucoup  de 
pensées  à  donner  à  des  peines  morales  ;  leur  fibre  s'émousse 
sous  la  pression  de  ce  travail  continu  qui  pèse  sur  tous  leurs 
muscles  et  dépense  en  sueurs  toutes  leurs  facultés  sensitives. 
Eh  bien  !  il  fallait  que  Penni  s'enchaînât  à  son  tableau  comme 
l'ouvrier  à  son  ouvrage,  comme  le  galérien  à  sou  banc  ;  qu'il 
émoussât  sous  un  travail  obstiné  ,  art  et  métier  tout  ensemble  , 
cet  excédant  de  vie  qui  l'inondait ,  et  qui ,  déversé  sur  sa  toile, 
devait  la  couvrir  de  chefs-d'œuvre.  Mais  point  de  trêve  ,  point 
de  repos  !  Il  fallait  que  le  soleil ,  en  se  levant,  le  trouvât  à  son 
ouvrage,  et  (pie  VAi'e  Maria  l'y  rencontrât  encore,  attendant 
la  nuit  pour  le  quitter.  Poin-  lui  désormais  ,  plus  <le  distrac- 
tions ,  plus  de  molles  rêveries  ,  plus  de  douces  pensées  ;  une 
voix  impitoyable,  comme  le  fouet  du  commandeur,  devait 
dire  au  forçat  :  rame  !  au  peintre  :  travaille  et  ne  pense  pas! 

Mais  ce  n'était  pas  tout.  La  nuit  restait  encore  ,  la  nuit  avec 
tout  son  cortège  de  brûlantes  insomnies,  de  pensées  amères 
et  douces  qui  hantent  la  couche  sans  sonuneil  et  l'oreiller 
semé  d'épines,  où  l'ame  se  retourne  en  même  temps  que  le 
corps  ,  et,  comme  dit  le  vieux  Dante  : 

Spera,  a  gulsa  (riufermo  , 
Cambiar  di  mal ,  perché  cambia  di  lato  ! 

Cette  nuit,  il  fallait  la  remplir  pourtant!  Eh  bien!  l'orgie 
n'était-elle  pas  là  ,  l'orgie  avec  les  joyeux  compagnons  ,  les  vins 
fumans ,  les  femmes  échevelées  ?  l'orgie,  cette  poésie  de  la 
débauche,  où  le  chaste  pinceau  de  Penni  avait  jusqu'ici  dé- 
daigné de  se  retremper,  l'orgie  que  ses  joyeux  camarades  lui 
montraient  comme  le  prisme  à  travers  lequel  il  fallait  regarder 
l'art  et  la  vie  ,  comme  le  plomb  qu'il  fallait  attacher  aux  ailes 
de  l'enthousiasme  quand  elles  égarent  l'artiste  au  lieu  de  l'em- 
porter vers  les  cieux!    Lui,  que  leurs  railleries  sans  voile  et 


LITTÉRATURE.  10';$ 

sjiii»  |iii<leiir  t'uisniciit  rougir  jadis  d"nn  incarnat  qui  eût  fait 
lioiiiieur  aux  joues  d'une  jeune  fille,  il  allait  les  dépasser  tous 
dans  cette  voie  où  il  entrait  le  dernier;  à  lui  désormais  dans  le 
l'estin  la  plus  large  coupe,  la  courtisane  la  plus  belle  et  la  plus 
éhontée,  le  verbe  le  plus  haut  dans  l'ivresse,  répée  la  plus 
airdéedans  le  duel.  11  allait  vivre  enfin ,  vivre  la  vie  dans  toute 
sa  plénitude j  à  table  la  nuit,  à  l'atelier  le  jour,  et  trouvant 
entre  les  deux  ,  s'il  se  pouvait,  queltjues  heures  pour  le  som- 
uieil.  Le  bruit  de  ses  débauches  ou  celui  de  sa  i<;loire  arriverait 
aux  oreilles  de  Gelsomina  ,  celle-ci  comme  un  défi,  celles-là 
comme  un  remords,  u  Voilà  donc  l'honuiie  que  j'ai  dédaigné, 
se  dirait-elle;  son  nom  emplit  la  Toscane;  la  renommée  se 
lasse  à  répéter  partout  sa  gloire  et  son  infamie  ;  mais  sa  gloire 
vient  de  lui,  elle  est  son  ouvrage;  tandis  que  son  infamie, 
<:''est  à  moi  qu'il  la  doit;  c'est  moi  qui  l'ai  jeté  sans  pitié  dans 
cette  voie  de  perdition  ,  où  le  talent  s'use  connue  le  corps  sous 
la  loue  de  fer  où  le  broie  la  débauche.  Je  me  suis  retirée  de  lui, 
et  il  est  tombé  comme  l'ange  déchu  ,  emportant  avec  lui  un 
spuvenir  de  ce  ciel  pour  lequel  il  était  fdit ,  et  l'empreinte  du 
génie  qu'au  fond  même  de  sa  fange  il  porte  encore  gravée  sur 
son  front,  n 

A  peine  sa  résolution  prise ,  Penni ,  qui  doutait  d'elle  peut- 
être,  s'élança  de  son  lit  pour  l'exécuter.  A  demi  vêln,  il  s'assit 
devant  son  chevalet,  en  rejeta  dédaigneusement  le  tableau 
ébauché  qu'il  avait  gâté  la  veille  ,  et  le  remplaça  par  une  large 
toile  neuve  avec  l'empressement  d'un  écolier  qui  prépare  un 
cahier  neuf  pour  le  thème  qu'il  ne  fera  pas.  Quant  au  choix 
du  sujet  (ju'il  allait  traiter,  Penni  n'y  avait  pas  même  songé 
jusqu'au  moment  où  il  s'assit  en  face  de  sa  toile.  Celait  bien 
quelque  chose  sans  doute  qu'une  toile,  une  palette  et  cette 
ferme  volonté  de  faire  un  chef-d'œuvre  ,  sans  parler  de  cette 
rage  sourde  et  concentrée  qui  prêtait  à  sa  résolution  une  nou- 
velle énergie;  mais  encore  ,  son  pinceau  fùt-il  animé  de  toute 
la  fuvia  du  ciseau  de  Michel-Ange,  il  fallait  savoir  sur  quel 
sujet  se  répandrait  cette  fougue  impatiente,  cette  Jébbre  pit- 
toresca  que  le  jeune  peintre  sentait  bouillonner  dans  ses  veines. 

La  matière  était  grave:  Penni,  l'œil  vaguement  fixé  sur 
cette  toile  blanche ,  se  prit  à  y  réfléchir.  La  mythologie  ,  le 
christianisme,    l'histoire  ancienne  et  niudenie,   lebfées,    les 


104  REVUE     r>E    PARIS. 

nuises,  les  anges  et  les  naïades,  et  toutes  les  fantastiques 
créations  des  deux  cultes  ,  détilèicrit  successivement  devant 
lui.  Pendant  cette  longue  revue,  où  les  firmes  vagues  des  ma- 
dones de  Sanzio  et  des  démons  de  Buonarotti  venaient  tour- 
à-tour  flotter  devant  ses  yeux  ,  sa  main  inconscieuse  esquissait 
sur  la  toile  des  traits  que  sou  œil  ne  voyait  même  pas.  L'exécu- 
tion venait  en  attendant  la  pensée  ;  la  main  travaillait .  acompte 
sur  la  consigne  que  la  tête  devait  lui  donner  :  c'était  l'oisiveté 
de  l'artiste  ,  semant  la  vie  comme  Dieu,  même  dans  son  repos, 
oisiveté  pleine  de  travail ,  repos  plein  de  mouvement,  silence 
empreint  de  pensée,  où  le  génie,  clin'clikc  comme  l'esprit  saint 
de  Miltoii ,  semble  couver  sur  rabîme. 

Toul-à-coup ,  Penni .  sortant  de  sa  profonde  abstraction  par 
un  de  ces  brusques  soubresauts  où  le  corps,  pareil  au  geôlier 
happant  un  détenu  qui  s'évade,  semble  en  quelque  sorte  ressai- 
sir Tame  qui  lui  échappait,  rentra  dans  la  vie  réelle.  Son  monde 
idéal  disparut  devant  ses  yeux  ;  il  vit ,  il  entendit ,  il  regarda  : 
mais  quelle  ne  fut  pas  surprise  en  revoyant  sur  sa  toile  ,  dans 
une  ébauche  grossière  ,  mais  pleine  de  feu  ,  les  traits  adorés  , 
les  traits  si  connus  de  Gelsomini ,  qui  semblaientd'eux-mêmes 
s'être  placés  au  bout  de  son  pincrau!  Comment  est -elle  venue 
là  ?  fut  son  premier  cri  ,  sa  première  pensée  ;  et  puis  il  se  rap- 
pela ,  par  \ine  sorte  d'efTort  sur  lui-même  et  d'intuition  dans 
les  vagues  souvenirs  de  son  rêve,  que  tandis  que  son  ame  voya- 
geait dans  les  espaces  imaginaires,  sa  main  avait  dessiné  quel- 
que chose,  par  cette  espèce  de  routine  machinale  qui  survit  à 
l'impulsion  de  la  pensée.  Quel  était  ce  quelque  chose?  il  ne 
s'en  souvenait  pas;  mais  il  fallait  bien  que  ce  fut  la  marquise, 
puisqu'elle  était  là  ,  vivante  et  comme  prête  à  parler,  et  qu'elle 
n'y  était  pas  venue  toute  seule, 

«  Seulement ,  se  dit  le  peintre  jugeant  son  ouvrage  comme  il 
aurait  jugé  celui  d'un  autre,  le  pli  de  cette  lèvre  est  un  peu 
moins  arrête ,  la  courbe  plus  gracieuse,  n  et  il  retoucha  cette 
bouche,  légèrement  arquée  ,  dont  les  souples  contours  étaient 
sans  cesse  devant  ses  yeux  ;  «  ce  cou  de  cygne  s'arrondit  plus 
mollement ,  »  et  il  en  inclina  davantage  la  courbure  harmo- 
nieuse. Puis,  sans  s'en  apercevoir  .  s'attachant  à  son  ouvrage  , 
à  mesure  qu'il  le  rendait  moins  imparfait,  couvant  du  regard 
sur  celte  toile  la  figure  de  Gelsomina  à  mesure  qu'elle  venait  y 


I.ITTKRATURF.  lOo 

éclore  ,  de  ce  ([iii  iTt-tait  qu'une  ébauche  ,  il  finit  par  faire  un 
[101  Irait.  Il  semblait  (|ue  ces  traits,  si  profondément  gravés, 
dans  sa  mémoire  (ju'il  les  voyait  encore  en  fermant  les  yeux, 
eussent  appris  d'eux-mêmes  à  se  pl.icer  sous  sa  main  et  à  se 
combiner  au  bout  de  son  pinceau.  11  y  a  plus  ,  on  eût  dit  qu'à 
force  de  les  reproduire  sur  la  toile  ,  comme  ce  type  éternelle- 
ment le  même  quoiqu'élroitenient  varié,  qu'on  reconnaît  dans 
vierges  de  Raphaël ,  il  fût  devenu  incapable  d'en  reproduire 
d'autres.  Ame  et  peiisue  .  palette  et  pinceau  ,  tout  était  sous  le 
charme,  toutsemblait  obéira  cette  nécessité  fatale  qui  ramenait 
invariablement  sur  la  toile  la  même  combinaison  de  lignes  ,  et 
résumait  pour  Penui  le  monde  entier  dans  une  seule  image. 

La  journée  tout  entière  s'écoula  comme  une  heure  dans 
cette  délicieuse  occupaliou  qu'on  ne  peut  comparer  qu'à  celle 
du  poète  qui  encadre  dans  ses  vers  le  imm  de  son  amaiile  ,  et 
rime  le  porirait  que  le  pein(re  dessine;  le  soir  seulement, 
quand  les  derniers  vt  flets  du  soleil ,  couché  depuis  hmg-temps, 
curent  cessé  d'éclairer  sa  toile,  Penni  la  quitta  connue  eux  , 
lentement  et  à  regret ,  exténué  ,  le  cerveau  vide  ,  l'œil  fatigué 
de  cette  longue  tension  ,  mais  heureux  pourtant  de  jiosséder 
sur  la  toile  cette  Gelsomina  qu'il  ne  lui  était  plus  donné  de 
posséder  autrement.  Tons  ses  projets  de  travail ,  tons  ses  rêves 
de  gloire,  étaient  déjà  évanouis  ;  peindre  Gelsomina  ,  la  repro- 
duire sous  toutes  les  formes,  continuer  à  l'infini  le  drame 
changeant  de  sa  Psyché,  c'en  était  assez  pour  son  bonheur, 
assez  pour  sa  gloire.  Toutes  ses  fanfaronnades  de  débauche 
étaient  tombées  aussi,  comme  fes  projets  de  travail,  connue 
ses  rêves  de  gloire,  devant  le  chaste  regard  de  sa  Gelsomina. 
Elconunent  eùt-il  osé  braver  ce  regard  de  vierge  et  ce  front 
sans  tache  et  sans  souillure,  en  sortant  tout  chancelant  des 
étreintes  avinées  de  l'orgie  ?  De  quel  front  fùt-il  venu  s'asseoir 
en  face  d'elle  ,  avec  la  joue  toute  salie  encore  de  vin  et  de  bai- 
sers? Non  ,  un  seul  regard  de  Gelsomina  avait  fait  justice  de 
foute  cette  ivresse  à  froid,  de  toute  cette  vaiilerie  de  liberti- 
nage qui  était  sur  sa  lèvre,  mais  qui  n'était  pas  dans  sou  cœur. 
Sa  nuit  se  passa,  non  pas  comme  il  se  l'était  promis  ,  au  milieu 
des  fumeux  transports  de  l'orgie,  mais  à  rôder  silencieuse- 
ment sur  les  remparts  de  Lucques,  en  essayant  de  saisir  aux 
pâles  rayons  do  la  lune  le  vague  [irofil  de  la  villa  Olivesi  ;  yuU 


10(3 


IV F. VUE    DE    PARIS. 


un  repos,  que  le  mnllieureux  avait  bien  gagné  ,  le  suivait  sur 
sa  couclie  ,  où  des  rêves  plus  consolans  l'attendaient  pour  le 
conduire  doucement  jusqu'au  lendemain. 

Quinze  jours  s'écoulèrent  ainsi,  et  il  n'en  avait  pas  fallu 
liant  à  Penni  pour  reconnaître  qu'il  était  complètement  inca- 
pable de  rien  peindre  au  monde  autre  que  Gelsoniina.  Quit- 
Jait-il  ces  traits  adorés  pour  essayer  U!!e  toile  plus  vaste,  la 
flamme  créatrice  se  retirait  de  son  pinceau  que  le  froid  dé- 
goût semblait  glacer  dans  sa  main.  L'.-  malheureux!  athée  en 
gloire  comme  il  l'avait  élé  autrefois  en  amour,  il  avait  perdu 
cette  foi  en  lui-même ,  la  dernière  religion  de  l'artiste,  celle  qui 
survit  à  toutes  les  autres.  Il  s'étonnait  des  suffrages  qu'il  avait 
obtenus  jadis  ,  il  blasphémait  sa  réputation  ,  il  la  reportait  lout 
entière  sur  ce  ravissant  modèle  qui  seul  la  lui  avait  faite.  Puis, 
retournait-il  à  son  sujet  bien-aimé  d'études  ,  le  génie  semblait 
l'attendre  à  son  poste  fixe  à  côté  de  sa  toile  favorite  ;  il  circu- 
lait de  nouveau  dans  ses  veines  avec  le  sang,  et  imprégnait 
comme  une  fluide  magnétique  le  pinceau  obéissant  qui  entrait 
eu  contact  avec  sa  main.  Au  bout  de  quinze  jours  ,  Penni  avait 
fait  de  la  marquise  absente  un  portrait  plus  ressemblant  qu'au- 
cun de  ceux  qu'il  avait  laissés  d'elle  à  la  villa.  Il  avait  de  plus 
gâté  une  douzaine  de  toiles  avec  ses  essais  infructueux  pour 
commencer  un  tableau  où  la  marquise  ne  figurât  pas  j  car  elle 
était  partout ,  se  glissant  sous  son  pinceau  comme  un  démon 
familier  ,  tenace  comme  un  de  ces  refrains  qui  nous  poursui- 
vent malgré  nous  ,  comme  un  pauvre  obstiné  qui  s'accroche  à 
notre  habit  !  Pour  se  venger  de  ses  dédains,  elle  semblait  avoir 
jeté  un  sort  sur  lui  comme  Raphiiël.  Si  elle  eût  été  mojte , 
Penni  eût  pu  croire  qu'elle  revenait  !  Enfin  ,  il  n'y  tint  jilus  , 
et  un  beau  jour,  après  avoir  achevé  et  parachevé  le  portrait  de 
la  marquise,  véritable  chef-d'œuvre  (jue  nul  œil  profane  ne 
devait  voir,  il  jeta  sa  palette  pour  ne  plus  la  toucher,  lacéra 
soigneusement  toutes  les  toiles  qu'il  avait  gâtées  ,  et  fit  un  au- 
todafé de  leurs  débris;  puis,  quittant  son  chevalet  pour  son 
bureau,  où  la  plume  oisive  séchait  depuis  bien  des  mois,  il 
écrivit  la  lettre  suivante  à  la  marcjuise. 

w  Signora  marchesinu  , 
).  Pardonnez  à  un  homme  au  désespoir  ,  à    un  malheureux 


IITTKBATURF,  107 

cond.Trnii6  ù  mnil  île  revenir  encore  une  fois  sur  l'arrêt  qui  le 
tue,  non  jias  pour  murmurer  contre  lui,  mais  pour  essayer  de 
fléchir  son  juge.  Vous  avez  eu  raison  ,  madame  ,  mille  fois  rai- 
sou  de  me  refuser,  et  moi  je  suis  un  insensé,  mais  tellement 
insensé,  tellement  privé  de  raison  que  je  ne  sais  pas  même  si 
je  suis  coupable.  On  ne  reproche  pas  à  un  aveugle  de  ne  pas 
voir,  à  un  sourd  de  ne  pas  entendre.  Eh  bien  !  je  fus  aveugle 
et  sourd  ,  voilà  mon  crime. 

n  Vous  voulicï  me  faire  promettre  de  renoncer  à  la  peinture  : 
je  ne  Pai  pas  voulu.  Eh  bien!  cette  promesse  que  j  ai  refusé 
de  vous  faire ,  je  Tai  tenue  malgré  moi.  Ce  n'est  pas  moi  qui  ai 
renoncé  à  la  peinture,  c'est  la  peinture  qui  a  renoncé  à  moi. 
Mon  talent  (  il  est  permis  d'en  parler  peut-être  quand  on  l'a 
perdu)  montaient  est  mort  ;  j'ai  été  un  peintre,  je  ne  le  suis 
plus.  L'inspiration  qui  venait  de  vous  s'est  retirée  de  moi  : 
«  Tu  me  l'avais  donné,  tu  me  l'as  ôté  ,  dirai-je  avec  le  psal- 
miste  ;  que  ton  nom  soit  béni  !  « 

»  Art  ou  métier  ,  la  peinture  m'est  devenue  odieuse  :  elle 
ne  veut  plus  de  moi ,  je  ne  veux  plus  d'elle,  j'ai  brisé  mes  pin- 
ceaux. Je  voudrais  ravoir  pour  les  déchirer  tous  les  tableaux 
que  j'ai  faits  ,  je  voudrais  qu'un  mot  de  moi  pût  anéantir  tou- 
tes les  créatures  que  j'ai  fait  vivre.  Je  voudrais  que  cette  main 
qui  se  desséchera  désormais  avant  de  toucher  luie  palette  eût 
guidé  la  charrue  au  lieu  d"nn  pinceau.  Oui,  malédiction  sur 
l'art  menteur  qui  m'a  séduit  ,  sur  l'amitié  qui  encouragea  mes 
premiers  essais  ,  sur  la  gloire  qui  sourit  à  mes  premiers  rêves  ! 
malédiction  sur  le  maître  qui  me  dit,  comme  Dieu  aux  flots 
de  la  mer  :  Tu  viendras  là  ,  mais  tu  n'iras  pas  plus  loin!  Oh  si 
l'on  pouvait  refaire  son  passé",  je  voudrais  n'avoir  rien  aimé,  ni  la 

gloire,  ni  la  peinture,  ni  Raphaël ,  rien  ,  excepté Vous  voyez 

bien,  Gelsomina,  que  vous  n'avez  plus  de  rivale  dans  mon  cœur. 
»  Maintenant  ,  madame  la  marquise  ,  c'est  à  vous  de  décider 
si  je  dois  tout  perdre  à  la  fois,  mon  talent  et  vous,  la  gloire 
et  le  bonheur!  Tous  deux  ne  vont  pas  ensemble;  vous  aviez 
raison  :  j'ai  sacrifié  l'un  ,  mais  est-ce  pour  perdre  l'autre?  Ou 
rendez-moi  mes  pinceaux ,  que  vous  avez  sèches  dans  ma  main  , 
ou  rendez-moi  ce  que  vous  m'offriez  en  échange  ,  donnez-moi 
encore  une  fois  de  choisir  entre  la  peinture  et  vous  ;  voire 
double  orgueil  de  marquise  et  de  fenunc  doit  être  satisfait  :  la 


100  RF.VUE    DE    PAUIS. 

peinture  vous  a  vengée,  j'ai  tout  sacrifié  pour  elIe,niL'nie 
vous!  le  ciel  est  juste,  c'est  elle  qui  s'est  cliargéo  de  m'en 
punir! 

»  Mais  vous,  Gelsomina,  au  nom  de  ce  quelque  chose  de 
meilleur  et  de  plus  tendre  qui  se  remue  peut-être  encore  pou  r 
moi  au  fond  de  votre  cœur  ,  ne  poussez  pas  au  désespoir  uu 
homme  qui  n'a  plus  que  vous  au  monde,  qui  se  crunipoune  à 
son  amour  counne  au  dernier  débris  dans  le  naufrage.  Songez 
à  mon  avenir  ,  que  vous  avez  flétri  dans  son  germe,  aux  lotigucs 
heures  que  la  peinture  ne  vous  disputera  plus  ,  que  votre 
pensée  seule  renq)lira  ,  mais  vengeresse,  inexorable  comme 
vous!  Comme  le  coupable  tremblant  attendra  son  arrêt  au  ju- 
gement dernier  ,  j'attends  le  mien  ,  madame  la  marquise  ;  d'un 
mot  vous  pouvez,  comme  l'ange  dans  ce  jour  solennel  ,  don- 
ner le  paradis  ou  l'enfer.  Si  vous  n'avez  pas  pitié  de  moi , 
épargnez-moi  du  moins  les  tourmensde  l'attente,  ne  me  faites 
pas  languir  après  mon  arrêt ,  je  vous  le  demande  à  deux  ge- 
noux. 3'aime  mieux  un  refus  que  l'incertitude.» 

Nous  n'avons  pas  besoin  d'ajouter  ([ue  pendant  la  nuit  qui 
suivit  le  départ  de  cette  lettre,  Penni  ne  ferma  pas  l'œil  un 
instant.  Le  lendemain  de  bonne  heure  ,  une  large  missive  ,  au 
sceau  de  la  noble  famille  des  Quadri ,  était  déjà  dans  ses 
mains  ,  avant  même  qu'il  songeât  à  espérer  une  réponse.  Cet 
empressement  de  la  marquise  à  répondre  à  uu  message  qui  de- 
mandait au  moins  quelques  heures  de  réflexion  parut  à  Penni 
du  pins  mauvais  augure.  Un  froid  mortel  le  saisit  en  touchant 
cette  lettre  ,  qu'il  y  a  (juelques  heures  il  eût  acheté  de  dix  an- 
nées de  sa  vie. Il  voulut  l'ouvrir,  mais  un  nuage  courut  devant  ses 
veux,  et  sa  main  tremblante  fut  forcée  de  s'y  re|)rendreà  tiois  fois 
avant  de  rompre  le  cachet  qui  renfermait  le  secret  de  sa  desti- 
née. Enfin  il  y  parvint,  mais  son  cœur  battait  si  \iolenmient 
qu'avant  d'être  en  état  de  lire  un  mot,  il  fut  obligé  d'appuyer 
sa  main  dessus  pour  en  arrêter  les  battemens  précipités.  La 
missive  était  courte  :  elle  contenait  trois  mots,  que  la  svelte 
et  gracieuse  écriture  de  Gelsomina  avait  soigneusement  enca- 
drés au  milieu  du  blanc  et  large  vélin  : 
u  E  tropjio  tarda  (  Il  est  trop  tard  !  )  n 
A  la  vue  de  ces  trois  mots  si  courts  ,  si  énergiques  ,  flam- 
Jjoyans  comme  les  trois  mots  du  festin  de  Dalthazar,  lejiMine 


LITTÉRATURE.  l()i) 

peintre  pSlit.  Les  violentes  pulsations  de  son  cœur  s'arrêtèrent 
d'elles-mêmes,  une  affreuse  constriction  resserra  sa  poitrine  , 
ini  froid  soudain  courut  diins  tous  ses  os  j  il  crut  qu'il  allait 
mourir!  Non,  quelque  impitoyable  que  fût  un  orgueil  dfi 
femme  ofl'ensée  ,  il  n'avait  pas  attendu  tant  de  rigueur  de  Gel- 
)<omitin.  li  la  savait  altière  et  exigeante  comme  toute  ame  qui 
demande  beaucoup  ,  parce  qu'elle  a  beaucoup  à  donner  :  mais 
il  ne  la  savait  pas  cruelle  et  sans  pitié.  11  ne  l'aurait  Jamais  crue 
capable  de  froisser  ainsi  à  plaisir  un  cœur  d'homme  qui  se  11. 
vrait  à  elle  ,  comme  le  patient  au  bourreau  ,  en  lui  disant  :  Fui» 
(le  moi  ce  que  tu  voudras.  Alors  ,  pnur  la  première  fois  ,  il  mau- 
dit cet  amour  insensé  qu'il  avait  repoussé  d'abord,  mais  qui 
peu  à  peu,  récliaufré  dans  son  sein  ,  comme  un  seipent ,  s'était 
enlacé  autour  de  lui  ,  pour  lui  ôter  le  libre  usage  de  toutes  ses 
facultés  ,  et  empoisonner  toute  son  existence.  Hors  de  lui,  et 
sentant  presque  sa  raison  clianceler  à  force  de  souffrir  ,  il  froissa 
dans  ses  mains  l'insultant  arrêt  qu'on  venait  de  lui  jeter,  et 
blasphéma  ,  (  le  ciel  lui  pardonne  !  )  non  plus  la  peinture,  non 
plus  Raphaël  cette  fois,  mais  son  idole,  Gelsomiiia,  Gelso- 
mina  elle-même  !  et  puis,  le  repentir  venant  aussitôt  après  l'ou- 
trage, il  se  jeta  à  genoux  devant  la  divinité  qu'il  venait  de  blas- 
phémer ,  répandit  son  ame  devant  elle  en  larmes  et  en  prières, 
et  reprit ,  mieux  scellé  que  jamais,  !e  joug  qu'il  venaitde  biiscr. 
Contradictions  bizarres,  mais  si  fréquentes  dans  l'histoire  du 
cœur  humain,  qu'elles  finissent  par  sembler  parfaitement  na- 
turelles !  Que  ceux-là  donc  condamnent  le  pauvre  Penui  ,  qui 
peuvent  dire  a  coup  sûr  :  u  Je  n'aurais  pas  fait  comme  lui.  >•> 

Puis  tout  d'un  coup  ,  par  une  de  ces  décisions  rapides  ,  spon. 
tanées  ,  qui  jaillissent  comme  une  inspiration  d'en-haut:  u  11 
faut  que  je  la  voie  ,  s'écria  Penni  !  tout  ce  que  je  n'ai  pas  pu  lui 
écrire,  je  le  lui  dirai  ;  en  me  voyant  si  malheureux,  elle  aura  pitié 
de  moi!  «Aussitôt,  sans  attendre  ces  tardives  réflexions  (pii 
succèdent  toujours  ,  pour  les  glacer  ,  à  nos  meilleures  inspira- 
tions ,  sans  prendre  même  le  temps  d'achever  sa  toilette,  ou 
d'en  rendre  le  désordre  plus  pittoresque,  Penni  ,  avec  toute  la 
bonne  foi  du  désespoir ,  s'élança  hors  de  chez  lui.  Courant  plu- 
tôt ([u'il  ne  marchait  dans  les  rues  de  Lucques  ,  il  fut  bientôt 
hors  de  son  enceinte,  et  ne  ralentit  le  pas  que  lorsque  les  ar. 
cades  blanchâtres  de  la  ville  commencèrent  à  briller  à  travers 


110  REVUE    UE    PARIS. 

le  feuillage  gris  des  oliviers,  hli,  force  lui  futdes'arièter  pour  se 
demander  une  bonne  fois  ce  qti'il  allait  faire.  uMe  recevra-t-clle.^ 
se  dit-il;  n  et  son  sang  échauffé  par  sa  course  rapide  se  figea 
tians  ses  veines  à  cette  seule  question.  «  N'importe  ,  se  dit-il  , 
en  prenant  son  parti ,  comme  un  soldat  à  l'assaut  qui  est  arrivé 
sur  le  bord  du  fossé  ;  n'importe  ;  il  est  trop  tard  pour  reculer. 
Si  elle  refuse  de  me  voir  ,  eh  bien  !  il  sera  toujours  temps  de 
me  briser  la  tête  contre  les  murailles  de  la  villa,  ou  de  me 
noyer  dans  sa  jiièce  d'eau  ,  afin  qu'elle  ne  refuse  pas  au  moins 
d'y  laisser  entrer  mon  cadavre,  i.  Et  reprenant  aussitôt  son  cou- 
rage à  deux  mains,  il  franchit  eu  deux  sauts  la  distance  qui 
l'en  séparait,  et  frappa  héroïquement  le  marteau  de  la  lourde 
grille. 

Elle  ne  s'ouvrit  pas  cependant  :  un  concierge,  auquel  une 
consigne  toute  spéciale  semblait  avoir  été  donnée,  s'avanci 
lentement ,  scrupuleusement ,  et  cherchant  à  reconnaître  d'un 
œil  soupçonneux  l'ennemi  qui  s'avançait,  u  La  signera  niar- 
chesa  est-elle  visible?  )«  demanda  le  peintre  d'une  voix  qui 
s'efforçait  d'être  assurée.  Le  concierge  hocha  la  tête  d'un  air 
négatif  où  le  respect  se  confondait  avec  une  légère  nuance 
d'ironie:  «  Visible  pour  tout  le  monde,  excepté  pour  votre 
seigneurie.  »  Et  il  s'inclina  pour  ne  pas  ient;ontrer  le  regard  de 
haine  que  lui  jeta  Penni ,  heureux  de  trouver  quelqu'un  sur 
qui  il  pût  faire  tomber  cette  puissante  colère  qui  l'élouffait 
depuis  une  heure. 

u  Allez  dire  à  la  signora  que  j'ai  à  lui  parler  pour  une  affaire 
importante  ,  reprit  le  jeune  homme  avec  hauteur  ,  et  que  je 
réclame  l'honneur  d'être  introduit  auprès  d'elle. 

—  Cette  peine  est  inutile  ,  monseigneur  •  la  signora  a  prévu 
le  cas  où  vous  vous  présenteriez,  et  m'a  expressément  défendu 
de  vous  recevoir.  Cependant ,  ajouta-t-il  en  voyant  encore  une 
fois  l'éclair  du  ressentiment  briller  dans  les  yeux  de  Penni, 
j'irai  si  cela  peut  vous  faire  plaisir. 

—  Une  pièce  d'or  pour  chacun  de  tes  pas  si  tu  me  rapportes 
une  réponse  favorable  !  s'écria  Penni.  Va  vite  ,  et  dis  bien  à  la 
signora...  Mais  non  ,  elle  sait  l'affaire  qui  m'amème.  Dis-lui 
seulement  que  je  suis  là  ,  décidé  à  user ,  comme  un  mendiant, 
le  seuil  de  la  grille  ,  à  force  de  ni'y  asseoir  ,  jusqu'à  ce  qu'elle 
s'ouvre  devant  moi.  » 


LITTERATURE. 


111 


Le  concier,'];c  s'éloi.'jna,  et  dix  minutes  s'écoulèrent ,  dix  mi" 
miles  qui  parurent  autant  de  siècles  à  Penni.  Il  revint  enfin, 
d'un  pas  plus  lent  qu'en  s'éloignant  et  avec  une  compassion 
peut-être  sincère  peinte  sur  sa  figure.  Il  ne  parla  pas  ;  mnis  un 
j;estede  mains  significatif,  et  cette  interjection  si  profondément 
ifalieiuie  ,  già  !  monosyllable  éloquent ,  entendu  de  Venise  à 
l'alerme,  apprirent  à  Penni  qu'il  n'y  avait  plus  rien  à  espérer 
|)our  lui. 

Le  coup  était  rude  ;  mais  Penni  ne  s'abattit  point  :  il  y  avait 
là  un  œil  étranger  qui  le  regardait.  Il  fit  bonne  con(enance,  ne 
prononça  pas  un  mot,  ne  se  permit  pas  un  geste  qui  pût  livrer 
sa  pensée  secrète  ,  jeta  au  concierge ,  qui  ne  souriait  plus  celte 
fois  ,  quelques  pièces  d'orque  celui-ci  n'avait  pas  gagnées  ,  et 
s'éloigna  d'un  pas  ferme  et  qui  sentait  son  honmie  de  cœur. 
Mais  quand  il  eut  tourné  le  coin  du  mur,  quand  il  eutcessé  de 
/7ose/' devant  le  regard  tie  ce  bourreau  subalterne,  qui  irait  dire 
à  sa  maîtresse  de  quel  air  il  avait  reçu  le  coup  mortel  ;  quand 
il  fut  seul  enfin  ,  seul  avec  sa  douleur,  s;ins  un  œil  étranger 
pour  y  insulter,  alors  une  affreuse  angoisse  lui  serra  le  cœur  , 
et  cette  force  factice  qui  l'avait  soutenu  jusque-là  l'abandonna 
fout  d'un  coup.  Il  tomba  ,  plutôt  qu'il  ne  s'assit,  sur  le  bord 
du  fossé  de  la  villa  ,  et  pleura  comme  un  enfant  ,  tout  en  ayant 
honte  de  lui-même  et  de  sa  faiblesse  ,  et  en  cachant  son  front 
dans  1  herbe  humide  ,  dont  la  fraîcheur  le  soulageait. 

C'est  ainsi  qu'il  passa  le  reste  de  la  journée  ,  plongé  dans 
cette  muette  stupeur  qui  est  aux  peines  du  cœur  ce  que  l'opium 
est  aux  peines  physiques  ;  véritable  léthargie  intellectuelle  ,  où 
lame,  à  force  de  souffrir,  s'engourdit  sur  la  souffrance  même  ; 
sorte  de  milieu  entre  le  sonmieil  et  l'anéantissement ,  jilus  près 
cependant  de  ce  dernier.  Penni ,  caché  dans  Iherbe  ,  et  laissant 
jiasserles  heures  sans  les  conipter,  à  peu  près  aussi  insensible 
que  le  sol  sur  le(iiiel  il  appuyait  sa  tête  ,  l^enni  savait  vague- 
ment qu'il  souffrait,  mais  il  y  avait  des  moniens  où  il  ne  savait 
plus  pourquoi.  Il  s'étourdissait  sur  son  malheur,  comme  \\n 
enfant  (pii  s'endort  les  larmes  aux  yeux  ,  et  garde  encore  ,  dans 
ses  rêves  ,  la  vague  conscience  de  sa  douleur  ;  et  puis  il  y  avait 
desmomens  où  lesentinient  de  ses  souffrances  se  ressaisissait  de 
lui  avec  une  telle  puissance  ,  où  son  malheur  lui  apparaissait 
si  net  et  si  distinct,  qu'il  en  avait  peur,  et  que  sa  raison  ,  par 


112 


REVUE    DE    PARIS. 


intervalles,  lui  semblait  prête  à  lui  ôchapper.  Frêles  machines 
que  nous  sommes  !  toute  sensatioti  un  peu  extrême  ,  l'amour  , 
le  malheur ,  le  génie,  confinent  à  la  folie  ;  et  Penni ,  ])lus  riche" 
ment  doté  qu'un  autre  de  cette  belle  et  puissante  faculté  de 
souffrir,  y  touchait  à  la  fois  par  tous  ces  points.  Alors  les  idées 
les  plus  inseiistîes  ,  les  projets  les  plus  forcenés,  passaient  de- 
vant son  esprit  comme  des  tentations  infernales,  auxquelles  il 
n'avait  pas  trop  de  toute  sa  raison  pour  résister.  Il  y  avait  des 
niomens  où  il  voulait  mettre  le  feu  à  la  villa  ,  et  enlever  Gelso- 
mina  échevelée  ,  au  milieu  des  débris  fumans  ;  d'autres  où  il 
voulait  parvenir  de  force  jusqu'à  elle,  et  se  tuer  sous  ses  yeux  ; 
et  puis  ,  au  milieu  de  tous  ces  lugubres  tableaux  ,  qu'il  combi- 
nait avec  un  sombre  plaisir  ,  il  songeait ,  avec  cette  coquetterie 
pittoresque  et  ce  besoin  de  faire  effet  qui  s'associe  si  plaisam- 
ment <à  un  désespoir  de  poète  ou  de  peintre,  à  la  figure  qu'il 
ferait  ,  pâle  et  sanglant ,  en  reposant  sa  tête  mourante  sur  le 
scinde  Gelsomina  ,  qui  cette  fois  peut-être  ne  le  repousserait 
pas  ;  ou  bien  eu  franchissant,  avec  sou  précieux  fardeau  dans 
ses  bras,  les  décombres  enflammés  ,  et  en  repoussant  du  geste 
et  du  regard  ceux  qui  tenteraient  de  la  lui  arracher  ;  puis, 
honteux  de  cet  enfantillage  de  la  passion,  tour-à-tour  stupide 
ou  sublime  .  il  se  prenait  à  rire  de  lui  et  de  son  égarement  avec 
un  rire  insultant  et  sauvage.  Il  avait  honteet  pitié  de  lui-n)ênie; 
il  pleurait  couune  nu  enfant  sur  sa  propre  dégradation,  en  se 
voyant  tombé  assez  bas  pour  jouer  ainsi  avec  sa  douleur  ,  au 
lieu  de  la  porter  comme  il  convenait  à  un  homme  ,  ou  de  la  re- 
jeter loin  de  lui  avec  la  vie. 

La  nuit  cependant  était  venue,  et  le  malheureux  ,  baigné  des 
humides  émanations  de  la  rosée  du  soir  ,  s'en  aperçut  enfin  en 
relevant  la  tête.  Le  ciel  était  noir,  et  les  ténèbres  épaisses 
comme  celles  qui  pesaient  sur  son  amc  ;  il  n'y  avait  pas  une 
étoile  à  l'horizon  ,  pas  une  trouée  de  ciel  bleu  au  milieu  des 
nuages,  rien  qui  lui  parlât  de  bonheur  et  d'espérance,  et  il 
s'en  réjouit.  Ce  ciel  ainsi  sombre  et  rétréci ,  tjui  semblait  peser 
sur  sa  lête,  convenait  à  l'état  de  son  amc  terne  ,  sans  couleur 
et  sans  horizon  comme  lui.  Il  se  leva  ,  plutôt  ranimé  qu'abattu 
par  cette  longue  pause.  Il  se  redressa  ,  en  (juelque  sorte ,  pour 
faire  face  à  sa  douleur ,  content  de  ne  plus  voir  au-dessus  de  sa 
tête  ce  jour  (jui  l'importunait  et  ce  soleil  qui  lui  était  odieux. 


LITTERATURE. 


113 


Comme  les  oiseaux  de  nuit  qu'il  en(entlait  sans  les  voir  voltiger 
autour  de  lui  ,  on  eût  dit  qu'il  se  réjouissait  du  retour  de  la  nui(> 
et  qu'il  allait,  connue  eus  ,  recommencer  à  vivre.  Il  marcha 
c|uclqucs  pas,  et  sentit,  plutôt  qu'il  n'aperçut  devant  lui  le 
fossé  et  le  mur  de  la  villa.  Aussilôt,  par  une  de  ces  décisions 
rapides  et  spontanées  que  la  passion  accepte  sans  savoir  d'oi'i 
elles  lui  viennent,  l'idée  lui  vint  qu'il  n'y  avait  que  ce  mur  entre 
lui  et  Gelsomina,  et  ce  mur  était  •raiichi  avant  qu'il  se  fût  même 
demandé  ce  qu'il  gagnerait  à  le  francliir. 

Mais  une  fois  dans  l'enceinte  de  cette  villa  qu'il  connaissait 
si  bien ,  dont  chaque  arbre,  dont  chaque  sentier  lui  rappelait 
lin  souvenir  ,  le  courage  lui  faillit  tout  d'un  coup.  Cette  réso- 
lution qu'aucun  danger  n'aurait  pu  briser  s'abattit  tout  d'un 
CDup  devant  le  sentier  qu'avait  foulé  le  pied  de  Gelsomina  , 
l'iirbuste  (ju'uvait  effleuré  sa  robe,  la  fleur  dont  elle  avait  res- 
piré le  parfum.  Cette  conscience  enivrante  de  se  sentir  près 
ilelle,  de  respirer  le  même  air,  de  s'abriter  sous  le  mémo 
toit;  et  |)uis  ce  passé  tout  entier  qui  revenait  ,  avec  tous  ses 
doux  et  amers  souvenir;  cette  longue  et  simple  histoire  de 
douze  mois  de  bonheur,  pleins  comme  un  siècle  et  courts 
comme  une  heure;  ce  je  ne  sais  quel  parfum  tiède  et  enivrant 
que  répand  dans  l'air  le  voisinage  de  l'objet  aimé;  tout  fit 
passer  dans  les  veines  de  Penni  celte  molle  langueur  ,  plus 
énervante  (pie  le  souffle  du  sirocco  ,  plus  contagieuse  que 
l'haleine  enfiévrée  de  la  malaria.  Il  se  laissa  tomber  sur  la 
pelouse,  en  face  des  fenêtres  de  Gelsomina  ,  vaincu  ,  désarmé 
de  tous  SCS  noirs  projets  ,  heureux  presque  et  déjà  découragé 
de  mourir!  il  y  resta  long-tenqis  sans  projet,  sans  pensée  , 
mais  fasciné,  comme  la  phalène  étourdie  ,  par  la  faible  clarté 
d'une  lampe  qui  brûlait  dans  le  boudoir,  trop  heureux  s'il 
eût  pu  comme  elle  aller  froisser  son  aile  contre  les  froids 
vitraux. 

Pendant  ce  long  hynme  du  cœur,  nuiet  et  silencueux,  qui 
montait  dans  le  repos  de  la  nuit  vers  le  sanctuaire  d'une 
divinité,  inexorable  et  sourde  comme  celles  de  la  fable,  la 
lune  se  leva  derrière  la  villa.  Ses  rayons  ,  en  laissant  dans 
l'ombre  toute  la  façade  et  toute  la  pelouse  où  se  trouvait 
Penni,  passaient  par-dessus  sa  tête  pour  aller  derrière  lui 
argenter  l'épaisse  et  sombre  feuillée.  En  se  retournant  pour 


11-4  RKVUE     DE     PARIS. 

es  suivre  du  regard  ,  une  blanche  colonnade  de  marbre  ,  blan- 
chie encore  par  la  clarté  de  lu  lune  ,  s'offrit  à  lui ,  et  son  cœur 
la  reconnut  avant  ses  yeux.  C'était  la  rotonde  de  Psyché,  la 
Farnesina  du  vieux  marquis,  le  premier  théâtre  de  sa  gloire 
et  de  son  bonheur.  Un  penchant  involontaire ,  et  contre  lequel 
il  essr.ya  en  vain  de  lutter  ,  attira  ses  jias  de  ce  côté.  Il  arriva 
devant  la  porte,  elle  était  fermée;  mais  une  fenêtre  mal  close 
lui  livra  passage  dans  l'intérieur  du  casino;  et,  ouvrant  lui- 
même  toutes  les  fenêtres  du  coté  du  levant,  il  laissa  la  pure 
et  douce  clarté  de  la  lune  tomber  à  larges  flots  sur  ces  pages 
aussi  chastes  qu'elle. 

Alors,  le  croira-t-on,  en  face  de  ces  fantastiques  créations 
toutes  fraîches  écloses  de  son  cerveau  ,  et  de  ce  jour  non  moins 
fimtastique  (pii  semblait  fait  pour  les  éclairer,  P^nni  se  sentit 
pris  contre  son  propre  ouvrage  d'une  de  ces  haines  forcenées 
qu'on  comprendrait  à  peine  chez  le  génie  pour  une  de  ses 
œuvres  avorté<!s.  k  La  voilà  donc!  s'écria-t-il  en  serrant  le 
poing  avec  fureur,  et  en  faisant  voler  de  la  muraille  un  large 
éclat  de  plâtre  et  de  peinture  qui  emporta  ,  hélas  !  la  pins 
notable  part  des  ailes  de  Cupidon  ,  la  voilà  donc  cette  miséra- 
ble fresque  qui ,  pour  une  vainc  gloriole  que  je  méprise,  que 
je  foule  aux  pieds  ,  m'a  coûté  le  bonheur  de  ma  vie  !  Ainsi  elle 
restera  là  ,  éternellement  là  pour  reparler  à  la  marquise  de  mon 
impudence  et  de  ma  folie  ,  et  lui  dire  :  C'est  pour  cette  chaux 
barbouillée  d'huile  que  l'insensé  n'a  pas  voulu  de  toi  ;  voilà  la 
rivale  à  laquelle  il  t'a  sacrifiée  !  Eh  bien  !  sois  vengée  ,  Gelso- 
mina.  ii  Et  dans  sa  fureur  ,  dégainant  son  épée  contre  sa  propre 
création  ,  il  allait  consonmier  pièce  à  pièce  ce  singulier  parri- 
cide. IMais  une  pensée  l'arrêta  :  le  sacrifice  eût  été  trop  long, 
trop  douloureux  peut-être  pour  les  entrailles  d'un  père.  D'ail- 
leurs il  fallait  que  Gelsomina  y  assistât,  qu'elle  sût  qu'il  était 
fait  pour  elle,  qu'elle  vît  le  travail  de  la  destruction  s'accom- 
plir, et  l'œuvre  périr  sous  ses  yeux  de  la  main  même  de  son 
auteur.  Il  réfléchit  lui  instant  comment  il  pourrait  frapper 
d'un  seul  coup  ce  laborieux  ouvrage  de  deux  années  ,  couvé 
avec  tant  d'amour,  et  déjà  couronné  de  tant  de  gloire.  II 
regarda  autour  de  lui  :  les  débris  de  ses  échafaudages  étaient 
encore  entassés  sous  le  vestibule  du  casino.  Au  dehors ,  sur 
la  verte  pelouse  ,  quelques  racines  ,  quelques  tiges  d'arbustes 


LITTÉRATURE.  115 

rassemblées  en  monceau  par  les  jardiniers  et  rédiiiles  en  cen- 
dres ,  suivant  rnsagc  lucquols  ,  pour  fertiliser  le  terrain  ,  lais- 
saient encore  échapper  «[uelques  vestiges  de  fiiinée.  Le  feu  ! 
le  feu!  s'écria  Penni  avec  une  joie  sauvage,  et  s'élançant 
auprès  du  monceau  de  cendres,  il  eut  bientôt  déterré  sous  elles 
([uelques  restes  de  braises  qui  suffisaient  à  son  projet.  Aussitôt, 
avec  un  soin  et  une  [)atienee  vraiment  édifiantes,  il  com- 
mença à  transporter  pièce  à  pièce  tons  les  déiiris  d'écliafaudage 
dans  le  casino  ;,  et  à  construire  sous  chacune  de  ses  fresques 
un  bûcher  suffisant  pour  la  consumer ,  ou  Teiisevelir  du  moins 
sons  une  épaisse  couche  de  fumée.  Plusieurs  heures  s'écoulè- 
rent dans  ce  pénible  travail  ,  et  semblèrent  des  minutes  à 
Penni.  Enfin  ,  lorsque  tout  fut  prêt,  vers  minuit  environ,  il 
alla  prendre  dans  le  foyer  soigiieuseii;ent  entretenu  par  lui 
uni;  largo  poignée  de  branches  enflammées  ,  et ,  sans  hésiter  un 
instant ,  sans  un  regret ,  sans  un  remords  ,  il  mit  le  feu  au  pre- 
nner  bûcher,  puis  à  tous  les  autres  successivement.  A  peine 
avait-il  Uni  que  déjà  la  flamme,  sans  sortir  de  l'enceinte  du 
casino,  dont  elle  n'avait  pas  encore  atteint  le  toit,  rampait 
furieuse  et  échevelée  le  long  de  ces  fresques  admirables  qui 
auraient  fait  à  elles  seules  la  renonmiée  d'un  peintre  ;  la  blonde 
et  gracieuse  tète  de  Psyché,  répétée  dans  chaque  tableau, 
disparaissait  tour-à-tour  de  chacun  de  ces  murs  où  l'amour  et 
le  génie  aviiient  su  la  faire  vivre;  les  chairs  se  tordaient,  les 
contours  se  brisaient,  la  couleur  criait  sous  le  feu  et  se  cre- 
vassait en  énormes  scories,  où  l'œil  du  plus  habile  dilettante  , 
l'œil  du  marquis  lui-même,  s'il  eût  assez  vécu  pourvoir  ce 
jour  néfaste  ,  n'eût  pas  aperçu  trace  d'un  chef-d'œuvre. 

Et  cependant  Penni  ,  les  bras  croisés  ,  debout  devant  l'en- 
trée de  ce  paudœ-monium  de  feu,  regardait  avec  une  joie  sau- 
vage les  progrès  de  l'incendie  ;  de  tenq)s  en  temps  ,  un  éclat  de 
rire  convulsif  venait  tordre  sa  lèvre  quand  un  pan  de  mur  tout 
entier,  calciné  par  la  chaleur,  se  fendait  en  eff'açant  tout 
vestige  de  la  fresque  qui  l'avait  couvert  :  du  reste,  pas  un 
regret ,  pas  une  larme  ,  pas  une  pensée  même  pour  ces  longues 
années  de  travail  dépensées  là,  dans  cette  salle,  entre  Gelso- 
mina  et  la  gloire  qui  lui  souriaient  toutes  les  deux;  pas  un 
souvenir  de  ce  passé ,  gros  de  tant  de  rêves  déçus  et  d'espé- 
rances avortées;  pas  une  aspiration  vers  cet  avenir,   riche 


116  BEVUE    DE    PARIS. 

naguère  de  tant  de  promesses.  Non ,  rien  que  le  présent,  et 
Gelsoiniiui ,  qui  le  regardait  sans  doute,  et  qui  aurait  un  regret 
peut-être  ;  mais  lui  il  n'en  avait  pas. 

Enfin,  les  progrès  de  l'incendie  qui  le  forçait  à  cbacpie 
instant  de  reculer  devant  son  intensité  toujours  croissante  .  et 
le  bruit  qu'il  entendit  du  côté  du  château  ,  l'avertirent  qu'il 
était  temps  de  songer  à  la  retraite  :  mais  son  projet  n'était  qu'à 
moitié  rempli  ;  le  sacrifice  était  consommé,  il  lui  restait  à  en 
recueillir  le  fruit.  Il  se  décida  donc  à  quitter  le  casino  ,  et  se 
perdit  dans  les  massifs  de  feuillage  pour  échapper  aux  domes- 
tiques qu'il  voyait  accourir  de  la  villa. 

Il  est  temps  cependant  de  revenir  à  cette  pauvre  marquise 
que  nous  avons  perdue  de  vue  depuis  si  long-temps.  Si  stoïque 
que  soit  une  vanité  de  femme  blessée  ,  nous  ne  prétendrons 
pas  toutefois  que  la  signora  eût  écrit  sans  déchirement  de 
cœur  à  Penni  cette  sèche  et  froide  lettre  ,  et  eût  fait  sans 
remords  fermer  pour  lui  la  porte  de  sa  villa.  Nous  n'oserons 
pas  même  affirmer  qu'une  fois  la  lettre  partie  et  la  consigne 
donnée  ,  le  regret  n'eût  pas  suivi  cet(e  détermination  un  peu 
prompte  ,  et  que  la  honte  seule  et  l'orgueil  féminin  n'eussent 
pas  empêché  de  la  rétracter.  Quoi  qu'il  en  soit ,  jamais  soirée 
n'avait  paru  aussi  longue  à  la  belle  veuve,  tout  habituée 
qu'elle  fût  à  la  solitude  ;  jamais  ses  femmes  en  la  déshabillant 
n'avaient  trouvé  son  humeur  aussi  difficile.  Restée  seule  enfin, 
elle  se  promenait  à  grands  pas  dans  sa  chambre  ,  dans  le  dé- 
sordre élégant  d'une  toilette  de  nuit ,  frappant  de  temps  en 
temps  avec  humeur  de  son  petit  pied  les  soyeux  tapis  qu'il  fou- 
lait,  mécontente  d'elle  même,  mécontente  du  genre  humain 
méconlenle  surtout  de  Penni,  et  cependant  s'en  voulant  à 
elle-même  de  ne  pas  lui  en  vouloir  davantage.  11  le  méritait 
bien,  se  répétait-elle  à  elle-même  vingt  fois,  comme  pour 
apaiser  un  remords  de  conscience  ,  et  faire  taire  un  poi'cro 
disgrazialo  ,  qui  ,  souillé  par  son  cœur,  lui  venait  autant  de 
fois  sur  les  lèvres;  mais  bientôt  tout  son  orgueil  de  femme  se 
révoltait  à  l'idée  (pfelle  pourrait  bien  avoir  aussi  quelques 
torts  ,  et  l'avocat  secret  que  Penni  avait  là  sous  le  peignoir 
brodé  se  trouvait  encore  une  fois  réduit  au  silence. 

Tout-à-coup  une  longue  gerbe  de  clarté  rougeâtrc  s'èlauça 
qu  dessus  des  noirs  massifs  de  verdure  et  fit  pâlir  les  bougies 


LITTKRATURK.  117 

iliiiis  la  chambre  de  Gelsoinina.  Pâle  et  saisie,  elle  s'élança 
vers  la  fenêtre  5  le  casino  brûlait.  Quelques  instaiis  encore  , 
et  il  ne  resterait  plus  rien  de  cette  œuvre  merveilleuse  qui 
avait  coûté  si  cher  à  Penni  et  à  elle.  S'il  était  tableaux  au 
monde  que  la  marquise  crût  détester  ,  c'était  cette  malencon- 
treuse vie  de  Psyché,  sa  rivale,  comme  la  peinture  qu'un 
jeune  insensé  n'avait  su  ni  lui  sacrifier  à  temps  ni  lui  préférer 
sans  regret.  Jamais,  depuis  la  fatale  entrevue  ,  elle  n'avait 
remis  le  pied  dans  ce  casino  ,  maudit  comme  les  souvenirs 
qu'il  lui  rappelait  !  Eh  bien  !  au  moment  où  elle  le  vit  brûler  , 
il  lui  sembla  que  jamais  plus  poignante  douleur  n'était  entrée 
dans  son  ame  ;  alors,  pour  la  première  fois  peut-être  ,  elle  sut 
combien  elle  aimait  Penni,  malgré  toutes  ses  rigueurs  ,  tous 
ses  dédaijis  affectés ,  tous  ses  refus,  aussitôt  démentis  que 
prononcés  :  c'était  là  tout  ce  qui  lui  restait  de  lui ,  et  elle  al- 
lait le  perdre!  Là  était  l'avenir,  la  renommée,  l'existence 
tout  entière  de  ce  pauvre  jeune  homme  quelle  avait  enlevé  à 
la  peinture  et  aux  riches  promesses  de  son  avenir  ,  pour  le  re- 
pousser du  pied  dans  la  foule  d'où  il  était  sorti  ;  et  elle  lui 
avait  laissé  faire  le  sacrifice  pour  ne  pas  l'accepter  ,  et  elle 
s'était  joué  de  sa  candide  douleur ,  de  son  naïf  désespoir  ;  elle 
avait  joint  l'insulte  à  la  cruauté,  elle  avait  répondu  à  sa  let- 
tre, toute  palpitante  d'amour,  tout  humble  de  repentir,  par 
ces  trois  mots  ,  si  froidement  cruels  :  E  troppo  tafdi  !  Eh 
bien!  ce  mot  était  vrai  ;  il  était  trop  tard  pour  la  pitié  ,  trop 
tard  pour  le  bonheur.  Gloire,  avenir,  passé  même,  Penni 
avait  tout  perdu  ,  et  l'avait  perdu  pour  elle  !  Et  cependant  s'il 
eût  pu  lire  au  fond  du  cœur  de  Gelsomina  ,  Penni  se  fût  trouvé 
peut-être  trop  vengé  ! 

Cependant  l'incendie  continuait,  et  le  toit  du  casino  ,  en 
s'écroulant ,  livrait  déjà  passage  a  une  longue  colonne  de 
llamme.  Gelsomina  se  tordait  les  mains  de  douleur  à  cet  af- 
freux spectacle  ,  et  cependant ,  clouée  à  sa  place  par  une  amère 
curiosité  ,  elle  n'osait  pas  s'éloigner  un  instant  jusqu'à  ce  que 
tout  fût  dit  et  (jue  Penni  n'eût  plus  rien  à  perdre  ici-bas!  Elle 
sonna,  personne  ne  vint  j  tous  les  domesti((ues  avaient  couru 
au  feu  sans  oser  l'avertir,  espérant  peut-être  pendant  son  som- 
meil lui  dérober  cette  triste  nouvelle.  Elle  était  seule  ,  seule 
dans  cette  immense  villa  ,  en  face  de  l'incendie  qui  dévorait 


118  REVUE    DE    PAtllS. 

ce  qu'elle  contenait  de  plus  précieux.  Les  yeux  fixés  sur  ce 
spectacle  ,  où  la  ramenait  sans  cesse  un  horrible  attrait,  elle 
s'accusait  à  haute  voix  d'injustice  et  de  cruauté  ,  et  implorait 
son  pardon  de  Penni  comme  s'il  eût  été  là.  A  cet  instant  ,  la 
clarté  de  Tincendie ,  toujours  de  plus  en  plus  vive ,  lui  fit  aper- 
cevoir dans  les  carreaux  le  reflet  d'un  honmie  silencieux  et 
immobile  à  coté  d'elle.  Elle  se  retourna  avant  même  de  pren- 
dre le  temps  d'avoir  peur,  et  espérant  que  tout  cela  ne  serait 
qu'un  rêve  pénible  que  le  jour  allait  dissiper.  Cet  homme  ,  ou 
plutôt  cette  statue  ,  fit  un  pas  et  s'agenouilla  devant  elle  : 
ic  Madame  la  niarqm'se  n'aimait  pas  la  peinture ,  dit  une  voix 
qui  la  fit  tressaillir  jus([u'au  fond  de  ses  veines  ,.j'ai  voulu  la 
délivrer  de  ce  casino  comme  je  l'avais  délivrée  de  moi.  A-t-elle 
d'autres  ordres  à  donner  à  son  humble  serviteur?  d 

«  Si^norLuca  Penni ,  dit  la  marquise  en  se  faisant  violence 
pour  ne  pas  sauter  à  son  cou  ,  vous  êtes  un  sacrilège  ;  on  de- 
vrait vous  couper  le  poing  comme  à  un  homme  qui  a  profané 
les  choses  saintes  ,  ou  tout  au  moins  vous  enfermer  dans  une 
maison  de  fous  ;  mais  ce  pavillon  sera  rebâti,  et  vous  y  re- 
commencereï  les  chefs-d'œuvre  que  vous  venez  de  détruire. 
Ma  main  n'est  qu'à  ce  prix,  entendez-vous,  méchant!  >■>  ajou- 
ta-t-elle  en  fermant  de  sa  petile  main  potelée  la  bouche  qui 
voulait  protester.  Pour  cette  main-là,  Penni  eût  donné  la 
Farnesine  de  son  maître  Raphaël  et  ses  L(^ggie  par-dessus  le 
marché.  11  se  tut  et  ne  protesta  plus  contre  l'arrêt  ;  il  aurait 
toujours  bien  le  tenqis  d'en  appeler. 

Les  domestiques  ,  (jui  vinrent  plus  tard  annoncer  à  la  mar- 
quise que  tout  était  détruit,  furent  assez  étonnés  de  trouver 
là  Penni ,  et  plus  encore  peut-être  de  le  voir  sourire  à  la  nou- 
velle qu'ils  lui  apprenaient.  Il  tint  bon  cependant,  et  le  casino 
ne  fut  pas  rebâti  j  mais  il  garda  la  villa,  et  lu  marcjuise  cette 
fois  ne  réclama  pas  contre  le  testament. 

Rosseuvv-Sai>t-Hilaire. 


TABLEAUX  D'HISTOIRE. 


L'ABJURATION  DE  HENRI  IV. 


[1393.; 


PenJant  les  fléplorables  circonstances 
de  i5g3  qui  anarchisaicnt  lu  Franco, 
Henri  se  présenta  devant  l'arclievèque  de 
Bourges  à  Saint-Denis  pour  embrasser  la 
religion  chràtipiine.  Le  peuple  entendit 
avec  transport  les  sermens  de  son  roi,  la 
Ligue  fut  anéantie,  et  Henri  IV  régna  en 
père  sur  la  France. 

(Livret  DU  Salon.) 


Depuis  que  le  roi  de  Navarre  avait  reçu  de  Henri  III  assas- 
siné la  couronne  de  France  à  conquérir  ,  c'est-à-dire  de[)iiis 
bientôt  quatre  années,  ce  prince  avait  vécu  la  vie  de  roi  la 
plus  aventureuse  qui  se  puisse  voir ,  toujours  aux  champs  et  la 
cuirasse  sur  le  dos  ,  tantôt  h  la  tète  d'une  nombreuse  noblesse, 
tantôt  iibandonné  de  presque  tous  ses  serviteurs  ;  un  jour  iiux 
portes  de  Paris  ,  le  mois  suivant  au  bout  du  royaume  ;  sans 
cesse  manquant  d"ar*;ent  et  jamais  de  courajje  ,  le  gentil- 
homme le  plus  gueux  et  le  plus  brave  carabin  de  son  armée. 
Ce  qui  ne  rernpêchait  pas  d'être  amoureux  autant  que  prince 
de  sa  race  ,  tout  connne  s'il  avait  eu  à  donner  ,  pour  vaincre  les 
scrupules  et  fermer  les  yeux  aux  surveillans ,  des  trésors  ,  des 
honneurs  et  des  emplois.  Il  paraît  qu'on  lui  faisait  crédit  sur 


120  BKVUK    DK     PARIS. 

sa  bonne  chance,  car  il  avait  déjà  maîtresse  en  Guyenne, 
celle-ci  d'ancienne  date  et  presque  oubliée  ,  maîtresse  de  pas- 
sage enlevée  au  cloître  de  Montmartre  ,  et  maîtresse  régnante 
à  Compiègne.  Il  en  aurait  trouvé  sans  doute  une  quatriènie  à 
Roueu  ,  si  le  duc  de  Parme  lui  avait  laissé  prendre  cette  ville  , 
au  siège  de  laquelle  il  ne  gagna  qu'une  arquebusade  dans  les 
reins.  Mais  celle  qui  avait  maintenant  toute  puissance  sur  son 
cœur ,  c'était  la  fille  du  marquis  de  Cœuvres  ,  gouverneur  de 
Koyou  ,  Gabrielle  d'Estrées,  laquelle  il  avait  prudemment 
mariée  à  un  bon  et  honnête  gentilhomme  pour  être  plus  sûr 
de  la  posséder  seul ,  et  qui  le  trompait,  lui  amant  en  titre, 
tout  comme  si  elle  n'eût  pas  eu  d'autre  mari. 

Durant  ces  quatre  années  il  avait  remporté  de  belles  et 
glorieuses  victoires  ,  pris  un  certain  nombre  de  villes  en  Pi- 
cardie, en  Normandie,  en  Champagne,  au  grand  péril  de  sa 
personne  et  avec  plus  de  profit  pour  sa  réputation  que  d'avan- 
cement pour  ses  afTaires.  Jl  ne  lui  manquait  plus  guère,  pour 
pouvoir  se  dire  sérieusement  roi  de  France,  que  d'avoir  en  sa 
possession  Orléans,  Bourges,  Rouen,  le  Havre,  Troyes  , 
Sens,  Lyon,  Poitiers,  (Ihàtuau-Thierry  ,  Agen  ,  Laon  ,  Sois- 
sons,  Amiens,  Deauvais ,  Saint-Malo,  Toulouse,  et  autres 
lieux  de  semblable  ou  moindre  importance.  Mais  c'était  sur- 
tout Paris  qu'il  lui  fallait  ;  Paris  qui,  cinq  ans  déjà  passés, 
avait  eu  la  satisfaction  de  chasser  sou  roi,  et  ne  s'en  trouvait 
pas  plus  heureux  j  Paris  où  les  bourgeois  gagnaient  de  gros 
rhumes  à  monter  la  garde  ,  où  l'on  faisait  des  processions  eu 
armes,  où  l'on  se  nourrissait  pour  toute  pitance  de  sermons 
furieux  et  de  fausses  nouvelles  ;  où  l'on  croyait  régulièrement 
chaque  semaine  à  la  mort  du  Béarnais,  où  l'on  aurait  péri 
d'ennui  si  l'on  n'avait  pas  vu  pendre,  tour-;i-tour  et  les  uns 
par  les  autres,  quelques  modérés  et  (juehjues  zélés  du  même 
parti.  Il  l'avait  déjà  deux  fois  assiégé,  une  fois  affamé,  et  il 
revenait  de  temps  en  temps  autour  de  ses  murs  pour  voir  si 
le  bruit  de  ses  succès  y  avait  fait  brèche  ,  si  les  Espagnols 
étaient  encore  aux  portes  ,  si  les  politiques  qui  lui  voulaient 
du  bien  se  décidaient  à  sortir  de  leurs  cachette»;  mais  il  le 
trouvait  toujours  fermé  ;  les  soldats  du  roi  catholique  garnis- 
saient les  remparts,  tenant  en  mains  leurs  mèches  allumées  ; 
et  les  politiques  faisaient  des  épigrammes  à  la  sourdine,  comme 


LITTÉRATURE.  121 

ociis  d'esprit  qu'ils  élaient.  A  défaut  de  la  grande  ville, 
Henri  IV  tenait  Saint-Denis,  que  le  clievalier  d'Auniale  n'a- 
vait pu  lui  reprendre,  bien  qu'il  eût  choisi  pour  son  attaque 
le  jour  de  Sainte-Geneviève  :  de  telle  sorte  que  si  le  Louvre 
lui  manquait  pour  se  reposer  de  ses  fatigues,  au  moins  était-il 
assuré  d'être  couché  mort  en  terre  royale;  ce  qui ,  au  métier 
qii'il  faisait,  n^était  pas  une  mauvaise  précaution. 

Le  premier  mois  de  l'année  1593  avait  apporté  un  nouveau 
sujet  d'entretien  et  de  spectacle  aux  Parisiens ,  déjà  blasés  sur 
les  émotions  d'un  siège,  le  service  des  corps-de-garde  ,  les  ar- 
rêts du  parlement,  les  bulles  du  pape  et  les  décrets  de  Sor- 
boune  ;  voire  sur  la  popularité  de  leur  bien-aimé  duc  de 
Mjyenne,  dont  ils  faisaient  volontiers  d'étranges  moqueries. 
C'était  une  assemblée  des  trois  états  de  France  convoquée  par 
le  lieutenant-général  de  la  couronne  et  formée,  comme  il  se 
pouvait  ,  de  gens  ayant  quitté  leurs  villes  ,  abbayes  ou  châ- 
teaux ,  pour  s'acheminer  vers  Paris  à  travers  les  armées  de 
toute  espèce  et  de  toute  bannière  qui  parcouraient  le  pays  ; 
chacun  arrivant  pièce  à  pièce  «  comme  cordeliers  à  un  cha- 
pitre provincial,  n  Cette  réunion  ue  ressendjlait  guère,  en 
nombre  et  en  dignité  de  personnes  ,  aux  derniers  états-géné- 
raux tenus  dans  la  ville  de  Blois  en  1588  ,  où  siégeaient  plus 
de  cinq  cents  députés,  tous  des  plus  notables  ])anni  les  trois 
ordres  du  royaume  :  il  ne  s'y  trouvait  ni  princes  du  sang,  ni 
grands  officiers  de  la  couronne  ,  ni  pairs  ,  sauf  (juatre  maré- 
chaux et  un  archevê(iue  que  l'on  avait  fabriqués  tout  exprès. 
Les  malins  pouvaient  gloser  en  conscience  sur  la  maigieur 
extrême  de  ce  corps  ,  (jui  ne  prétendait  à  rien  de  moins  qu'à 
détruire  la  loi  de  succession  pour  la  couronne  de  France  et  à 
créer  un  roi  ;  «  connue  si  c'était  là,  disait-on,  une  cliose  de 
)i  délibération  ou  de  caprice  ;  comme  si  un  roi  était  ouvrage 
i>  de  main  d'homme  .  mais  ne  devait  pas  naître  de  Ini-méme 
11  pour  avoir  vie  et  valeur,  de  même  qu'un  rameau  vert  est 
))  produit ,  par  espace  de  temps  ,  du  suc  et  de  la  moelle  de  lu 
I)  terre  qui  entretient  la  sève  en  sa  vie  et  vigueur.  i>  On 
pouvait  alléguer  encore,  et  on  n'y  manquait  pas,  que, 
restreinte  et  mesquine  comme  elle  était  avec  de  si  hautes 
prétentions,  cette  assemblée  se  composait  pour  la  plupart  de 
>i  gens   factieux,  nécessiteux,  aU'amés   ilu   revenu  d'autrui  , 


122  REVUE    DE    PARIS. 

>i  aimant  le  trouble  parce  qu'ils  vivent  du  bien  du  bonhomme. 
51  et  ne  sauraient  vivre  du  leur,  sans  expérience  ni  jugement 
u  dans  les  affaires,  n  Tels  propos  se  répétaient  à  Paris  dans 
cent  maisons  bien  closes;  autour  du  roi  ,  sans  contrainte,  en 
plein  air,  et  .-i  gorge  déployée.  INIais  lui ,  mieux  avisé  ,  il  n'en 
prenait  sa  part  que  du  bout  des  lèvres  ;  car  enfin  cette  assem- 
blée ne  s'en  qualifiait  pas  moins  it  les  états-généraux  de 
France  ,  n  titre  toujours  imposant  pourla  multitude.  Ce  qu'elle 
aurait  décidé ,  valablement  ou  non  ,  à  tort  ou  à  raison  ,  n'en 
serait  pas  moins  une  affaire  finie  et  conclue,  près  de  laquelle 
des  intérêts  viendraient  se  rallier,  que  le  moindre  succès  de 
guerre  pourrait  rendre  tout-à-fait  solide  ;  et  l'instinct  de  sa 
raison  lui  avait  appris  que  ,  lorsque  des  hommes  sont  réunis 
avec  puissance  de  parler,  de  délibérer  et  de  voter,  on  ne  doit 
jamais  les  mettre  au  défi  de  faire  une  sottise. 

Déjà  il  venait  de  l'éprouver  lui-même.  Son  parlement  vaga- 
bond ,  son  fragment  de  cour  souveraine  ,  marchant  à  la  suite  de 
ses  bagages,  ne  s'élait-il  pas  mis  en  tête  dernièrement,  après 
les  injonctions  et  défenses  qui  appartenaient  à  son  office,  d'or- 
donner u  que  la  maison  où  se  tiendraient  les  prétendus  états  , 
»  et  la  ville  même  où  se  ferait  l'assemblée,  seraient  rasées  de 
»  fond  en  comble  pour  mémoire  perpétuelle  d'une  si  horrible 
51  trahison  ?  »  Ce  à  quoi  le  duc  de  Mayenne  avait  très-bien  ré- 
pondu ,  en  convoquant  les  députés  à  Paris,  et  en  les  logeant 
dans  la  grande  salle  du  Louvre.  Aussi  ne  jugea-t-il  pas  prudent 
de  le  prendre  sur  un  ton  si  Ivaut  avec  des  gens  {[ue  le  roi  d'Es- 
pagne appelait  u  révérends,  illustres,  magnificjues  et  bien- 
»  aimés  :  )i  il  se  contenta  de  déclarer  l'assemblée  nulle  et  illé- 
gale, d'inviter  ceux  qui  s'y  seraient  laissé  conduire  à  s'en 
départir  sous  quinze  jours  ;  mais  ,  en  même  temps  ,  il  crut  de- 
voir leur  faire  des  avances  au  nom  des  princes  et  seigneurs  ca- 
tholiques (jui  suivaient  son  parti ,  en  proposant  une  conférence 
amiable  qui  aurait  lieu  entre  Paris  et  Saint-Denis.  Et  pour  ce 
qui  était  de  lui-même,  de  cette  hérésie  qu'on  lui  reprochait , 
il  n'y  était  pas  si  obstinément  attaché  ,  ce  disait-il ,  ([u'il  ne  fût 
prêt  à  quitter  sou  erreur  si  elle  lui  était  démontrée.  Il  ne  de- 
mandait pas  mieux  que  de  s'instruire;  il  avait  plusieurs  fois 
commencé  de  bonne  foi  ses  études  sur  ce  point  ;  mais  toujours 
il  en  avait  été  distrait  par  quelques  occasions  de  guerre  ,  et  ce 


LITTKRATUKK.  123 

ii't'-tnit  pas  un  temps  favorable  à  de  si  gr.ives  pensées  que  celui 
où  le  bruit  du  canon  venait  sans  cesse  se  mettre  de  la  partie  , 
où  il  fallait  apprendre  son  catécliisnie  à  cheval. 

Or ,  ce  n'était  pas  seulement  l'assemblée  de  Paris  qui  lui 
donnait  des  soucis  et  qui  lui  commandait  cette  douceur  de 
lanfjaa;e  ;  il  voyait  autour  de  lui  «  des  visages  tristes  ,  des  con- 
)i  tenances  mélancoliques,  des  haussemens d'épaules  ,  deslè- 
»  vemens  d'yeux  vers  le  ciel ,  des  croisemens  de  bras  sur  la 
»  poitrine,  des  chuchotemens  à  roreille.  n  Telle  était,  depuis 
<]nelque  temps  surtout,  la  mine  habituelle  des  principaux  ca- 
tholiques qui  avaient  embrassé  les  chances  de  sa  fortune  ;  tous, 
las  et  dégoûtés  de  cette  guerre  sans  fin  ,  de  ces  victoires  sans 
profit ,  de  cette  royauté  besoigneuse  qui  ne  payait  qu'en  re- 
inerciemens  et  en  promesses  ,  de  cette  cour  campée  dont  la 
ville  de  Mantes  était  le  plus  délectable  séjour.  Ceux-là  ne  se 
;;ènaient  plus  pour  dire  que  c'était  assez  dépreuve  et  de  pa- 
tience ;  (jue  Dieu  se  prononçait  clairement,  que  la  valeur  des 
nombattans  n'y  pouvait  rien  ,  qu'il  fallait  en  finir  par  une  bonne 
messe,  puisque  le  ciel  mettait  le  trône  de  France  à  ce  prix  , 
sans  quoi  ils  aviseraient  de  leur  côté  à  trouver  un  roi  complet, 
un  roi  catholique.  Et  comme  Henri  IV  avait  des  cousins,  luxe 
lie  f)arenté  assez  fâcheux  pour  les  rois  ,  ils  avaient  jeté  déjà  les 
yeux  sur  le  jeune  Charles  de  Bourbon,  fils  et  petit-fils  de  hu- 
guenots ,  mais  à  présent  cardinal  de  la  sainte  église  romaine  ; 
aussi  disposé  que  parent  quelconque  à  dépouiller  de  la  cou- 
ronne le  chef  de  sa  famille,  et  auquel  il  ne  répugnait  nulle- 
ment de  s'appeler  Charles  X. 

De  l'autre  côté  il  rencontrait  le  regard  sévère  et  défiant  des 
huguenots,  ses  plus  anciens,  ses  meilleurs  amis  ,  mais  amis 
grondeurs  ,  hargneux,  et  ayant  sans  cesse  à  la  bouche  le  sou- 
venir de  leurs  services.  Ceux-ci  lui  remontraient  hardiment 
<[u'il  était  sorti  de  leur  giron  et  de  leurs  entrailles  ;  que  ce  qu'il 
avait  de  puissance  ,  de  force  ,  de  renom  ,  il  le  devait  à  leur  se- 
cours ,  qu'ensemble  ils  avaient  couru  les  mêmes  périls  ,  sup- 
porté les  mêmes  misères ,  passé  les  mêmes  mauvais  temps  ;  que 
ce  n'était  raison ,  ni  probité  ,  au  moment  où  ils  lui  avaient  mis 
la  victoire  en  la  mani  et  le  sceptre  à  sa  portée  ,  de  renier  lâ- 
chement leur  compagnie.  Ils  lui  faisaient  honte  dcson  parjure, 
qui  allait  jeter  uu  terrible  reproche  d'hypocrisie  sur  sa  cou- 


124  BEVUE    DE    PARIS. 

duife  passée  ,  et  rendrait  pour  l'avenir  ses  scrmens  sans  valeur, 
sa  foi  sans  créance,  sa  parole  de  roi  suspe-^te.  Ils  prévoyaient 
que ,  pour  donner   quelque  assurance  de  sa  nouvelle  conver- 
sion ,  après  toute  une  vie  de  profession  contraire  ,  il  lui  faudrait 
subir  mille  humiliations  ,  manger  long-temps  le  crucifix,  fon- 
der chaque  jour  de  nouveaux  ordres,  faire  des  pèlerinages  au 
lieu  de  conquêtes,  s'écorcherles  épaules  d'un  fouet  pénitencier, 
se  charger  de  patenôtres  plus  que  d'épée  ,  baiser  l'or  de  la  pan- 
toufle ;  et  quand  il  aurait  fourni,  aux  dépens  de  sa  conscience 
et  de  son  honneur,  tous  ces  gages  de  soumission  ,  que  lui  eu 
reviendrait-il?  Peut-être  une  fin  semblable  à  celle  de  son  pré- 
décesseur ,  Henri  III,  le  prince  le  plus  dévotienx  qui   fût   ja- 
mais !  Mais  surtout  on  exigerait  de  lui  qu'il  fit  la  guerre  aux 
hérétiques  ,  à  ses  compagnons  de  dangers  ,  de  gloire  et  de  maie 
fortune  ,  qu'on  espérait  surprendre  plus  tard  désarmes  ,  décou- 
sus ,  épars ,  sans  ralliement  et  sans  chef    C'est  pourquoi  ils  le 
menaçaient  tout  net  de  se  metlre  contre  lui  en  la  posture  qu'ils 
avaient  prise  pour  soutenir  ses  droits,  de  se  tenir  étroitement 
unis  et  confédérés  ,  bien  siirs  que  la   place  qu'il  laissait  à  leur 
tète  ne  serait  pas  long-temps  vacante.  Et  après  ces  discours, 
où  respirait  une  sorte  d'âpretè  républicaine  ,  venaient  ceux  des 
ministres  réformés  ,  tout  aussi  dis|)osés  à  prononcer  des  arrêts 
de  damnation  éternelle  que  les  plus  fougueux  prédicateurs  de 
Paris  ,  également  munis  de  textes  et  d'exemples  sacres   contre 
les  princes  qui  abandonnent  la  cause  de  Dieu  ,  et  signalant 
déjà  le  désordre  de  ses   moeurs   comme  un   acheminement  à 
l'apostasie.  Sur  quoi  le  roi  ne  savait  que  les  prendre  à  part  et 
leur  dire  :  «  Mes  bons  maîtres ,  si  l'on  vient  vous  conter  que  j'ai 
n  commis  quelque  péché  d'incontinence  ,  croyez-le  ;  car  je  suis 
)i  sujet  à  faillir.  Riais  si  l'on  vous  dit  que  je  veux  quitter  votre 
:>   religion  soyez  certains  qu'on  me  fait  tort,  ma  résolution  étant 
Il  d"y  vivre  etdy  mourir.»  Et  quand  les  seigneurs  catholiques  ve- 
naient l'engagera  punir  un  ministre  qui  l'avaif ,  en  pleine  chaire 
et  en  face  de  lui  ,  accablé  de  reproches  sur  son  prochain  chan- 
gement de  foi  :    «  Que  voulez-vous?  disait-il  en  soupirant,  il 
c  m'a  dit  mes  vérités.  « 

Comme  si  ce  n'était  pas  assez  d'avoir  à  déjouer  les  uns  ,  à 
tromper  les  autres  ,  pour  agir  en  roi  qui  veut  régner  tout  de 
bon  ,  il  avait  encore  sur  les  bras  des  ennuis   domestiques.    Il 


LITTÉRATURK.  125 

négociait  avec  sa  femme,  retirée  dans  un  château  d'Auvergne, 
jitin  d'obtenir  une  réconciliation  qui  lui  permîtde  sedéniarier, 
un  divorce  de  bonne  amitié  où  l'on  pût  se  passer  du  pape.  Puis 
il  fallait  que  ,  du  milieu  de  son  camp  ,  il  veillât  sur  la  vertu  de 
sa  sœur  ,  régente  en  Béarn  ,  laquelle  était  devenue  passionné- 
ment éprise  de  son  cousin  ,  le  comte  de  Soissons,  et  trouvait 
que  ,  pour  une  princesse  de  son  sang  ,  il  était  dur  de  rester  fille 
à  trente  ans  passés.  Pour  la  sauver  de  la  tentation,  il  n'avait 
rien  trouvé  de  mieux  que  de  la  faire  .venir  auprès  de  lui  ,  de  la 
mettre  en  compagnie  de  sa  maîtresse  j  et,  pendant  qu'il  allait 
à  sa  rencontre  vers  Saumur  ,  le  duc  de  Mayenne  lui  enlevait 
Noyon. 

Il  n'est  donc  pas  étonnant  si  ,  parmi  tous  ces  embarras,  le 
roi  Henri  était  triste  et  chagrin  ,  ne  sachant  trop  à  ([uoi  se  ré- 
soudre, tiraillé  en  tous  sens,  menacé  de  toutes  parts;  ayant 
contre  lui  l'Espagnol ,  le  pape  et  la  ligue  ,  qui  redoublaient  de 
haine  et  de  violence  à  mesure  qu'il  paraissait  sébranler  et  f.ii- 
blir  j  avec  lui  deux  partis  rangés  en  armes  ,  qui  se  détestaient 
de  tout  leur  cœur  ,  qui  combattaient  ensemble  ,  mais  qui ,  après 
la  bataille  ,  faisaient  triage  de  leurs  morts  pour  ne  [las  les  con- 
fondre dans  le  même  deuil  ;  partout  des  intrigues  secrètes  des 
menées  obscures  ou  des  ambitions  qui  s'échappaient  ;  et ,  ce 
qu'il  y  a  de  pire  dans  les  cas  difficiles  ,  les  empiriques  d'état  , 
les  honmies  à  ressources  ,  arrivant  en  foule  pour  lui  proposer 
de  sûrs  expédiens  ,  ayant  chacun  dans  la  tète  un  moyen  d'ac- 
commodement ,  un  projet  de  traité  admirable  dans  sa  teneur , 
infaillible  dans  ses  résultats  ,  où  il  ne  manquait  jamais  rien  que 
la  première  attache.  Aussi  recourait-il  volontiers  en  ce  moment 
à  ceux  de  ses  serviteurs  pour  lesquels  il  faisait  le  moins  le  len- 
demain d'une  victoire,  au  jeune  baron  de  Rosny  surtout,  hu- 
guenot de  religion  ,  fidèle  au  prêche  comme  à  son  roi  ,  mais 
hngueniit  jusqu'à  la  raison  d'état  exclusivement ,  leciuel  in- 
clinait fort,  la  question  de  conscience  à  part,  pour  que  le  roi 
fît  quelque  profession  extérieiwe  de  catholicisme,  puisque 
l'immense  majorité  de  ses  sujets  ne  voulait  pas  en  démordre, 
u  Autrement,  lui  disait-il ,  il  faudrait  toujours  user  de  force 
:>  et  de  violence,  toujours  batailler,  conquérir,  prendre  et 
11  défendre  des  villes  ,  être  continuellement  à  cheval ,  le  hale- 
51  cret  sur  le  dos ,  le  casque  en  tête  et  la  dague  au  poing  ; 
3  II. 


126  REVUE    DE    PARIS. 

»  mais  ,  qui  plus  est ,  dire  :  adieu  repos  ,  plaisirs ,  passe-temps  , 
»  amours  ,  maîtresses,  jeux,  chiens,  oiseaux  et  bâtimens, 
11  Avec  un  peu  de  messe,  au  contraire,  on  s'assurait  de  farauds 
1)  biens  en  cette  vie  ,  et  il  n'était  pas  certain  qu'on  dut  s'en 
)i  trouver  mal  dans  l'autre.  »  Puis  ,  quand  son  maître  le  pres- 
sait de  lâcher  le  mot,  de  lui  dire  nettement  ce  qu'il  ferait  s'il 
était  en  sa  place  :«  Sire,  lui  répondait  Maximilien  ,  vous  sa- 
it vez  quej'ai  l'haliitude  de  méditer  lonfj-teraps  avant  de  doii- 
«  ner  un  conseil  ;  or ,  usant  de  même  forme  en  ce  qui  me  re- 
II  garde  ,  je  dois  vous  avouer  que  je  n'ai  pas  encore  pensé  à  ce 
»  que  je  devrais  faire  pour  être  roi  de  France,  n 

Cependant,  en  dépit  du  léjjat  romain,  de  l'ambassadeur  es- 
pagnol ,  de  la  Sorbonne  en  corps  et  des  plus  emportés  prédica- 
teurs ,  les  états  de  Paris  avaient  accepté  l'offre  faite  par  les 
calholiques  au  service  du  roi  d'une  conférence  amiable  ,  pour 
laquelle  on  choisit  le  village  de  Surène  ,  sous  la  condition  ex- 
presse que  l'on  n'y  traiterait  ni  avec  l'hérétique  ,  ni  de  l'héré- 
tique ,  l'un  et  l'autre  cas  entraînant  de  plein  droit  l'excommu- 
nication. Il  fallut  près  de  trois  mois  pour  en  arriver  là  ,  mais 
heureusement  l'assemblée  de  la  ligue  n'allait  pas  plus  vite  en 
sa  besogne  ;  elle  était  restée  tout  ce  temps  à  se  compléter  ,  à 
régler  des  formalités  et  des  formules  ,  et  semblait  craindre  de 
toucher  à  l'objet  pour  lequel  on  l'avait  convoquée.  De  son 
côlé,  le  duc  de  Mayenne  ne  se  pressait  pas  de  venir  accélé- 
rer par  sa  présence  une  délibération  qui  pouvait  mettre  fin  à 
son  pouvoir,  et  l'Espagnol  :  qui  n'apportait  que  des  discours 
au  lien  d'argent  et  d'assistance,  obtenait  peu  de  crédit  pour 
les  recommandations  do  sou  roi.  Ce  qu'il  y  avait  donc  de  mieux 
à  faire  pour  les  Parisiens  ,  c'était  de  voir  où  en  voulaient 
venir  ces  catholiques  à  l'écharpe  blanche  qui  faisaient  en- 
tendre des  paroles  de  paix.  liorsqu'on  fut  convenu  de  se  réu- 
nir à  Surêne  ,  des  commissaires  partagèrent  ce  village  en  deux 
moitiés,  l'une  pour  les  députés  qui  viendraient  de  Paris, 
l'autre  pour  ceux  qui  partiraient  de  Saint-Denis.  Le  sort 
d'une  pièce  d'argent  jetée  eu  l'air  assigna  sa  part  à  chacun. 
Les  catholiques-unis  eurent  pour  eux  le  côté  de  la  monnaie 
qui  portait  l'empreinte  d'une  croix  ,  et  la  partie  du  village  où 
était  l'église  ;  le  revers  de  la  pièce,  marqué  d'une  couronne  et 
d'un  écusson  fleurdelisé  ,  échut  aux  royalistes.   Les  uns  et  les 


LITTÉRATURE.  127 

îiiilres  furent  extrêmement  satisfaits  de  leur  lot  ;  peut-être  eût- 
il  été  sage  de  suivre  cette  voie  et  de  faire  régler  aussi  par  le  ha- 
sard les  couditions  du  traité. 

Deux  archevêques  se  trouvaient  là  en  présence,  celui  de 
Lyon  pour  la  ligue,  celui  de  Bourges  pour  le  roi.  Ils  firent 
îissaut  de  courtoisie,  d''cloquence  et  d'érudition  ;  tous  doux 
îillèrent  chercher,  dans  Ihistoire  des  juifs  et  des  premiers 
chrétiens,  une  foule  d'exemples  contraires  pour  prouver,  l'un 
que  l'on  ne  devait  pas  obéissance  aux  princes  hérétiques,  l'au- 
tre que  l'impiété  des  rois  ne  dispensait  pas  les  sujets  de  leur 
tlevoir.  La  balance  des  autorités  était  à  peu  près  égale  ,  et  les 
deux  orateurs  n'avaient  l'un  sur  l'autre  aucun  avantage  ,  lors- 
que enfin  rarchevêqiie  de  Bourges ,  qui  s'était  toujours  dé- 
fen<lu  sur  son  terrain  ,  accula  ,  en  quelque  sorte  ,  son  adver- 
saire en  lui  mettant  sous  la  gorge  cette  question  :  it  Et  si  le 
"  roi  se  faisait  catholique  ?  i>  Le  prélat  surpris  balbutia  qu'il 
lui  resterait  à  souhaiter  (pie  cette  conversion  fût  sincère.  Il  se 
retira  confus  ,  et  l'on  écrivit  au  roi  que  l'argument  était  porté  , 
que  c'était  à  lui  maintenant  d'en  faire  les  frais. 

Dès  lors  il  n'y  avait  plus  à  s'en  dédire.  Le  roi  s'empressa  donc 
de  convoquer  auprès  de  lui ,  par  une  circulaire  ,  des  évêques 
et  des  théologiens  en  nombre  suffisniit  pour  recevoir  leurs  en- 
seignemens  et  s'éclairer  de  leurs  lumières,  assurant  qu'on  le 
trouverait  disposé  et  docile  à  tout  ce  que  devait  un  roi  très- 
chrétien.  Les  huguenots  espérèrent  un  instant  que  ce  serait 
[lour  eux  une  occasion  d'entrer  en  débat  solennel  sur  les  deux 
doctrines  ennemies  ,  et  déjà  les  plus  éloqueus  de  leurs  minis- 
tres se  promettaient  d'y  faire  merveille.  Mais  on  leur  déclara 
([ue  c'était  ici  instruction  et  non  dispute,  que  le  roi  avait  en 
sa  conscience  de  quoi  se  défendre  si  on  usait  de  mauvaises 
raisons  avec  lui,  qu'ainsi  il  lui  suffisait  d'entendre  une  des 
deux  parties,  puisqu'il  savait  par  cœur  tout  ce  que  l'autre 
pourrait  dire.  Sur  quoi  Duplessis-]\Iornay  pensa  très-sngement 
qu'il  valait  mieux  ne  pas  plaider  que  de  le  faire  devant  un  juge 
d'avance  résolu. 

Du  reste  Heuri  avait  pris  du  temps  pour  s'y  préparer  ;  il  de- 
vait encore  s'écouler  deux  mois  avant  le  jour  du  rendez-vous. 
On  peut  croire  (ju'il  profita  de  ce  délai  pour  réfléchir  mûrement 
sur  le  grand  acte  qu'il  allait  faire,  pour  détacher  par  degrés 


128  REVUE    DE    PARIS. 

son  ame  des  croyances  où  il  avait  vécu  ,  pour  constilfer  sur 
tous  ses  scrupules  et  chercher  quelque  lueur  à  tous  ses  doutes. 
Mais  l'exactitude  historique  oblige  de  dire  qu'il  ne  nous  est 
resté  aucune  trace  des  derniers  combats  soutenus  par  son  hé- 
résie agonisante  ,  des  premiers  efforts  excités  en  lui  par  l'esprit 
de  vérité.  On  voit  seulement  qu'en  ce  temps  il  écrivait  souvent 
à  sa  maîtresse. 

Et  puis  il  était  allé  retremper  son  ame  aux  puissantes  émo- 
tions de  la  guerre.  C"est  le  18  mai  qu'il  avait  adressé  aux  évê- 
ques  et  aux  docteurs  cette  lettre  où  il  réclamait  leurs  pieux 
secours  ,  et  le  8  juin  il  mettait  le  siège  devant  la  ville  de  Dreux, 
qui  le  retiut ,  un  mois  durant,  éloigné  de  toute  retraite  spiri- 
tuelle ,  plus  occupé  de  tranchées  ,  de  canonnades  ,  de  brèches 
et  de  mines  que  du  purgatoire  et  de  la  confession  auriculaire. 
Cependant  il  se  passait  des  choses  étranges  à  Paris,  où  il  y  avait 
assez  de  corps  délibérans  pour  embrouiller  complètement  les 
afiaires  ;  états-généraux,  parlement,  conseil  de  l'union,  con- 
seil de  la  ville,  assemblée  du  clergé,  sans  compter  les  conci- 
liabules irréguiiers  qui  essayaient  de  fiiire  proclamer  leurs 
décisions  par  des  émeutes.  Ou  y  avait  célébré  avec  plus  de 
pompe  que  jamais  le  cinquième  ,  le  dernier  aimiversaire  des 
saintes  barricades  ;  les  sermons,  qui  nétaient  rien  autre  chose 
que]  les  journaux  du  temps,  où  chacun  allait  chercher  l'ex- 
pression et  l'aliment  de  ses  passions,  les  sermons  avaient  pris 
un  nouveau  degré  de  violence.  Tantôt  le  Béarnais  était  un 
loup  pour  la  destruction  duquel  il  fallait  appliquer  aussi  les 
prières  des  Rogations  ;  tantôt  il  descendait  de  la  maison 
d'Achab ,  dont  on  devait  exterminer  jusqu'aux  chiens  ,  suivant 
rÉcriture.  Puis  le  psalmiste  avait  dit  :  «  Arrjcbez-moi  du 
bourbier,  »  ce  qui  voulait  nécessairement  désigner  la  dynastie 
des  Bourbons.  Enfin  on  en  était  aux  folies,  mais  aux  folies 
vieilles,  usées,  renouvelées  de  la  première  effervescence,  sans 
trouver  d'ardeur  et  d'enthousiasme  pour  les  accueillir.  Le 
peuple  s'écoulait,  froid  ,  indifférent  et  soucieux,  après  avoir 
entendu  ces  discours  incendiaires.  Il  n'était  plus  ])ossible  de 
le  mettre  eu  fureur,  de  le  jeter  comme  sur  une  proie  en  lui 
montrant  du  doigt  un  politique  ;  le  bon  temps  était  passé  pour 
les  orateurs  ;  on  n'assommait  plus  personne. 

C'est  que  le  peuple  avait  guùté  d'une  chose  bonne  eu  soi  , 


LITTÉRATURE.  129 

et  qui  mieux  vaut ,  nouvelle.  La  conférence  de  Surène  lui 
avait  apporté  une  courte  suspension  d"iirmes  ,  qui  fut  continuée 
par  la  suite  de  jour  en  jour  ,  de  semaine  en  semaine.  Alors  les 
Parisiens  sélaient  répandus  hors  de  la  ville  ,  où  depuis  si  lonj;- 
femps  ils  étaient  renfermés.  Réduits  chez  eu\  à  un  régime  pré- 
cautionneux ,  à  une  tempérance  forcée  ,  aux  scènes  monotones 
de  la  vie  obsidionale  ,  ils  avaient  parcouru  librement  la  cam- 
pagne ;  ils  y  avaient  trouvé  les  avant-postes  du  roi  disposés  à 
les  festoyer  ;  partout  bonne  chère  et  gai  visage  ;  des  vivres  en 
profusion  pour  se  réjouir  sur  place  ou  ])our  emporter  à  leurs 
logis;  et,  quand  ils  rentraient  sous  la  férule  de  leurs  prédica- 
teurs ,  ils  disaient  en  ricanant  u  que  le  ])ain  des  excommuniés 
1.  faisait  grand  bien  à  leur  corps.  «  Dès  lors  le  mot  du  peuple , 
car  il  foUt  toujours  un  mot  au  peuple,  ce  n'était  plus  la  sainte 
ligue  ,  Tœuvre  des  saintes  b.uricades,  c'était  la  paix  ,  la  paix 
et  l'abondance  de  tous  biens,  la  paix  et  le  travail  ,  dont  les 
|)rofits  se  convertissent  en  jouissances.  Vainement  les  zélés 
voulaient-ils  imposer  silence  à  ce  vœu  ,  qui  naguère  était  celui 
(le  queUpies  rares  et  timides  honnêtes  gens,  maintenant  popu- 
laire conmie  la  haine  même  de  la  veille;  aucun  bras  ne  s'of- 
frait pour  servir  leur  colère  ;  et  quand  ,  faute  de  mieux  ,  ils 
jiriaient  le  duc  de  Mayenne  de  sévir  contre  un  pauvre  artisan 
qui  avait  proféré  le  cri  pacifique  :  n  Messieurs,  leur  répondait 
11  ce  prince  ,  pour  un  savetier  de  plus  ou  de  moins  ,  votre  parti 
)i  n'en  vaudra  ni  moins  ni  plus.  « 

On  juge  (juel  effet  pouvaient  produire  en  ce  moment  des  ré- 
solutions extrêmes  qui  promettaient  de  ranimer  le  feu  dans  le 
royaume,  sans  aucune  réconciliation  possible,  de  recommen- 
cer une  guerre  dont  la  seule  fin  devait  être  l'extermination. 
C'était  pourtant  ce  que  tentait  alors  l'ambassadeur  d'Espagne 
appuyé  du  légat  romain,  et  l'histoire  cesserait  d'être  vraie  ,  si 
elle  ne  plaçait  pas  les  délibérations  les  plus  violentes  des  par- 
tis dans  le  temj>s  même  de  leur  impuissance.  Ce  fut  donc  après 
ces  signes  éclatans  de  la  défaveur  publique  que  l'Espagnol 
vint  proposer  aux  états  de  reconnaître  pour  reine  la  fille  de 
l'iiilippe  II ,  petite-fille  de  notre  Henri  II  par  sa  mère  Isabelle, 
l'uis  ,  se  voyant  rebuté  sur  ce  point,  il  offrit  un  prince  de  la 
maison  d'Autriche,  l'archiduc  Ernest,  d'autant  plus  convena- 
ble aux  Français  ,  disait-il ,  qu'il  était  complètement  étranger 


ISO  REVUE    DE    PARIS. 

à  leurs  divisions.  Après  quoi  il  se  fit  demander  si  Pliilippe  II 
voudrait  donner  sa  fille  à  un  prince  français  cjne  les  états  au- 
raient élu.  Il  fut  question  de  former  une  liste  de  quatre  candi- 
dats au  niariage  et  à  la  couronne  ,  entre  lesquels  le  roi  calho- 
lique  se  choisirait  un  gendre  et  donnerait  un  roi  à  la  France. 
Enfin  les  suffrages  des  meneurs  parurent  se  réunir  sur  le  jeune 
duc  Charles  de  Guise ,  fils  du  martyr  de  Blois  ;  l'Espagnol  y 
consentit ,  et  le  duc  de  Mayenne  lut  surpris,  un  beau  matin  , 
de  se  trouver  pres(jue  seul  dans  son  hôtel  ,  tandis  que  son  ne- 
veu n'osait  plus  sortir  dans  les  rues  de  peur  qu'on  ne  l'appelât 
Il  Sire.  » 

Mais  tous  ces  projets  brusquement  éelos  ,  contredits,  mo- 
difiés, abandonnés  en  quehjues  jours ,  n'occupaient  que  les 
têtes  fortes  du  parti,  c'est-à-dire  ce  qu'il  y  a  de  plus  faible 
quand  les  bras  manquent,  quand  la  multitude  ne  frémit  pas  à 
la  porte  du  conseil,  attendant  qu'on  lui  jette  le  signal  de  ce 
qu'elle  doit  abattre  ou  proclamer.  La  pensée  ,  l'affection  du 
peuple  était  ailleurs  ;  il  ne  s'agitait  plus  que  pour  demander 
une  trêve  générale  ,  et  les  royalistes  avaient  soin  d'inscrire 
cette  condition  en  tête  de  tous  leurs  actes.  Le  légat  s'y  oppo- 
sait seul  et  empêchait  les  états  d'y  prêter  l'oreille,  prétendant 
que  la  question  de  paix  et  de  guerre  était  exclusivement  de  sa 
charge.  Mais  le  peuple  murmurait  contre  le  légat  et  s'émanci- 
pait jusqu'à  dire  qu'il  fallait  lui  couper  les  oreilles,  le  jeter  à 
la  rivière,  ou  l'écorcher  comme  un  veau.  En  vain  les  magis- 
trats subalternes  ,  toujours  les  plus  acharnés  à  punir,  comme 
gens  de  mince  étolfe  et  tout  glorieux  de  leur  pouvoir,  voulu- 
rent informer  contre  les  paroles  téméraires.  Le  parlement  dé- 
fendit aux  commissaires  du  Chàfelet ,  et  notamment  à  un  cer- 
tain Jacques  Bazin  (que  je  vous  livre  pour  un  des  hommes  qui 
méritèrent  le  mieux  la  corde  en  ce  temps-là),  de  tourmenter  les 
gens  de  bien.  Et  bientôt  cette  cour  de  justice  ,  s'élevant  au- 
dessus  des  états  ,  qui ,  à  vrai  dire  ,  lui  faisaient  peu  d'obstacle, 
ne  craignit  pas  de  déclarer  u  que  tous  traités  pour  l'établisse- 
)>  ment  d'un  prince  étranger  ou  d'une  princesse  étrangère 
i>  étaient  de  nulle  valeur,  comme  faits  au  préjudice  de  la  loi 
»  salique  et  des  autres  lois  iondamentales  du  royaume,  n 

C'était  montrer  que  la  sainte  ligue  était  en  piteux  état,  et 
les  gens  habiles  le  comprirent  mieux  encore  lorsipi'ils  surent 


MTTKRATJ'RE.  131 

que  Nicolas  de  Neuville  ,  seif;iieiir  de  Viileroi  ,  avait  quitté 
Paris  sans  dire  adieu.  Car  bien  il  était  connu  pour  un  de  ces 
personnages  qui  ne  se  trouvent  jamais  du  parli  défaillant  lors- 
qu'approche  le  dénouement  des  drames  politiques  ;  hommes 
toujours  assez  peu  estimés  du  public  ,  ramassant  les  repro- 
ches des  deux  côtés,  mais  recherchés  avec  soin  par  les  prin- 
ces, et  cortège  nécessaire  de  tous  les  avènemens.  Celui-ci 
avait  servi  l'union  catholique  de  son  mieux,  et  ce  n'était  pas 
sa  faute  si  elle  avait  déchu.  Secrétaire  d'état  depuis  vin<5t-six  ans 
sous  Charles  IX,  sous  Henri  III ,  sous  le  duc  de  Mayenne,  il 
l'aurait  été  volontiers  sous  le  prince  élu  ,  si  on  avait  réussi  à 
l'établir  ;  les  choses  tourniint  mal  par  ici ,  il  allait  tout  naturel- 
lement se  constituer  secrétaire  d'état  sous  Henri  IV,  car  enfin 
c'était  là  son  emploi. 

Cependant  le  voi  avait  pris  Dreux  le  8  juillet,  et  dès  le  12  il 
était  à  Saint-Denis,  exact  au  rendez-vous  ,  pour  lequel  il  avait 
d'abondant  invité  les  curés  les  plus  doux  et  les  plus  concilians 
de  Paris.  Il  remit  la  conférence  à  dix  jours  plus  tard,  et  re- 
tourna à  Mantes  ,  où  ,1e  18  ,  il  entendit  le  prêclie  pour  la  der- 
nière fois.  Le  22,  il  vint  coucher  à  Saint-Denis  pour  se  mettre, 
le  lendemain,  disciple  résigné  ,  entre  les  mains  de  ses  conver- 
tisseurs. 

Là  s'étaient  réunis  rarchevêque  de  Botu'gcs  ,  neuf  évêques, 
le  doyen  de  Notre-Dame,  quatre  curés  de  Paris  et  quelques 
théologiens  suivant  la  cour.  Le  23  au  matin ,  l'archevêque  et 
trois  évêques  entrèrent  dans  sa  chambre  ;  le  cardinal  de  Bour- 
bon voulait  être  de  l'entretien  ,  mais  le  roi  n'y  consentit  pas  , 
de  peur  que  la  présence  de  son  cher  cousin  ne  lui  occasionàt 
quelque  rechute.  Cinq  heures  de  conférence  suffirent  pour 
opérer  la  conviction  ,  tant  le  sujet  était  bien  préparé  ;  et  le  roi 
donna  sur-le-chanqi  une  preuve  de  son  obéissance  en  décom- 
mandant les  viandes  apprêtées  pour  son  dîner,  parce  que  ce 
jour  était  un  vendredi.  Puis  il  s'enferma  dans  son  cabinet,  et 
il  écrivit  la  lettre  suivante  : 

«  J'arrivai  hier  soir  de  bonne  heure  ,  et  fus  importuné  de 
»  dieugards  jusqu'à  mon  coucher  ;  nous  croyons  la  trêve  et 
1)  qu'elle  se  doit  conclure  aujourd'hui;  pour  moi  je  suis,  à 
»  l'endroit  des  ligueurs,  de  l'ordre  de  Saint-Thomas.  J'ai  com- 
)i  niencé  ce  matin  à  parler  aux  évêques  ,  outre  ceux  que  vous 


132  REVUE    DE    PARIS. 

Il  mandai  hier.  Je  \ons  envoie,  pour  escorte,  cinquante  arque- 
n  busiers  qui  valent  bien  des  cuirasses.  L'espérance  que  j'ai 
)i  de  vous  voir  demain  retient  nui  main  de  vous  faire  plus  lonj; 
11  discours.  Ce  sera  demain  dimanche  que  je  ferai  le  saut  péril- 
)i  leux.  A  rheure  que  je  vous  écris  .  j'ai  cent  importuns  sur  les 
«  épaules  qui  me  feront  haïr  Saint-Denis  comme  vous  faites 
»  Mantes.  Bonjour,  mon  coeur,  venez  demain  de  bonne  heure, 
»  car  il  me  semble  déjà  qu'il  y  a  un  an  que  je  ne  vous  ai  vue. 
)>  Je  baise  un  million  de  fois  les  belles  mains  de  mon  ange  et 
21  la  bouche  de  ma  chère  maîtresse.  » 

Il  parait  que  cette  occupation  avait  tant  soit  peu  distrait  le 
roi  de  sa  docilité  aux  enseigneniens  du  matin,  car,  lors- 
(ju'on  lui  présenta  l'acte  d'abjuration  qui  venait  d'être  rédigé, 
il  le  trouva  tellement  farci  de  formules  bigotes  (ju'il  ne  vou- 
lut pas  y  souscrire  ;  il  fallut  que  le  baron  de  Rosny,  tout 
huguenot  qu'il  était,  y  mît  la  main  pour  le  réduire  à  ce  qui 
était  essentiel  et  nécessaire  au  salut;  mais  on  garda  la  copie 
du  premier  projet  pour  l'envoyer  au  pape. 

Alors  le  roi  lit  annoncer  que  la  cérémonie  aurait  lieu  le  sur- 
lendemain ,  dans  l'église  de  Saint-Denis.  Cette  nouvelle  ,  ré- 
pandue à  Paris  ,  mit  tous  les  habitans  en  rumeur  de  curiosité; 
et,  comme  on  eut  soin  d'ordonner  ,  sous  des  peines  graves, 
même  celle  de  la  vie  ,  qu'aucun  n'eiit  à  sortir  de  la  ville  sans 
passe-port,  ce  fut  à  qui  se  dépêcherait  de  partir  avant  qu'on 
ne  fermât  les  portes;  les  plus  tardifs  étant  obligés  d'escalader 
les  murs  ,  de  francliir  les  fossés,  ou  de  s'embarquer  sur  la 
Seine  ,  de  sorte  qu'il  se  trouva  dans  Saint-Denis  plus  de  Pari- 
siens que  de  serviteurs  du  roi ,  encore  bien  qu'il  y  eût  appelé 
tout  son  monde,  seigneurs,  gentilshommes,  conseillers, 
même  les  ministres  de  son  ancienne  religion,  auxquels  il  fit 
des  adieux  touchans,  en  les  invitant  à  bien  prier  Dieu  pour  lui. 

Enfin  le  jour  étant  venu,  le  dimanche  25  juillet  1593,  le 
roi  ,  vêtu  d'un  pourpoint  de  satin  blanc  avec  les  chausses  de 
pareille  étoffe  ,  le  tout  chamarré  d'or,  ayant  manteau  de  salin 
noir,  chapeau  et  plume  de  même  couleur  ,  s'achemina,  suivi 
d'un  long  et  brillant  cortège,  à  travers  les  flots  do  la  foule, 
vers  la  vieille  basilique,  qui  lui  fut  ouverte  à  son  arrivée,  et 
dans  l'intérieur  de  laquelle,  à  dix  pas  de  la  porte,  il  trouva 
l'archevêque  de  lîourges  ,  assis  sur  une  chaise  couverte  d'un 


I.ITTKR  ATURF.  1  3«i 

tnpis  blanc  ,  tenant  en  sa  main  le  livre  de  l"Evanijilc.  Le  roi 
s'agenouilla  devant  le  [iiélat ,  lui  remit  la  formule  d'abjuration 
([u'il  avait  signée  ,  et  protesta  tout  haut  «  (ju'il  voulait  vivre  et 
«  mourir  dans  l'Eglise  catholique  ,  apostolique  et  romaine  ,  la 
Il  défendre  envers  et  contre  tous,  et  qu'il  renonçait  à  toutes 
n  les  hérésies  qui  lui  étaient  contraires,  'i  L'archevêque  et  le 
cardinal  de  Bourbon  le  prirent  alors  par  la  main  pour  le  con- 
duire jusqu'au  pied  de  l'autel  ,  pendant  que  les  orgues  ,  les 
trompettes,  les  tambours,  les  cris  du  peu])le,  ébranlaient  la 
voûte  du  temple,  dont  l'artillerie  et  la  mousquetade  semblaient 
au  dehors  battre  les  murs.  11  répéta  sa  protestation  devant 
l'autel  ,  et  passa  derrière  une  ta[)isserie  avec  l'archevètiue  , 
comme  pour  se  confesser.  Après  avoir  reçu  l'absolution  ,  il 
entendit  la  messe  ,  ayant  à  ses  côtés  son  cousin  Ch^irles  et 
l'archevêque  de  Bourges  ,  (jui  lui  en  expliquaient  toutes  les 
cérémonies.  Ensuite  on  fit  largesse  d'or  et  d'argent  au  peuple. 
Le  roi  se  mit  à  table  ,  puis  assista  au  sermon  et  au.v  vêpres, 
et  partit,  à  cheval,  pour  aller  rendre  grâces  à  Dieu,  dam 
l'abbaye  de  jNIontniartre  ,  qui  ne  lui  était  pas  tout-à-fait  incon- 
nue. C'est  tout  ce  que  l'histoire  nous  raconte  de  sa  journée. 
On  ajoute  seulement  que  le  soir  il  prit  un  bain  ;  et  les  hugue- 
nots ne  craignirent  pas  de  dire  qu'il  avait  voulu  se  laver  de  son 
péché. 

Ainsi  fut  amenée  et  consommée  la  conversion  à  la  foi  ca- 
tholique du  roi  de  France  et  de  Navarre  ,  Henri  IV,  justement 
nommé  le  grand  pour  autres  causes.  IMais  cela  ne  lui  ouvrit 
pas  les  portes  de  Paris,  où  il  n'entra  que  huit  mois  plus  tard. 
Cela  ne  fit  pas  reconnaître  son  autorité  j  car,  dans  l'acte  mcmu 
de  la  trêve  qui  fut  publiée  quelques  jours  après,  Henri  de 
Bourbon  et  Charles  de  Lorraine  stipulèrent  d'égal  à  égal  , 
comme  chefs  de  deux  partis.  Cela  ne  désarma  pas  ses  ennemis; 
car  il  lui  fallut  faire  successivement,  dans  l'espace  de  cinq  ans, 
vingt-cinq  traités  diU'érens  ,  lescfuels  lui  coûtèrent  fort  cher, 
pour  avoir  la  paix  avec  tous  ses  sujets.  Et  enfin  ,  du  fanatisme 
religieux  ,  dont  il  espérait  apaiser  les  fureurs  ,  il  resta  de  quoi 
mettre  trois  fois  le  poignard  aux  mains  de  Barrière  ,  de  Chastel 
et  de  Ravaillac.  A.   Bazin. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE 

SUR  EDMOIND  KEAN. 


[L'Angleterre  vient  de  perdre  son  Talma.  La  notinc  incom- 
plète qu'on  va  lire  montre  combien  d'obstacles  ce  grand  acteur 
a  dû  franchir  dans  les  comniencemens  de  sa  carrière  drama- 
tique. ] 

— Edmond  Kean  nn([uit  à  Londres  le  4  novembre  1787, 
dans  Castle-Street.  Selon  l'opinion  la  plus  généralement  ré- 
pandue ,  il  eut  pour  père  Aaron  Kean,  frère  de  Moïse  Kean  , 
célèbre  ventriloque  ,  et  pour  mère  la  Glle  de  Georges  Saville 
Carey,  qui  s'était  acquis  une  grande  réputation  dans  sou 
temps  comme  aute\ir  dramatique  et  lyrique,  et  conuTie  acteur. 
Cet  arrangement  généalogitjue  ,  car  on  ne  saurait  donner  d'au- 
tre nom  à  dépareilles  suppositions,  n'obtint  nullement  l'as- 
sentiment de  Kean,  qui,  peu  flatté  du  bas  lignage  qu'on  lui 
assignait,  se  prétendait  issu  de  la  main  gauche ,  du  feu  duc 
de  Norfolk. 

Nous  ne  nous  arrêterons  point  à  discuter  cette  assertion; 
elle  est  de  peu  d'importance  et  pourrait  nous  mener  plus  loin 
que  nous  ne  voudrions.  C'est  le  talent  qui  fait  l'homme,  et 
non  point  la  naissance. 

Kean  fut  si  négligé  dans  son  enfance  que  ses  membres  se 
contractèrent,  se  tordirent  et  finirent  par  devenir  tout-à-Aiit 
difformes.  Il  est  vrai  qu'il  prenait  à  tâche  de  s'enlaidir  par 
mille  grimaces  et  mille  contorsions,  afin  d'imiter  ses  jeunes 
camarades,  qui,  pour  la  plupart  fils  de  mimes,  s'amusaient 
souvent  à  contrefaire  ou  à  imiter  leurs  parens.  Par  degrés,  sa 
difformité  s'accrut  tellement  que  l'on  jugea  nécessaire  ,  pour 


LITTÉRATURE.  1 3t5 

la  l'aire  disparaître  ,  de  lui  mettre  des  bandages  et  un  corset  de 
fer.  Cet  expédient  ,  au([uel  on  eut  recaiirs  un  peu  tard ,  ne  re- 
média (ju'inconiplètenient  au  développement  vicieux  qu'avait 
pris  chez  lui  la  nature. 

Quelle  que  fût  raffinilé  qui  existât  entre  Kean  et  celle  qu'on 
croyait  sa  mère,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que  sa  position 
le  rendait  un  habitué  assidu  de  la  scène  où  elle  paraissait  tous 
les  soirs.  La  fumée  des  quinqnets  finit  par  lui  monter  à  la  tête 
et  [)ar  lui  inspirer .  dès  l'âge  de  quatre;  ans  ,  un  violent  désir  de 
se  mettre  sur  les  rangs  pour  obtenir  les  regards  et  les  applau- 
dissemens  du  public.  Lorscjue  Michel  Kelly  fit  jouer  l'opéra 
de  Cjnion ,  Kean  (on  en  sera  sans  doute  étonné)  fut  choisi 
pour  représenter  le  Cupidon  assis  sur  les  pieds  de  Sylvia  dans 
le  char  enchanté. 

IMichel  Kelly  raconte  ainsi  cette  circonstance  dans  ses 
Jicminiscences  :  «  Quelques  jours  avant  la  première  représen- 
»  tution,  on  m'amena  plusieurs  cnfans  afin  que  je  pusse  faire 
»  choix  du  Cupidon  qui  m'était  nécessaire.  L'un  d'eux  me 
Il  frappa  par  la  vivacité  de  son  regard  et  par  l'air  de  supplica- 
î)  tion  répandu  dans  tous  ses  traits;  on  voyait  à  l'éclat  qui 
»  s'échappait  de  ses  deux  grands  yeux  noirs  qu'il  souhaitait 
)i  ardemment  que  je  le  choisisse  pour  représenter  le  petit  dieu 
11  d'amour.  Il  me  fut  impossible  de  résister  à  l'éloquence  de  ce 
)>  langage  muet,  et  j'acceptai  l'enfant  sans  me  douter  qu'un 
X  jour  il  deviendrait  un  grand  ,  un  adinir;ible  acteur.  » 

Il  fut  encore  fait  plus  tard  mention  du  petit  Kean,  et  voici 
à  quelle  occasion  : 

Philippe  Kemble,  on  ne  sait  guère  pourquoi  ,  imagina  d'in- 
tercaler dans  le  quatrième  acte  de  Macbeth  une  danse  de 
génies  autour  de  la  chaudière  des  sorcières  ;  Kean  fut  du  nom- 
bre de  ces  génies,  et  il  est  probable  qu'il  en  aurait  toujours  fait 
partie  s'il  ne  s'était  amusé  un  jour  ,  pendant  la  ronde  ,  à  don- 
ner un  croc  en  jambe  à  un  de  ses  camarades.  Tout  jeune  qu'il 
était ,  il  avait  un  tel  instinct  des  choses  dramatiques  qu'il  sen- 
tait le  ridicule  de  cette  insignifiante  addition  à  l'œuvre  de 
Shakspeare.  Cependant  son  incartade  avait  tellement  irrité 
Kemble  contre  lui  qu'il  ne  put  l'apaiser  qu'en  le  priant  de 
considérer  qu'il  n'cwait  point  encore,  paru  dans  la  trai^èdie. 

A  mesure  qu'il  grandissait,  son  génie  se  développait  d'une 


13B  REVUE    DE    PARIS. 

manière  étonnante  *,  à  dix  ans ,  il  avait  déjà  un  tact  exqnis  des 
beautés  de  la  poésie ,  et  la  force  de  sa  diction  ,  la  souplesse  de 
son  éloquence  dramatique  étaient  presque  aussi  remarquables 
à  cet  âge  si  tendre  que  celles  de  quelques  acteurs  en  posses- 
sion de  la  faveur  publique. 

Malheureusement  son  caractère  turbulent,  ardent  et  im- 
pétueux, s'opposait  au  déveln|)peraent  des  admirables  facul- 
tés qui  étaient  innées  en  lui.  Grâce  à  linvincible  répugnance 
qu'il  avait  toujours  montrée  pour  toutes  les  études  qui  ne  te- 
naient point  à  l'art  théâtral,  son  éducation  avait  été  fort  né- 
gligée. On  essaya  cependant  de  l'envoyer  à  l'école,  mais  cette 
tentative  fut  sans  résultat;  le  peu  qu'il  réussit  à  apprendre 
sous  l'empire  de  la  férule  ,  il  l'oublia  bientôt ,  tandis  que  les 
plus  longues  et  les  plus  sublimes  pages  de  Shakspeare,  qu'il 
avait  retenus  lors  de  son  passage  sur  la  scène,  étaient  pour 
jamais  empreints  dans  sa  mémoire.  Ou  concevra  qu'avec  un 
dégoût  si  prononcé  pour  les  exercices  scolastiqiies  et  les  cor- 
rections qui  les  accompagnent  ordinairement .  Kean  ne  ]iou- 
vait  guère  faire  autrement,  pour  suivre  l'impulsion  de  ses 
sens,  ([ue  d'im'iler  Launcelot  Gnbbo  ,  n  de  jirendre  ses  jambes 
à  son  cou  et  de  courir  (1).  x  Aussi  prompt  à  concevoir  un  pro- 
jet qu'à  l'exécuter  ,  il  entra  dans  la  marine  marchande  comme 
mousse,  et  partit  en  cette  qualité  poux  l'île  de  Madère.  Là 
il  tomba  si  gravement  malade  (jue  le  médecin  ordonna  son 
transport  à  Ibôpital  de  Funchal. 

Quelques  mois  après  ,  il  revint  en  .Angleterre  ,  bien  portant , 
il  est  vrai ,  mais  sans  argent,  sans  asile,  et,  ce  qui  était  plus 
cruel  encore  ,  sans  parens  et  sans  amis.  Sa  prétendue  mère  , 
miss  (Jarey  ,  s'était  engagée  dans  une  troupe  ambulante  ,  qui 
était  partie  on  ne  savait  j)nur  (|uelle  destination.  Néanmoins 
il  n'était  pas  entièrement  abandonné  ,  car  miss  Tidswell ,  du 
théâtre  de  Drury-Lane  ,  que  depuis  son  enfance  il  s'était  ha- 
bitué à  regarder  comme  sa  tante  ,  le  reçut  chez  elle  ;  elle  eut 
pour  lui  toutes  les  attentions  ,  tous  les  petits  soins  qu'une  mère 
seule  peut  avoir  pour  son  fils  ;  elle  s'intéressa  vivement  à  son 
sort ,  et ,  craignant  avec  raison  pour  son  avenir  s'il  s'obstinait 
à  vivre  dans  l'ignorance,  elle  fit  tant  par  ses  supplications  et 

(i)  Shakspeare,  le  Marchand  de  Venise. 


LITTERATURE.  07 

par  riiifliience  qu'elle  exerçait  sur  lui  quelle  le  décida  à  essayer 
de  faire  quelques  études.  Mais  il  ne  tarda  pas  à  se  dérober  de 
nouveau  à  la  férule.  Entraîné  par  un  f[oûl  invincible  du  théâtre, 
sous  quelque  forme  qu'il  se  présentât,  il  se  lia  avec  des  bate- 
leurs ,  des  écuyers,  des  danseurs  de  corde  ,  des  saltimbanques 
et   des  jongleurs,  et  fit  dans  leur  art  des  progrès  rapides. 

Connïie  éeuyer,  Kean  était  cependant  plutôt  remarquable 
par  sa  hardiesse  que  par  ses  grâces  et  son  adresse  ;  il  était  tel- 
lement indifférent  au  danger,  si  confiant  en  sa  force  et  en  son 
agilité  ,  et  surtout  si  désireux  d'attirer  sur  lui  l'attention  ,  que 
dans  une  occasion  où  il  s'abandonnait  à  toute  sa  verve  de  sau- 
teur, au  n)ilieu  du  cirque  de  Bristol,  il  perdit  l'équilibre, 
et ,  tombant  du  haut  de  son  cheval  sur  la  balustrade  de  l'en- 
ceinte, il  se  fractura  si  cruellement  les  deux  jandjes  qu'il  porta 
toute  sa  vicies  marques  de  cet  accident,  ftlais  son  ame  était 
trop  fortement  trempée  pour  se  laisser  abattre  par  les  revers. 
Il  poursuivit  donc  la  carrière  dans  laquelle  la  nécessité  l'avait 
forcé  de  s'engager.  Rêvant  d'ailleurs  à  Richard ,  à  Shjloc  ou 
à  Olliello  j  et  soupirant  après  le  moment  si  heureux  pour  lui 
où  il  pourrait  quitter  les  bouffonneritîs  de  ^<  Mister  Merruy- 
inan  i>  pour  l'un  de  ses  rôles  favoris. 

Miss  Tidswell,  dont  la  tendre  sollicitude  pourceini  qui  l'ap- 
pelait sa  tante  ne  s'était  pas  un  seul  instant  démentie,  pensa 
qu'il  était  temps  qu'elle  retiiât  son  protégé  de  la  route  péril- 
leuse où  il  était  engagé  avec  si  peu  de  {jloire  et  de  profit.  Elle 
lui  représenta  combien  était  misérable  le  métier  auquel  il  s'é- 
tait condauMié  ,  et  elle  l'engagea  à  se  vouer  franchement  et 
exclusivement  à  l'art  dramatique  ,  vers  lequel  il  se  sentait  , 
disait-il,  entraîné  d'une  manière  invincible.  Elle  réussit  en- 
fin ,  après  lavoir  persuadé  de  la  justesse  de  ses  observations, 
à  lui  procurer  un  engagement  dans  un  petit  théâtre  de  Yorks 
hire  où  il  pût  déployer  les  ressources  qu'il  avait  reçues  de  la 
nature.  Il  n'était  encore  qu'un  adolescent ,  et  cependant  il 
s'acquittait  avec  succès  de  plusieurs  emplois  assez  relevés  dans 
la  tragédie.  Peu  de  temps  après,  ayant  été  appelé  à  jouera 
Windsor  ,  devant  la  famille  royale,  il  attira  l'attention  du  doc- 
teur Drury  ,  qui  ,  charmé  de  son  dél)it  et  de  sa  rare  intelli- 
gence, s'intéressa  vivement  à  lui  et  le  plaça  au  collège  d'Eton. 
Mais    le   système  d'études  du  collège  ne  plut  pas   mieux  au 

3  17. 


138  REVUE    DE    PARIS. 

jeune  Kcait,  que  le  réjjime  de  l'école  dont  il  avait  déjà  fuit 
deux  inutiles  essais.  La  discipline  sévère  à  la(juelle  il  était 
assujéti  finit  par  réveiller  en  lui  cet  amour  de  lu  liberté  qui , 
paisible  lorsqu'il  pouvait  en  jouir,  devenait  tyrannique  lors- 
qu'il cessait  d'être  indépendant.  Ne  pouvant  s'iiabituer  aune 
vie  réglée  ,  il  quitta  Eton  deux  ans  après  y  être  entré  ,  aban- 
donnant le  collège  pour  le  théâtre  ,  et  la  robe  scolastique  pour 
la  tunique  et  le  manteau  romains. 

II  s'engagea  dans  une  petite  troupe  qui  exploitait  un  village 
des  environs  de  la  métropole.  Comme  les  bénéfices  que  re- 
cueillait le  direcleur  n'étaient  pas  assez  considérables  pour  lui 
permettre  de  s'attacher  des  sujets  par  de  véritables  engage- 
mens,il  stipulait  avec  eux  que  leur  association  n'était  qu'une 
sorte  de  républicine  clans  laquelle  chaque  membre  devait  par- 
ticiper également  aux  pertes  et  aux  profits.  Les  comptes  se 
réglaient  toutes  les  semaines  j  et  après  le  partap^e  des  recettes, 
chaque  sociétaire  se  trouvait  ordinairement  posséder  pour  su 
quote  par  lénorme  somtnc  de  3  shillings  et  6  pence  (I)!  IMal- 
gréces  misérablesmoyens  d'existence,  Kean  déclara  plusieurs 
fois  qu'il  était  bien  plus  heureux  à  cette  époque  de  sa  vie,  où 
il  attendait  impatiemment,  et  souvent  en  vain  ,  le  règlement 
des  modiques  bénéfices  de  la  semaine  ,  que  lorsqu'il  touchait 
après  une  seule  représentation  des  milliers  deguinées. 

Je  dis  en  vain,  car  les  paysans  ne  se  souciant  pas  toujours 
d'aller  bâiller  devant  la  vertu  de  Caton  ,  l'héroïsme  de  Brutus 
et  les  prouesses  de  César,  il  s'ensuivait  ([ue  la  république  se 
voyait  sans  le  sou,  et  que  souvent  même  elle  n'avait  pas  lit- 
téralement, de  quoi  mettre  sous  la  dent.  Kean  aimait  beau- 
coup à  raconter  l'histoire  de  ses  privations.  Il  se  plaisait  sur- 
tout à  répéter  une  aventure  qui  lui  arriva  pendant  ce  qu'il 
nommait  son  âge  d'or.  La  république  avait  alors  établi  son 
quartier  général  dans  la  petite  ville  de  Croydon  ;  mais  on 
était  au  troisième  jour  de  la  semaine  sainte,  et  elle  avait  for- 
cément observé  le  jeûne  le  plus  rigoureux.  Dans  cette  triste 
conjoncture  ,  elle  rôdait  en  masse  dans  les  vues  ,  pâle  et  amai- 
grie conmie  un  spectre ,  sans  que  les  habitans  ,  occupés  de 
leurs  devoirs  de  religion  ,  fissent  attention  à  sat'étresse.  Kean, 

f  i)  i  flancs  33  centimes. 


LITTERATURE. 


189 


auquel  la  l'aiin  n'avait  point  ôté  tout  son  esprit,  entreprit  de 
se  mettre  bien  avec  la  fille  d'un  boucher,  espérance  que  la 
coquetterie  de  la  demoiselle  ne  rendait  pas  trop  difficile  à 
réaliser.  Il  dressa  ses  batleries  avec  tant  d'adresse  que  ,  malgré 
la  vigilance  du  père  qui  surveillait  ses  démarches  avec  inquié- 
tude ,  il  réussit  à  oblenir  pour  premier  gage  de  tendresse  , 
pour  première  faveur  dune  pudeur  encore  alarmée  ,  inie  livre 
de  superbes  beefsteaks  qu'il  cacha  dans  la  poche  de  son  habit. 
Mais  ,  comme  il  s'en  allait  chez  lui  le  nez  au  vent  et  les  mains 
derrière  le  dos,  afin  d'avoir  l'air  plus  étranger  à  ce  qui  venait 
de  se  passer  ,  le  bnll-dog  favori  du  boucher  ,  qui  l'avait  suivi 
à  la  piste  ,  s'élança  sur  lui ,  happa  les  beefsteaks  et  se  sauva 
chez  son  maître  avec  la  rapidité  de  la  fondre.  Heureusement 
pour  l'estomac  de  Kean  sa  bonne  tante  lui  envoya  ce  join-là 
([uelqucs  effets  et  de  l'argent,  au  moyen  dutjuel  il  apaisa  son 
impérieux  appétit,  et  celui  de  ses  camarades  ,  qui ,  sans  ce 
secours  inespéré  de  la  Providence,  seraient  morts  comme  lui 
de  misère  et  de  détresse. 

Kean  ne  négligeait'aucune  occasion  de  perfectionner  non- 
seulement  son  talent  d'artiste  dramatique,  mais  encore  plu- 
sieurs autres  qu'il  devait  à  l'obligeance  de  ses  amis.  Il  chantait 
avec  goût ,  était  très-bon  musicien  et  avait  une  voix  remar- 
quable ;  il  dansait  d'une  manière  peu  commune,  et  poussait 
très-loin  le  talent  de  l'escrime.  Cependant  de  Croydon  Kean 
se  rendit  à  Birmingham,  où  l'un  de  ses  vœux  les  plus  chers  fut 
réalisé  par  son  début  dans  le  rôle  d'HamIet  à  l'étude  duquel  il 
avait  consacré  plusieurs  aimées. 

De  Birmingham  il  alla  en  Ecosse,  où  il  devint  fort  utile  au 
directeur  Moss.  En  revenant  d'Ecosse,  il  s'arrêta  à  Belfast  et 
s'engagea  dans  la  troupe  de  M.  Atkins.  Il  n'y  fut  pas  plus  tôt 
attaché  d'une  manière  indissoluble  qu'il  reçut  l'avis  inopiné  de 
se  préparer  à  savoir  dans  le  court  espace  de  deux  jours  le  rôle 
d'Osmyn  dans  tlie  Mnuming  Bride,  tragédie  dans  laquelle  la 
célèbre  M''  Siddons  devait  paraître  pendant  trois  soirées  con- 
sécutives. Ce  fut  en  vain  qu'il  pria,  qu'il  supplia  pour  obtenir 
une  prolongation  de  délai,  et  qu'il  protesta  de  l'impossibilité 
physique  où  il  était  d'apprendre  par  cœur  en  aussi  peu  de  temps 
un  rôle  dont  il  ne  lui  était  même  jamais  venu  l'idée- de  chcr- 
chei' à  conqircndre  l'esprit  :  prières,  supplications  ,  pruteslu- 


140  REVUE    IIE    PAKIS. 

lions  ,  tout  fut  inutile.  Le  directeur  persista  dans  sn  déclara- 
tion en  informant  son  nouveau  sociétaire  que  M"^'  Siddons 
devant  partir  à  jour  et  heures  fixes  pour  une  autre  ville  où  elle 
était  impatiemment  attendue,  il  ne  pouvait  acquiescer  à  sa 
réclamation.  Kean  ,  bouleversé  par  cet  nltimatum  ,  auquel  il 
n'y  avait  rien  à  répliquer,  monta  à  bord  d'un  sloop  de  guerre 
qui  était  à  l'ancre  dans  la  baie  de  Ca;  rickfergus  ,  jiour  rendre 
visite  à  un  de  ses  amis  qui  était  officier.  Il  resta  <i  étudier  sur 
le  vaisseau  jusqu'au  jour  fatal,  et  descendit  à  terre  le  lundi 
dans  raprès-midi ,  rassuré  parce  qu'il  se  sentait  ferme  sur  les 
mots,  et  qu'il  savait  que  Ion  fait  souvent  peu  attention  aux 
gestes  si  les  paroles  sont  bien  dites.  Mais  à  son  entrée  en  scène, 
lorsqu'il  fut  en  présence  de  la  «  reine  de  la  tragédie  «  ,  lorsque 
les  applaudisseniens  de  l'assemblée  retentirent  à  l'apparition 
de  l'incomparable  Siddons,  lorsque  vint  enfin  le  moment  ter- 
rible où  il  lui  fallut  parler  à  son  tour,  sa  mémoire,  qu'il  croyait 
infaillible  après  tant  d'heures  de  pénibles  travaux,  l'abandonna 
soudain  .  sa  langue  se  dessécha  et  resta  collée  à  son  palais  ,  ses 
genoux  se  dérobèrent  sous  lui,  un  nuage  de  feu  passa  sur  sa 
vue  ,  il  se  sentit  paralysé  et  près  de  tomber  en  défaillance.  En 
vain  il  essaya  de  se  remettre,  en  vain,  s'avançant  sur  le  bord 
delà  scène,  il  exposa  au  public  comment  il  avait  été  prisa 
l'iniproviste ,  comment  il  avait  essayé,  pour  ne  point  faire 
manquer  la  représentation  ,  de  se  charger  d'une  tâche  au-des- 
sus de  ses  forces,  la  représentation  fut  manquée,  et  lui-même 
accablé  de  huées. 

Le  lendemain  on  devait  donner  l^imisn  snin^és.  M.'^  Siddons, 
quelques  heures  avant  la  répétition  ,  deniaiula  au  directeur  le 
nom  de  celui  qui  jouerait  le  rôle  de  Jaffier ,  il  lui  réponilit  que 
ce  serait  M.  Kean.  —  Ce  n'est  sûrement  pas,  lui  répliqua- 
t-elle  ,  ce  vilain  petit  homme  qui  a  fait  tomber  la  tragédie  d'hier 
soir  ?  —  Le  directeur  l'assura  qu'elle  n'aurait  point  à  rougir  de 
son  partner.  En  ell'et ,  Kean  ,  qui  brûlait  du  désir  de  se  relever 
de  sa  chute,  fut  si  remarquable  que,  lorsque  le  rideau  fut 
baissé,  elle  ne  |>ut  s'empêcher  de  féliciter  le  u  vilain  petit 
homme  ,  »  et  de  lui  prédire  un  avenir  des  plus  brillans  s'il  dé- 
ployait toujours  le  même  feu  ,  la  même  énergie  dont  il  venait 
de  faire  preuve.  Ce  fut  la  dernière  foisque  M^»  Siddons  et  Keau 
se  rencontrèrent  sur  la  scène.   La  première  partit  pour  la  cité 


I.ITTÉRATUIVF.  141 

OU  clic  était  attendue ,  le  second  retourna  en  Ecosse  ,  où  il  se 
fit  une  réputation  dans  le  rôle  d'Octavicn  de  la  tragédie  des 
Montagnards.  ]\Iois  une  lettre  qu'il  reçut  de  sa  tante  Tarracha 
à  ses  triomphes  et  lui  fit  reprendre  la  route  de  la  capitale  .  où 
elle  lui  avait  niénajé  un  engagement  au  théâtre  de  Haymarket. 
Kean  eut  de  cruelles  soufTrances  d\imour-|>ropre  à  subir  sur 
cette  scène,  où,  après  avoir  joué  ailleurs  les  premiers  rôles, 
on  ne  lui  confia  que  des  rôles  tont-à-fuit  sub;ilternes.  Cepen- 
dant il  parvint  à  s'y  faire  remarquer  ,  et  obtint  quelque  faveur 
auprès  du  public. 

S'imaginant  que  c'était  à  son  défaut  de  protecteurs  qu'il 
devait  la  position  inférieure  dans  laquelle  on  le  tenait  à  son 
arrivée,  il  obtint  de  quelques  amis  une  lettre  de  recomman- 
dation pour  le  fameux  John  Philip  Kemble,  alors  directeur  du 
théâtre  royal  de  Covent-Gaiden  ;  mais  il  en  fut  reçu  avec  tant 
de  hauteur  et  de  morgue  qu'il  ne  sentit  aucune  envie,  après  sa 
\isite  ,  de  contracter  un  engagement  avec  lui.  Il  quitta  Haymar- 
ket ,  où  il  se  trouvait  déplacé  ,  pour  suivre  la  troupe  de  M.Wat- 
son  ,  «pii  fit  des  haltes  plus  ou  moins  prolongées  daiis  les  com- 
tés de  Gloucester ,  de  Worcester  ,  d'Meieford  ,  etc.  Pendant 
son  séjour  à  Cheltenham,  il  se  figura  qu'un  mariage  de  raison 
pouvait  avancer  ses  affaires  dans  ce  monde  et  aplanir  à  son 
ambition  le  sentier  si  difficile  à  gravir  de  la  gloire  dramatique. 

11  jeta  les  yeux  sur  miss  Chambers,  chez  laquelle  il  crut 
découvrir  toutes  les  f[ualités  qu'il  désirait  trouver  dans  une 
femme.  Il  n'avait  alors  que  vingt  ans  ,  et  fort  peu  d'cxpiMienco 
du  monde.  Il  n'est  point  étonnant  qu'après  quelques  mois  de 
mariage  il  s'aperçut  qu'il  s'était  trom|)é  dans  ses  prévisions,  ef 
que  celle  qu'il  avait  épousée  avec  tant  d'abandon  ,  de  confiance, 
et  ])our  ainsi  dire  de  naïveté,  n'était  nullement  faite  pour  lu 
rendre  heureux.  Mais  ,  s'il  se  trompa  dans  son  attente  ,  s'il  fut 
déçu  dans  ses  prévisions  ,  la  pauvre  miss  Chambers  eut  à  re- 
gretter aussi  cette  erreur.  Passant  des  journées  entières  hors 
de  chez  lui ,  il  agrandit  le  cercle  de  ses  connaissances,  fié- 
(juenta  plus  (jue  jamais  les  tavernes  et  les  hôtelleries  ,  et  se  li- 
vra enfin  à  toutes  sortes  d'excès  pour  tâcher  d'oublier  dans  la 
débauche  les  clia;",rins  domestiques  (jui  empoisonnaient  sa  vie. 

11  quitta  bientôt  après  le  Glocestershire  pour  se  réunira 
une  nouvelle  troupe.  A  celte  époque  ,  il  était  devenu  père  ;  et, 


l'^2  UKVUE    DE    PARIS. 

se  livrant  avec  soin  à  l'étude  de  sou  art ,  il  trouva  dans  ses  nou- 
veaux devoirs  un  stimulant  pour  ses  travaux. 

James  Sheridau  Knovvles  se  trouvait  alors  faire  partie  de  la 
troupe  où  Kean  était  engajjé  ,  et  ce  fut  à  Waterford  qu'il  lit  re- 
présenter piir  ses  camarades  sa  premiire  pièce  de  théâtre.  Elle 
était  entremêlée  de  musicpie  ,  et  portait  le  titre  de  Léo,  ov  thc 
Gijjsy,  Kean  représenta  le  j)rincipal  [)ersannage  de  cette  ])ièce, 
et  peu  de  jours  après  il  joua  un  mélodrame  doutle  plan,  le  fond 
la  musique  et  la  mise  en  scène,  étaient  de  sa  composition. 
Slieridan  Kuowles,  [lar  réciprocité,  y  accepta  un  rôle.  C'est 
une  chose  assez  curieuse  de  voir  ces  deux  hommes,  à  celte 
époque  iuconiuis,  mais  destinés  à  la  célébrité,  faisant  partie 
de  la  même  troupe  ,  et  jouant  sur  le  même  théâtre  la  première 
pièce  ([ue  chacun  d'eux  ait  composée ,  et  prêtant  à  la  repré- 
sentation uii  mutuel  appui  de  leur  talent. 

Peu  de  temps  après  son  nouveau  triomphe  ,  Kean  ,  toujours 
reconnaissant,  mit  sou  manuscrit  s(uis  enveloppe  ,  à  l'adresse 
de  sa  tante.  Miss  Tidswell  reçut  le  volumineux  paquet  par  la 
poste,  maiîj  comme  le  port  montait  à  prés  de  trois  livres  ster- 
ling ,  elle  refusa  de  le  recevoir  ,  ne  se  souciant  pas,  disait-elle  , 
de  payer  si  cher  elle  ne  savait  quelle  espèce  de  cadeau.  Le 
malencontreux  paquet  fut  donc  renvoyé  au  bureau  des  rebuts  , 
où  il  est  probable  qu'il  aura  péri  dans  les  flammes. 

Jamais  la  souplesse  du  génie  du  Talma  anglais  n'avait  été 
si  grande  que  dans  ranuée  théâtrale  dont  nous  parlons  en  ce 
moment.  Il  parut  successivement  sur  la  scène  connue  comé- 
dien ,  comme  premier  chanteur,  comme  tragédien,  comme 
auteur  ,  connue  maître  de  ballet  ,  comme  chanteur  comi([ue  , 
et  enfin  comme  Arlequin.  Dans  une  représentation  qui  fut 
donnée  au  bénéfice  de  sa  femme,  et  dans  laquelle  celle-ci  pa- 
rut sous  le  costume  d'EKvina,  dans  la  tragédie  Att  Percj- , 
Kean  remplit  le  rôle  capital  de  Liouglas;  puis  ,  entre  le  cin- 
quième acte  de  la  grande  pièce  et  le  premier  de  la  petite  (jui 
la  suivait ,  il  chanta  un  air  d'opéra-comique  et  remplit  enfin  , 
en  dernier  lieu  ,  de  rôle  de  Chan1pan7.ee  ,  singe  qui  est  le  prin- 
cipe! personnage  du  dram'e  intitulé  La  Pérouse. 

De  Waterford  Kean  passa  à'Clonmcl,  eu  Irlande,  d'où, 
repoussé  par  ]\I.  Jones,  directeur  du  théâtre  de  Dublin,  il 
retourna  eu  Angleterre,  et  visita  successivement  Weymouth 


I.ITTKRATURF..  143 

et  le  comté  d'Exeter.  Les  Devoniens  surfont  raccucillirpiit 
avec  transiiort.  A  Exeter ,  il  joua  Catoii  ,  dans  la  repiéseritn- 
tinn  à  son  bénéfice.  La  salle  était  comble,  et  il  fut  couvert 
d'unanimes  applaudissemens.  Parmi  les  plus  chauds  admira- 
teurs de  son  jeu,  se  trouvait  sou  vieil  ami,  le  docteur  Drurv, 
qui.  malgré  sa  désertion  d"Eton  ,  où  il  l'avait  placé  à  ses  pro- 
]>res  frais  .  n'avait  point  cessé  de  s'intéresser  à  ses  succès.  Par 
le  crédit  de  cet  homme  de  bien  ,  Kean  joua  de  nouveau  le 
rôle  de  Caton  d'Utique  ,  devant  le  comité  assemblé  du  théâtre 
(le  Drury-Lane,  mais  qui,  à  cette  é|ioque  ,  était  tellement 
surchargé  de  sujets  qu'il  ne  se  trouva  pas  de  place  vacante 
pour  un  artiste  tel  que  lui.  H  semblait  que  tout  conspirât  pour 
que  ce  grand  tragédien  restât  éternellement  plongé  dans  Tob- 
curité,  et  pour  que  les  administrations  théâtrales  luttassentà 
l'envi  de  hauteur,  de  froideur,  de  dédain  et  de  rebuffades 
envers  le  talent  le  plus  original  de  l'époque. 

Après  cette  nouvelle  contrariété,  il  s'embarqua  pour  lîle 
Gueinesey,  dont  les  habitans  s'empressèrent  de  le  dédommager 
de  ses  chagrins  par  un  accueil  des  plus  encourageans.  Il  re- 
cueillit une  ample  moisson  de  lauiiers,  dans  les  rôles  d'Oc- 
tavien  et  d'Othello.  Son  fils  aine  Howard  ,  charmant  enfant  de 
([uatre  à  cinq  ans,  parut  dans  une  pièce,  et  y  fut  vivement 
ap[)laudi  ,à  cause  de  ses  grâces  et  de  sa  gentillesse.  Il  eut  été 
à  souhaiter  pour  les  créanciers  de  Kean  qu'il  eût  récollé  autant 
d'argent  que  de  gloire  ;  car  sa  position  financière  devenait  tous 
les  jours  de  plus  en  plus  embarrassante.  La  troupe  dont  il 
faisait  partie  retourna  en  Angleterre  sans  qu'il  lui  fût  possible 
de  la  suivre  ,  faute  d'argent.  Il  perdit  son  engagement ,  et  vécut 
quelque  temps  à  Saint-Pierre,  dans  une  situation  désespérée. 
L'excès  du  malheur  lui  rendit  les  forces  que  le  premier 
moment  d'abattement  lui  avait  fait  perdre.  Il  annonça  une 
soirée  dramatique,  et  avec  le  montant  de  la  recette,  il  put 
quitter  l'ile  et  se  rendre  dans  le  Somersetshire  ,  où  il  s'attira 
encore  les  applaudissemens  de  tous  ceux  qui  assistèrent  à  ses 
représentations.  Cependant,  par  une  fatalité  singulière,  la 
ré[)utation  qu'il  s'acquérait  dans  une  ville  semblait  toujours 
s'obstiner  à  n'en  pas  dépasser  les  murs  ,  et  obligeait  le  malheu- 
reux acteur  k  se  mettre  continuellement  en  nouveaux  frais 
pour  attirer  l'attention  du  public  toutes  les  fois  qu'il  se  trouvait 


I  4-i  REVUE    DK    PARIS. 

dans  une  ville  un  peu  marquante.  Ses  finances  continuaient  à 
aller  de  mal  en  pis.  Il  fit  alors  de  sérieuses  réflexions  sur  la 
profession  de  comédien  ambulant,  qu'il  avait  adoptée  depuis 
quelque  temps.  11  reconnut  que  tant  qu'il  |)arconrrait  ainsi  les 
comtés,  sa  situation  et  celle  de  sa  famille  seraient  des  plus 
précaires.  11  pensa  que  la  place  d'un  premier  sujet  sur  un 
théâtre  de  province  ne  valait  pas  une  position  bien  inférieure 
sur  un  théâtre  de  Londres,  où  il  recevrait  des  appointcmens 
réguliers;  et  où  il  serait  enfin  à  l'abri  des  horreurs  du  casuel. 

II  écrivit  à  M.  Elliston  ,  directeur  du  pavillon  olympique  ,  qui 
l'engagea  ,  moyennant  deux  guinées  par  semaine ,  en  qualité 
de  pantomime  ,  de  maître  de  ballet  et  d'arlequin.  Lorsque  cet 
arrangement  fut  conclu,  il  partit  de  Taunton  avec  la  troupe 
d'un  nommé  Lee,  pour  la  ville  de  Dorchester.  On  était  alors 
au  fort  de  l'hiver;  le  froid  était  glacial;  et  depuis  plusieurs 
jours  une  couche  de  neige  durcie  couvrait  la  campagne.  Pour 
ajouter  à  l'infortune  qui  s'attachait  aux  pas  de  Kean  ,  Howard  , 
son  fils  chéri  ,  son  enfant  du  prédilection,  tomba  si  dangereu- 
sement malade  ([ue  ]\P^  Kean  fut  obligée  de  rester  encore 
([uelques  jours  à  Taunton  pour  attendre  qu'il  fût  en  état  de 
supporter  les  fatigues  du  voyage.  Kean  ,  accompagné  de  Char- 
les, son  second  fils,  et  de  deux  de  ses  camarades,  monta  dans 
une  mauvaise  cariole,  qui  devait  les  conduire  jusqu'à  moitié 
chemin  ;  mais  ils  avaient  à  peine  fuit  quelques  milles  que  l'es- 
sieu se  cassa  ,  et  qu'ils  se  virent  forcés  de  continuer  leur  route 
à  pied.  Kean  chaigea  sur  ses  épaules  son  pauvre  enfant  à  demi 
mort  de  faim  et  de  froid.  Après  des  fatigues  inou'ies,  il  arriva  à 
Dorchester,  sans  un  penny  pour  se  restaurer.  Par  bonheur, 
le  directeur  l'avait  précédé.  C'était  un  homme  d'un  excellent 
naturel,  et  qui  s'empressa,  dès  qu'il  fut  informé  de  sa  dé- 
tresse ,  de  pourvoir  à  ses  premiers  besoins  et  à  la  réception  de 
sa  femme  et  de  son  enfant  malade.  Les  représentations  com- 
mencèrent bientôt,  et  Kean  excita  un  enthousiasme  général. 

Un  soir  qu'il  venait  de  remplir  le  rôle  d'Alexandre-le-Grand, 
on  vint  lui  annoncer  la  visite  de  M.  Arnold,  directeur  du 
théâtre  de  Drury-Lane.  11  le  reçut  aussitôt,  et  apprit  avec 
étonnement  que  le  comité,  qui  était  persuadé  que  le  docteur 
ne  lui  avait  point  exagéré  les  qualités  de  son  protégé  ,  malgré 
reffection  qu'il  lui  portait,  l'avait  chargé  de  faire  résilier  son 


I,ITTKr.ATUr,E.  1-'»H 

engagement  avec  le  Pavillon  olympique ,  et  d'en  contracter 
avec  lui  un  autre  ,  dont  lui-même  fixerait  tes  honoraires. 
Kean  n'était  point  encore  liabitué  à  de  pareilles  propositions. 
Ordinairement  on  lui  fixait  im  prix,  et  on  ne  lui  laissait  jamais 
le  soin  de  le  déterminer  lui-même.  Les  seules  conditions  de 
M.  Arnold  furent  que  si  le  tragédien  était  bien  accueilli  lors 
de  ses  débuts  ,  il  s'arrangerait  avec  le  comité  pour  le  montant 
définitif  de  ses  appointemens  ,  et  qu'en  cas  de  non  succès  ,  il 
lui  serait  néanmoins  assuré  onze  lii^res  sterling  par  semaine. 
Cétait  plus  qu'il  n'avait  jamais  gagné  dans  les  jours  les  plus 
heureux  de  sa  vie.  Au  milieu  de  la  joie  que  lui  causait  ce  réta- 
blissement inespéré  de  ses  affaires,  son  bien-aimé  Howard 
mourut.  L'épreuve  était  cruelle;  il  y  aurait  sans  doute  suc- 
combé, si  la  pensée  de  l'affreuse  misère  dans  laquelle  il  lais- 
serait Charles  et  sa  femme  ,  pour  laquelle  il  était  revenu  à  de 
meilleurs  sentiniens  ,  n'avait  pas  soutenu  son  courage. 

A  son  arrivée  à  Londres,  d'autres  douleurs  l'attendaient. 
Ses  nouveaux  camarades  ,  qui  n'avaient  pas  la  millième  partie 
de  son  talent,  le  traitèrent  avec  le  plus  profond  dédain.  Au 
comité,  on  objecta  contre  lui  la  petitesse  de  sa  taille  et  la 
difformité  de  ses  jambes.  Il  lui  fallut  entendre  de  tous  côtés 
les  propos  les  plus  désagréables  à  ce  sujet.  On  allait  jusqu'à 
dire  qu'il  y  aurait  un  scandale  inévitable  si  on  le  laissait  jouer 
les  rôles  que  Kemble  avait  illustrés,  et  qu'il  fallait  absolu- 
ment, pour  l'éviter,  qu'il  ne  remplit  que  les  empUiis  subalternes 
et  de  doublure.  Pendant  qu'on  délibérait  sur  le  parti  qu'il 
restait  à  prendre,  Kean  se  leva  brusquement  de  sa  place  ,  et , 
regardant  fixement  le  président  du  comité,  il  s'écria  :  yiut 
Cœsar,  aut  nulliis  !  Cette  action  ,  ces  paroles  ,  et  l'expression 
qu'il  leur  donna ,  changèrent  tellement  l'idée  qu'on  avait 
d'abord  conçue  de  sa  gaucherie ,  de  sa  timidité  et  de  son  man- 
que d'aplomb  ,  qu'immédiatement  il  fut  résolu  ,  à  la  presque 
unanimité,  qu'il  débuterait  par  le  rôle  de  Shylock. 

Son  premier  début  eut  lieu  le  27  janvier  1814.  Quoi(|u'il 
n'y  eiit  point  de  vides  effrayans  dans  les  loges  ,  cependant  la 
salle  n'était  que  médiocrement  remplie;  on  était  peu  curieux 
d'assister  aux  premiers  essais  d'un  pauvre  acteur  de  province  . 
auquel  on  allait  livrer  impitoyablement  Shakspeare.  Lorsqu'il 
entra  en  scène  ,  sou  émotion  était  si  grande  qu'il  craignit  de 
3  ,5 


1   \(j  REVUE    I>E    PARIS. 

voir  se  vonouveler  la  triste  avenlure  de  Belfast,  il  se  sent.iit 
défaillira  la  vue  de  cette  multitude,  que  la  lueur  éclatante 
des  quinquels  qui  réblouissaient  lui  faisait  trouver  immense  , 
et  où  il  n'avait  peut-être  pas  un  seul  ami,  pas  une  seule  per- 
sonne qui  fît  des  vœux  sincères  pour  son  succès.  Il  commença 
par  des  accens  ,  qui  ,  d'abord  embarrassés  et  lents  ,  devinrent 
peu  à  peu  vifs  ,  cbaleureux  ,  impétueux  et  fortement  expressifs. 
Il  fut  écouté  tranquillement  et  dans  un  morne  silence  t[ui  le 
glaça  de  terreur  j  mais  encouragé  par  quelques  marques  iso- 
lées d'approbation  ,  il  se  dit  en  lui-même  :  u  C'est  ici  le  mo- 
ment ou  jamais!  x  et  redoublant  de  verve,  de  vigueur  et  de 
génie  ,  cédant  sans  reserve  à  l'entraînement  du  sujet,  il  s'éleva 
à  une  telle  liauteur  qu'à  partir  de  ces  mots  -.Iwill,  beassured. 
l'auditoire  éleclrisé  éclata  en  applaudissemens  frénétiques  qui, 
semblables  aux  longs  roulemens  du  tonnerre,  se  prolongèrent 
jusqu'après  la  cluite  du  rideau.  Pendant  six  jours  de  suite  il 
parut  dans  le  même  rôle  et  y  excita  le  même  enthousiasme. 
RitihardlII, qu'il  représenta  bientôt  après  ,  vintmeftre  le  sceau 
à  sa  gloire 


Kean  fut  honoré  de  l'estime  particulière  de  lord  Byron,  qui 
se  fit  son  patron  et  qui  prit  plaisir  à  le  produire  auprès  de  ses 
nobles  amis.  Il  fut  également  protégé  par  le  comte  d'Essex, 
qui  fut  l'un  de  ses  admirateurs  les  plus  dévoués  ;  mais  il  préfé- 
rait à  la  compagnie  de  ses  nobles  patrons  les  relations  d'amitié 
(pi'il  avait  contractées  avec  plusieurs  de  ses  anciens  camara- 
fles ,  et  jamais  leur  mauvaise  fortune  ne  fut  pour  lui  une  raison 
de  les  dédaigner. 

Kean  mourut  le  mercredi  13  mai,  à  l'âge  de  quarante-six 
ans,  dans  la  maison  qu'il  possédait  à  Richmond.  Les  dernières 
années  de  sa  vie  furent  troublées  par  l'inquiétude  que  lui 
causa  le  sort  de  son  fils  Charles.  Ce  jeune  homme,  qui  avait 
fout  le  caractère  de  son  père,  ne  put  rester  que  trois  ou  quatre 
ans  au  collège  d'Eton  et  refusa  de  partir  pour  les  Indes  Orien- 
tales, où  le  duc  d'Essex  lui  avait  obtenu  l'emploi  de  cadet 
dans  la  compagnie  anglaise.  Il  voulait  à  toute  force  se  faire 
acteur;  Kean  lui  déroula  en  vain  le  lal)leau  des  maux,  de.s 
tourmens  et  des  viseissitudes  attachés  à  la  profession  qu'il  dési- 


LITTKRATURE.  1-47 

r.iit  embrasser.  Rien  iic  put  l'ébianler  dans  sa  résolution.  11 
sV'iigagea  donc  et  parut  sur  la  même  scène  et  dans  les  mêmes 
pièces  de  son  père;  M.  Laporte,  diiectcurde  Covent-Gardeii , 
en  avait  fait  la  clause  .s7;(e  (/nd  non  de  leur  traité.  C'est  peut- 
êlre  à  cette  clause  que  Charles  Kean  dut  raecueil  favorable 
qu'il  reçut. 

Kean  (1)  parut  |)oiir  la  deinière  fois  sur  la  scène  dans  le  rôle 
d'Othello;  il  était  jiâle  et  soufPiant ,  et  avait  résisté  aux  instaii  - 
CCS  réitérées  de  ses  nombreux  amis,  qui  l'avaient  engagé  à 
soigner  sa  santé  et  à  ne  ])as  se  livrer  à  des  émotions  dange- 
reuses dans  sa  position.  Mais  ses  forces  n'étaient  point  au 
niveau  de  son  courage  ;  il  se  trouva  mal  pendant  la  représenta- 
lion  ,  et  tomba  ,  privé  de  sentiment ,  dans  les  bras  de  son  fils  , 
en  murmurant  ce  touchant  adieu  : 

«  Farewel  !  Olhello's  occupalion's  gone.*  » 

(Fraser's  Magazine.) 

(i)  On  nous  écrit  de  Londres  que  la  veuve  de  M.  Kean  doit  pu- 
blier imc  vie  détaillée  de  son  mari.  (iV.  du  R.) 


DE  L'EMA-NCIPATION  DES  COaiMUNES. 


AU  DIRECTEUR  DE  LA.  REVUE  DE  PARIS. 


Monsieur , 

Dans  la  séance  du  6  mai ,  monsieur  le  ministre  du  commerce  a 
dévelopjjé  devant  la  chambre  des  députés  l'ensemble  des  nombreux 
incouvéniens  qu'entraînerait  Pémancipation  absolue  des  i)lus  popu- 
leuses communes  de  France.  Il  est  entré,  à  ce  sujet,  dans  quelques 
détails  qui  n'ont  point  paru  convaincre  toute  l'assemblée  ,  puisque 
d'honorables  membres  ont  désiré,  même  après  le  discours  du  mi- 
nistre, voir  étendre  le  principe  d'émancipation  aux  communes  qui 
compteraient  plus  de  mille  habilans.  M.  Thiers  aurait  fatigué  ses 
auditeurs  s'il  eût  traité  complètement  le  thème  fécond  où  il  s'était 
engagé.  C'étaient  des  semaines  entières  qui  eussent  été  prises  à 
l'immense  dénombrement  des  incapacités  municipales  que  la  tu- 
tèle  du  pouvoir  cache  aujourd'hui ,  et  qu'une  parfaite  liberté  d'ac- 
tion dévoilerait  dès  la  première  expérience,  au  profond  regret  de 
ceux-là  même  qui  auraient  provoqué  ce  spectacle,  non  pas  de  tous 
cependant.  Nous  en  savons  qui  devinent  l'effet  produit,  et  qui 
l'appellent  avec  cette  frénésie  que  vous  voyez  mettre  en  œuvre 
dans  nos  théâtres  ,  quand  le  parterre  demande  à  grands  cris,  pour 
le  mieux  siffler,  un  malheureux  acteur  qui  de  dépit  a  quitté  la 
scène. 

Je  me  suis  trouvé  posé  de  sorte  à  observer  et  à  recueillir  des 
traits  variés  du  tableau  que  M.  Thiers  n'a  pu  qu'offrir  en  esquisse. 
Vos  lecteurs  savent  que  j'ai  habité  comme  administrateur  la  Basse- 
Bretagne,  dont  je  leur  ai  conté  parfois  les  usages,  les  mœurs,  les 
traditions  ;  pent-être  seront-ils  curieux  de  savoir  ce  que  devien- 
drait ce  pays  ,  qui  est  aussi  sur  la  carte  de  France  ,  et  qui  est  di- 
visé, comme  le  reste  delà  France,  en  communes,  si  ces  communes 
étaient  demain  émancipées. 


LITTERATURE.  149 

Uemain,  bon  Dieu  !...  Sachez  qu'il  y  a  'huit  mois,  lorsque  j'é- 
tais encore  à  Quimperlé  ,  il  m'a  fallu  voir  la  [)lus  grande  commune 
démon  arrondissement,  celle  de  Scaër,  peuplée  de  quatre  mille 
amcs,  se  refuser  avec  obstination  à  rétablissement  d'une  école  pri- 
maire! je  ne  dis  pas  à  faire  les  frais  de  cet  établissement,  mais  à 
rinslitution  elle-même,  eût-elle  élé  gratuite,  sans  charge  aucune 
pour  le  budget  ;  le  refus  était  pour  l'école ,  comme  école  ,  par  cela 
seul  que  c'était  une  école.  Au  cas  où  cela  paraîtrait  d'un  bizarre  à 
exciter  le  doute,  j'invoquerai  à  l'appui  de  mon  assertion  le  témoi- 
gnage de  M.  Le  Boyer,  inspecteur  de  l'académie  de  Rennes  ,  qui , 
devant  moi,  resta  comme  pétrifié  quand  le  maire  de  Scaër  nous 
déclara  nettement  les  répugnances  de  son  conseil  municipal. 

On  répondra  que  la  loi  sur  l'instruction  primaire  va  mettre 
ordre  à  ces  exceptions,  et  que  les  communes  étant  forcées  pour 
l'avenir  à  s'imposer  extraordinairement  cinq  centimes,  lorsque 
leurs  ressources  ordinaires  sont  insuffisantes  à  la  création  d'une 
école,  l'exemple  que  j'ai  cité  demeurera  sans  valeur.  Mais  si  l'on 
a  fait  cette  loi ,  c'est  par  la  nécessité  bien  comprise  de  ne  point 
laisser  aux  communes  leur  libre  arbitre  en  ce  qui  touche  à  l'in- 
struction primaire  J  et  plût  à  Dieu  que  ce  fût  la  seule  nécessité  de 
ce  genre  !  En  quoi  serait-il  prudent  de  les  émanciper  ,  ces  com- 
munes bretonnes?  La  législation  n'y  est  point  connue  j  je  citerais 
une  foule  de  maires  qui  ne  coupent  même  pas  les  feuilles  du  Bulh- 
tiii  des  lois,  collection  amoncelée  dans  quelque  vieux  coffre  où 
elle  reste  en  réserve  pour  les  bourres  de  fusil. 

Monsieur  le  ministre  du  commerce  a  parlé  d'arrêtés  vexatoires, 
portant  l'empreinte  d'un  arbitraire  tout  asiatique  ,  et  que  la  liberté 
des  communes  empêcherait  de  contrôler.  Oh  !  sur  ce  sujet  les  ci- 
tations n'auraient  pas  de  terme.  J'ai  vu  un  maire  qui  imposait  à 
un  franc  d'amende,  payable  au  valet  de  ville,  tout  propriétaire 
d'un  pourceau  rencontré  vaguant  dans  les  rues.  De  là  naissaient 
souvent  d'égayantes  luttes  entre  l'animal  et  l'appariteur;  et  quand 
ce  dernier  avait  assez  de  force  ou  d'adresse  pour  mettre  son  ennemi 
en  fourrière  ,  il  ne  le  relâchait  qu'à  bon  compte  de  vingt  sous. 
Pourquoi  pas  cinq  francs  ,  pourquoi  pas  dix  louis  ?...  11  y  a  cepen- 
dant des  tribunaux  de  police. 

J'ai  vu  un  maire  qui  voulait  empêcher  les  bateliers  d'une  com- 
mune voisine  de  débarquer  sur  son  territoire. 

J'ai  vu  un  maire  qui  faisait  arrêter  tous  les  chasseurs  étrangers 
3  i3. 


150  RKVUK     DE    PARIS. 

à  sa  commune,  alors  même  qu'ils  la  traversaient  pour  se  renilre 
ailleurs.  Ce  n'est  pas  sans  peine  que  j'ai  pu  soustraire  cet  hon- 
nête, mais  ignorant  magistrat  aux  suites  d'un  tel  abus  de  pou- 
voir. 

J'ai  vu  un  maire  qui  voulait  interdire  dans  sa  commune  le  tra- 
vail du  dimanche,  et  qui  avait  chargé  le  garde  champêtre  d'ap- 
préhender au  corps  les  délinquans. 

J'ai  vu  un  maire  qui  s'excusait  de  sa  négligence  à  faire  arrêter 
deux  assassins,  disant  que  cela  regardait  la  justice. 

Ces  hommes  étaient  pourtant  nés  de  l'élection  ;  mais  il  faut  dire 
que  là ,  dans  ces  campagnes  reculées  ,  l'élection  est  un  non  sens  dé- 
risoire. A  ce  propos,  veut-on  savoir  comment  on  l'y  applique, 
cette  loi  municipale,  inapplicable  en  tant  de  lieux?  Dans  une 
commune,  et  je  la  nommerai,  dans  la  commune  de  Kernevel ,  la 
moitié  des  conseillers  élus  n'étaient  pas  même  inscrits  sur  la  liste 
des  électeurs  lorsque  la  première  opération  fut  faite.  Il  fallut 
recommencer  :  ce  fut  presque  une  émeute.  Je  représentai  au  maire 
que  la  loi  ne  permettait  point  de  choisir  d'autres  citoyens  que 
ceux  dont  le  nom  figurait  sur  la  liste  électorale.  Les  plus  honora- 
bles habitans  vinrent  me  trouver,  et  me  dirent  que  la  loi  radotait, 
qu'ils  savaient  mieux  qu'elle  où  prendre  des  conseillers  munici- 
paux, et  qu'après  tout ,  si  je  ne  voulais  pas  laisser  faire  !c  Lien 
je  serais  responsable  du  mal. 

Livrez  ces  communes  à  leurs  propres  œuvres ,  et  vous  réta- 
blissez l'édifice  féodal ,  non  dans  ses  formes  grandioses  ,  mais  dans 
ses  vices  les  plus  mesquins.  Ce  sera  une  agrégation  de  petites 
théocraties  ,  mêlées  de  petits  pachaliks,  selon  que  le  curé  ou  le 
gentillàtre,  s'y  trouveront  en  première  ligne  d'influence.  Je  tra- 
cerais le  plan  topograpbique  de  ces  deux  catégories  pour  nue  por- 
tion du  Morbihan  et  du  Finistère.  Je  l'ai  déjà  écrit  dans  la  Revue, 
et  je  ne  saurais  trop  le  répéter,  il  y  a  des  communes,  dans  ce  pays, 
où,  sur  mille  habitans  ,  trois  ou  quatre  seulement  savent  lire.  Aussi 
est-il  arrivé  que  pendant  seize  ans  de  suite  ,  le  conseil  municipal 
d'une  de  ces  communes  n'a  pas  été  réuni ,  bien  qu  il  fut  censé 
Têlre  aux  cessions  obligées  ,  et  que  les  budgets  de  chaque  exercice 
eisssent  été  dressés  par  le  maire,  puis  signés  à  domicile  par  ceux 
des  membres  qui  savaient  griffonner  leur  nom. 

J'ai  observé  ces  choses  en  Bretagne j  mais  aujourd'hui,  mon- 
sieur, que  je  suis  dans  l'est,   dans   le  riche  et  beau  dépaitcmenl 


litïkraturt:.  151 

(le  Saône-et-Loire,  faiit-il  vous  ayouer  que  j'ai  sonvciit  à  faire  des 
remarques  du  même  genre,  tout  aussi  peu  favorables  au  système 
d'émancipation  des  communes?  Oh  !  que  je  voudrais  enfermer  huit 
jours,  dans  mes  bureaux,  nos  faiseurs  d'utopies  ,  ceux  de  bonne 
foi ,  vous  comprenez?  Que  je  voudrais  les  voir  ouvrir  tous  ces  pa- 
quets verbeux  ,  lire  ces  réponses  inintelligibles  aux  demandes  les 
]>lus  claires  ,  recommencer  dix  fois  la  même  instruction  sur  la 
marche  légale  d'une  affaire  traitée  déjà  dix  fois  en  dix  circon- 
stances !  (^iie  je  voudrais  surtout  les  voir  en  proie  anx  embarras 
d'une  démission  de  maire  ,  alors  qu'il  faut  passer  un  mois  avant  de 
combler  ce  vide  ,  faute  d'un  sujet  capable  !  Ceci  est  honteux  à 
dire  :  je  sais  des  communes  où  il  n'y  a  pas  de  maire  possible,  si  ce 
n'est  le  maire  actuel,  et  encore  s'en  Irouve-l-il  un  qui,  avant- 
hier,  me  demandait  qu'on  lui  donnât  un  traitement,  trouvant  peu 
jusie  de  lui  faire  perdre  ainsi  sa  peine.  C'est  un  cultivateur  qui 
peut-être  a  raison;  car  avec  la  complication  des  affaires  munici- 
pales ,  pour  peu  qu'elle  s'accroisse  encore,  il  faudra  bientôt  des 
hommes  d'un  grand  dévouement  ou  d'une  grande  vanité  pour  ac- 
cepter gratis  un  tel  fardeau. 

J'ai  cité  des  exemples  de  Bretagne  ;  j'en  puis  citer  encore  pris 
dans  l'arrondissement  que  j'administre  aujourd'hui. 

J'ai  vu  un  maire  qui  vendait  ou  louait,  de  sa  propre  autorité  , 
des  parcelles  de  propriétés  communales.  Je  l'ai  arrêté  ,  dans  ces 
opérations  diclées  par  un  zèle  mal  instruit  ,  assez  à  temps  pour 
qu'elles  ne  fussent  pas  consommées. 

J'ai  vu  un  maire  qui  ,  à  propos  de  dilhcultés  relatives  au  partage 
de  la  cou|ie  ulîouagère  entre  les  ayans-droit,  me  déclarait  que  ja- 
mais il  ne  ferait  exécuter  les  lois  dans  sa  commune  ,  lorsque  leur 
exécution  pourrait  susciter  des  haines  ou  même  des  censures  de 
cabaret. 

J'ai  vu  un  maire  qui,  muni  d'une  condamnation  prononcée  par 
le  conseil  de  préfecture,  laissait  en  paix  les  usurpateurs  de  biens 
communaux  ,  sous  le  prétexte  qu'il  ne  voulait  pas  voir  ir»cendier 
sa  maison. 

J'ai  vu  un  maire  qui,  donnant  avis  de  leur  nomination  aux  ci- 
toyens désignés  par  le  sort  pour  composer  le  jury  de  révision  de 
la  garde  nationale,  leur  écrivait  en  ces  termes  :  «  Si  vous  ne  vous 
rendez  pas  à  la  sé.ince  de  dimanche  ,  je  vous  y  ferai  conduire  par 
la  gcu'.iarnicrie...   » 


132  REVUE    DE    PARIS. 

J'ai  VU  et  je  vois  encore,  c'est  avec  plaisir  que  j'en  conviens  , 
heaucoup  de  maires  pleins  de  mérite  j  mais  ceux  là  seront  les  pre- 
miers à  reconnaître  que  le  protectorat  administratif  est  moins  pour 
eux  une  gêne  qu'un  appui,  qui  les  décharge  d'une  responsabilité 
toujours  pénible  et  trop  souvent  dangereuse  au  milieu  de  popula- 
tions ignorantes. 

Cette  grande  question  ,  à  laquelle  tout  le  monde  verrait  clair  si 
les  passions  politiques  n'emportaient  avec  elles  le  don  de  cécité  , 
se  rattache  surtout  povir  beaucoup  d'esprits  à  la  question  plus  vaste 
encore:  faut-il  ou  non  décentraliser  le  gouvernesient  de  la  France  ? 
Le  publiciste  le  moins  modeste  s'arrête  ici  devant  le  beau  travail 
de  M.  Saulnier,  et  ce  n'est  pas  moi ,  humble  novice  ,  qui  me  per- 
mettrais une  parole  nouvelle  après  le  lumineux  exposé  du  savant 
préfet  d'Orléans.  Toutefois  ce  que  je  ne  saurais  trop  dire  ,  même 
après  lui  ,  et  sans  doute  d'après  lui  ,  c'est  qu'on  se  trompe  généra- 
lement sur  le  but  véritable  d'une  décentralisation  utile.  Ce  n'est 
point  dans  l'embarras  des  derniers  rouages  qu'est  le  vice  ;  la  loi 
leur  donne  déjà  plus  de  jeu  qu'ils  ne  peuvent  raisonnablement  en 
avoir.  Montez  au  mécanisme  intermédiaire  :  la  gêne  y  est.  Assou- 
plissez ce  mouvement  5  donnez  aux  préfets  un  pouvoir  dont  le  mi- 
nistre ne  jouit  que  par  fiction;  faites  qu'il  ne  soit  pas  besoin 
d'écrire  à  l'hôtel  des  finances,  lorsque  trois  arbres  morts  viennent 
à  pourrir  le  long  d'une  route,  pour  que  la  commune  puisse  dis- 
poser de  ces  débris  ;  faites  qu'un  garde  champêtre  ou  un  institu- 
teur n'attendent  pas  deux  mois  pour  voir  approuver  l'imposition 
extraordinaire  qui  leur  assure  un  morceau  de  pain  ;  réclamez  ,  pour 
des  cas  semblables  ,  la  suffisante  intervention  départementale;  alors 
vous  aurez  raison ,  selon  nous  ,  de  demander  en  ce  sens  qu'on  dé- 
centralise ,  et  nous  vous  appuierons  de  notre  expérience  comme 
de  nos  vœux.  Mais  ne  mêlez  point  les  communes  à  cette  réforme; 
ou  bien  créez  partout  des  communes  réelles ,  où  il  y  ait  bon  sens, 
capacité  ,  instruction  ,  connaissance  des  lois. 

En  écrivant  ces  choses,  monsieur,  je  pourrais  craindre  qu'on 
ne  m'accusât  de  tout  voir  en  mal,  si  ce  n'est  de  pis.  Heureuse- 
ment ,  dans  la  pratique,  j'ai  pris  pour  devoir  de  travailler  à  me 
donner  tort  un  jour.  3Ion  système  d'émancipation,  à  moi,  con- 
siste à  établir  des  écoles  primaires,  à  répandre  les  lumières  dans  le 
peuple,  à  rendre  les  enfans  de  mes  administrés  dignes  ,  plus  tard  , 
de   ce  qu'on  réclame    maintenant  mal  à  propos  pour  leurs  pères 


LITTÉRATL'RE.  153 

De|iuis  huit  mois,  monsieur,  j'ai  créé  quatorze  écoles  d^enseigne- 
ment  mutuel  dsiis  Piirrondissement  qui  m'est  confié  j  là  ou  ail- 
leurs, je  continuerai  cette  tâche  utile,  et  j'espère  ,  ainsi  ,  dans 
ma  vieillesse  ,  pouvoir  changer  d'avis  sur  la  question  de  l'afi'ran- 
chisscment  des  communes. 

Auguste   Romieu  , 

Sous-préfet  de  Louhans  (  Saône-et-Loire). 


LONGEVITE  RELATIVE 

DES  SA VANS , 
DES  HOMMES  DE  LETTRES  ET  DES  ARTISTES. 


Un  littérateur  anglais  connu  par  la  publication  d'un  voyage 
en  Turquie,  M.  MaJden,  rient  de  faire  paraître  une  espèce  de 
Physiologie  des  hommes  de  lettres  qui  offre  plus  d'un  chapitre  pi- 
quant 5  tel  est,  entre  autres,  celui  où  il  traite  de  l'influence  de 
l'étude  sur  la  durée  de  la  vie.  Avant  de  citrr  ses  considérations 
sur  les  divers  travaux  de  l'esprit ,  nous  allons  transcrire  les  six 
tableaux  de  mortalité  qu'il  a  dressés  ,  en  choisissant  vingt  au- 
teurs, tous  connus,  sinon  tous  éminens,  dans  chacune  des  diffé- 
rentes classes  où  l'on  peut  comprendre  toute  la  république  des 
lettres  et  des  arts.  On  remarquera  que  l'auteur  ,  en  véritable  An- 
glais ,  a  préféré  souvent  les  illustrations  de  son  pays  à  des  illustra- 
tions au  moins  équivalentes.  La  chose  est  toute  naturelle  ,  et  nous 
aurions  pu  remplacer  un  nom  par  un  autre  sans  inconvénient  ; 
mais  nous  tenons  à  donner  les  calculs  de  M.  Madden  dans  leur  in- 
tégralité. En  citiint  ses  réflexions  après  ses  calculs,  nous  serons  à 
temps  de  réclamer  sur  quelques  détails.  Aujourd'hui  voici  ces  la> 
blés  de  longévité  qui  intéressent  tout  le  peuple  écrivain. 


MTTKRATURE. 


1^5 


1-   TABLEAU. 


QBI    SE   SONT    OCCUPAS    DES   SCTENCES 
NATURELLES. 


AGE 
NOMS.  auquel   Ils 

sont  morts. 

Bacon  (Roger) 78 

Bulfon 81 

Copernic 70 

Cuvier 64 

H.  Davy 51 

Eiiler 76 

Franklin 85 

Galilée 78 

D-^Halley 86 

Heischel 84 

Kepler 60 

La  Lande 75 

La  Place 77 

Lowenhoeck 91 

Leibnitz 70 

Linnée 72 

Newlon 84 

Tycho-Brahé 55 

Whiston 95 

WoUaston 62 

Total.  ...    1494 


Ariosle 59 

Burns 38 

Byron 37 

Camoëns 55 

CoUens 56 

Cowley 49 

Cowper 69 

Dante 56 

Dryden 70 

Gowsnult 44 

Gray 57 

Melaclat 84 

Milton 66 

Peliargas 68 

Pope 56 

Shemlon 50 

Spencer 46 

Tasse 52 

Thompson 48 

Young 84 

Total.    .    .    .  1164 


156 


REVUK    DF.    PARIS. 


PHILOSOPHES 


II»  TABLEAU. 

AUTEURS     nRAMATIQUES. 


NOMS.  AOE. 

Bacon 65 

Bayle 59 

Berkeley 79 

Condorcet 51 

Condillac 65 

Descaries 54 

Diderot 71 

Ferguson 92 

Fichte 52 

Harlley 52 

Helvélius 57 

Hobbes 91 

Hume 65 

Kant 80 

Kaimes 86 

Locke 72 

Malebranche 77 

Reid 86 

Stewart 75 

Saint-Lambert 88 

Total.  .   .  1417 


NOMS.  AGE. 

Alfieri 55 

Corneille 78 

Goëllie 82 

Massinger 55 

Marlow 32 

Olway 34 

Racine.    .........  60 

Schiller 48 

Shakspeare 52 

Voltaire 84 

Congrève.  . 59 

Colman  ,  G 61 

Crébillon 89 

Cumberland 80 

Farquhar 30 

Goldoni 85 

B.  Johnson 63 

Lope    de  Vega 73 

Molii'-re 53 

Miirphy 78 

Total.   .   .    .  1249 


LITTKRATURE. 


1S7 


nie  TABLEAU. 


JIRISCONSL'I.T.KTLEGISTFS.       ROMANCIERS  ET  CRITIOUKS. 


Bentham 85 

Blacstone 57 

Butler 83 

Coke 85 

Erskine 73 

Filangieri 36 

Giffoid 48 

Grotius 63 

Haïr 68 

Holt 68 

Littk'ton 75 

Mansfield 88 

Montesquieu 66 

Redesdalc 82 

Romilly 61 

RoUe 68 

Teiiterden. 78 

Thurlow 74 

Vatel 53 

WUmot 83 

Total 1394 


Cervantes 70 

Lesage 80 

Scott 62 

Fielding 47 

SmoUet 51 

Rabelais 70 

Defoe 70 

Ratcliffe 60 

Richardson 72 

Sterne 56 

Johnson 75 

Addison 48 

Warton 78 

Steele 59 

Tickell 54 

Montaigne 60 

Bathurst 84 

Thornton 44 

Hawkesworth 59 

HaziliU 58 

Total.  .   .  .  1257 


i4 


158 


REVUE    DE    PARIS. 


iy«  TABLEAU. 


THEOLOGIENS. 


QDI    ONT    l;cniT    Sun    LA    RfLIGlON 
NATUIiELLE. 


KOllS.  AGE. 

Baxter 76 

Ëellarmin 84 

Butler 60 

Bossuet 77 

Calvin 56 

Chillingwortli 43 

Doddridge 54 

i.  Fox 67 

J.  Knox 67 

Lowth 77 

Luther 63 

Massillon 79 

Melancliton 64 

Paley 63 

Porteus 77 

Priestley 71 

Sherlock 67 

Whitefield 56 

Wyclife 61 

Wesley 88 

ToTAi,.  ...  1350 


Annett 55 

Bolingbroke 79 

Cardan 75 

Chubb 65 

Drummond 68 

Dupuis 67 

Freret 61 

Gibbon 58 

Lord    Herbert 68 

Jacobi 56 

Paine 72 

Pomponalius 63 

Rousseau 66 

Spinosa 45 

Saint-Pierre 77 

Shaftesbury 42 

Tindal 75 

Toland 53 

Vanini 34 

Volney 66 

Total.    .   .    .    1245 


LITTERATURE. 


loa 


Y«  TABLEAU. 

MÉDECINS.  PHILOLOGUES. 


NOMS.  AGE. 

J.    Brown 54 

Corvisarl 66 

CiiUen 78 

Darwin 72 

Fordyce 67 

Fothergill 69 

Call 71 

J.    Gregorj 48 

Ilarvey 81 

Heberden 92 

Hoffmann -   .   .    .  83 

J.   Hunier 65 

W.  Huntcr 66 

Jeûner 75 

Mason  Good 64 

Paracelse 43 

rinel 84 

Sydenham 66 

Tissot 70 

Willi 54 

Total 1363 


NOMS.  Age. 

Bentley 81 

Burlon 84 

Casaubon 55 

Cheke 44 

Hartzhcim 70 

Harman 77 

Héyne 84 

J.  Lipse 60 

Parr 80 

Pauw 61 

Pighius 84 

Porson 50 

Rapheleugius. 50 

Sa\imaise 68 

J.-B.    Scaliger 69 

Sigonius .  61 

H.  Etienne 71 

Sylburgius 51 

Yoss 73 

Wolf 64 

Total 1337 


IBO 


REVUE    DE    PARIS. 


VI'   TABLEAU. 


MUSICIENS. 


NOMS.  AGE. 

lîandinelli 72 

Bernini 82 

Canova 65 

Donalello 83 

Flaxman 71 

Ghiberli 64 

Giotlo 60 

Michel-Ange 96 

San-Soviuo 91 

Verocchlo 56 

A.  Carraclie 49 

Claude 82 

David 76 

Guide 67 

Uaphaël 37 

Reynolds 69 

Salvator-Rosa 58 

Titien 96 

V.  Yéronèse .  56 

West 82 

Total.    .   .    .  1412 


NOMS.  AGB. 

Ame 68 

Bach 66 

Beethoven 57 

Biirn(  y 88 

Bull. 41 

Cimarosa 41 

Corelli 60 

Gluck 75 

Giétiv 72 

Ilandel 75 

Ilavdn 77 

Kalkbrenner 51 

Keiscr 62 

Martini 78 

Mozart 36 

Paesiello 75 

Piccini 71 

Porpore 78 

Scijrlatli 78 

Weber 40 

Total.    .    .    .  1289 


LITTERATURE. 


161 


ORDRE    DK    LONGEVITE 

d'après  les  tableaux  précédens. 


Savaiis 1494 

riiilosophes 1409 

Sculpteurs  et  peintres.  1412 

Jiiiisconsultes ,    etc.   .  1394 

Médecins 136S 

Théologiens 135J 

Philologues 1337 

Musiciens 1284 

Romanciers ,  etc.  .   .  .  1259 

Auteurs  dramatiques.   .  12Î9 

Auteursqui  ont  écrit  sur 

la  religion  naturelle.  1245 

Poètes 1 164 


TERME    MOYEN 

DE    LONGliviTt   DANS  CHAQUE    CLASSE 

d'hommes   de   lettkes. 

75 

70 

70 

69 

68 

67 

63 

64 

62'/= 

62 

62 


i4 


NOTICE  HISTORIQUE 

SUR   M.   ANDRÎEUX 


J"ai  vécu  dix  ans  dans  l'intimité  de  M.  Andricux  :  dix  ans 
j'ai  trouvé  en  lui  non  pas  un  beau-père  seulement ,  mais  pres- 
qu'iin  père.  Aujourd'hui  j'entreprends  de  raconter  sa  vie.  Cette 
tâche  m'est  douce  à  remplir,  et  pourtant  j'éprouve  de  l'em- 
barras. Il  est  si  difficile  de  parler  avec  convenance  des  person- 
nes qui  nous  ont  été  chères  !  Il  semble  que  les  louer  ce  soit 
nous  louer  nous-mêmes;  en  leur  rendant  justice  nous  craignons 
de  manquer  de  modestie.  Cependant,  à  qui  peut-il  mieux 
appartenir  de  parler  d'un  homme  de  bien  qu'à  ceux  qui  l'ont 
connu,  qui  l'ont  éprouvé,  qui  ont  été  dans  la  confidence  de 
ses  sentimens  et  de  ses  pensées?  Si  quelque  trace  de  notre 
affection  pour  eux  se  laisse  encore  entrevoir  dans  nos  récits  , 
celte  affection  elle-même  ne  peint-elle  pas  le  trait  le  plus  pré- 
cieux de  leur  caractère  ,  le  don  de  se  faire  aimer  ?  Et  d'ailleurs , 
si,  pour  écrire  sur  M.  Andrieux  ,  il  fallait  ne  l'avoir  point 
aimé,  est-il  beaucoup  de  ses  contempo rains  qui  fussent  en 
droit  de  faire  son  histoire  ? 

M.  Andrieux  ne  fut  pas  seulement  un  homme  d'esprit,  un 
écrivain  distingué  :  il  fut  un  homme  de  cœur,  de  sens  et  de 
conscience;  il  fut  un  philosophe  et  un  citoyen.  Ce  sont  là  sur- 
tout les  traits  sous  lesquels  je  voudrais  lé  montrer.  D'autres 
parleront  plus  et  mieux  de  ses  écrits  ;  je  veux  surtout  parler 
de  sa  personne  ,  et  peut-être  cet  aspect  d'une  vie  si  pure  et  si 
honorable  n'est-il  pas  le  moins  intéressant  à  considérer. 

FKAKroTsGciLLAijME-JEAN-STAiMSLAs  ANDIUEUX  naquit 
il  «Strasbourg  ,  le  6  mai  1759.  II  fit  de  brillantes  études  au  col- 
lège du  cardinal  Lemoine,à  Paris.  A  dix-sept  ans  il  les  avait 
tei'ininées  ;  à  vinj^t-trois  il  avait  donné  la  jolie  bluetle  d'Anaxi- 


LITTÉR.VTURE.  ]  6  •> 

manilrc  ,  et  un  peu  plus  tard  la  comédie  des  Etourdis ,  l'un 
(le  ses  meilleurs  ouvrages.  Après  d'éclatans  succès  de  collège 
et  deux  succès  au  théâtre  ,  tout  autre  jeune  homme  se  fût  jeté 
dans  la  carrière  des  lettres;  lui,  appelé  à  devenir  un  jour  le 
soutien  d'une  famille  sans  fortune,  préféra  une  profession 
moins  brillante ,  mais  aussi  moins  aventureuse.  Il  fit  son  droit, 
travailla  chez  un  procureur  avec  beaucoup  d\ipj:licatiou  , 
débuta  au  palais  sous  les  auspices  du  célèbre  liardouin  ;  et , 
son  stage  terminé  ,  il  allait  prendre  place  au  tableau  des  avo- 
cats si  la  révolution  ne  fût  survenue. 

Le  théâtre  ne  fut  donc  ,  pour  la  jeunesse  de  M.  Andrieux  , 
quun  amusement,  qu'un  relâche  à  des  travaux  plus  sérieux. 
Les  applaudissemeus  du  public  ne  purent  le  détourner  de  sa 
modeste  carrière  ;  modeste  ,  car  dès  lors  la  faiblesse  de  sa 
poitrine  semblait  devoir  lui  interdire  la  plaidoirie.  L'ordre  des 
avocats  dissous,  il  fallut  chercher  d'autres  ressources.  Chef 
de  bureau  à  la  liquidation  générale,  il  y  porta  ces  habitudes 
d'ordre  et  de  régularité  qui  lui  étaient  naturelles.  Après  le 
31  mai,  il  donna  sa  démission  ;  mais  quand  le  pays  se  réorga- 
nisa ,  il  fut  appelé  à  siéger  au  tribunal  de  cassation  ,  qu'on 
venait  d'instituer,  à  côté  des  premières  illustrations  de  la  ma- 
gistrature et  du  barreau.  M.  Andrieux  n'était  pas  indigne  de 
cette  honorable  association  ;  il  mérita  l'estime  de  ses  collègues, 
(|ui ,  dans  l'une  de  leurs  élections  ,  le  portèrent  d'une  voix 
unanime  à  la  vice-présidence  ;  il  n'eût  nièuie  tenu  qu'à  lui 
dètre  nommé  président  ,  s'il  eût  voulu  se  donner  ou  perdre 
seulement  la  voix  (juil  donna  à  son  concurrent. 

On  sait  qu'aux  élections  législatives  de  l'an  IV'  des  scissions 
éclatèrent  dans  les  assemblées  électorales.  Dans  l'une  des  sec- 
tmns  de  Paris,  une  fraction  nomma  M.  Andrieux,  l'autre 
M.  Gohier.  ISL  Andrieux  pensait  et  disait  hautement  que 
l'élection  valide  était  celle  de  M.  Gohier;  elle  fut  pourtant 
aniuilée.  ]M.  Andrieux  dut  opter  alors  entre  la  fonction  de  juge 
et  celle  «le  législateur  ,  car  la  constitution  les  déclarait  incom- 
palibles.  La  première  était  salariée  :  il  opta  pour  la  seconde. 
Après  le  18  brumaire,  M.  Andrieux  entra  au  tribunal,  où 
il  porta  plusieurs  fois  la  parole  ,  et  qu'il  présida  pendant  trois 
mois.  Les  essais  d  indépendance  de  cette  assemblée  irritaient 
lu  premier  consul ,  qui  n'aimait  point  lu  contradiction.  Le  pre- 


164-  REVUE    DE    PARIS. 

niier  titre  du  projet  de  Code  civil  venait  d'être  repoussé ,  et 
M.  Andrieux,  comme  orateur,  avait  contribué  à  son  rejet. 
Bonaparte  se  plaignant  à  lui  des  résistances  du  tribunat  : 
Citoyen  premier  consul ,  répondit-il  ,  on  ne  s'appuie  que  sur 
cequi  résiste  ;  mot  aussi  profond  que  spirituel,  souvent  répété 
depuis  ,  et  toujours  peu  goûté  des  gouvernemens.  Il  ne  con- 
vainquit pas  le  premier  consul ,  car,  peu  après,  les  membres 
les  plus  indépendaiis  du  tribunat,  les  Andrieux  ,  les  Constant , 
les  Daunou  en  furent  élimmés.  Flus  tard,  le  tribunat  lui-même 
fut  supprimé. 

Rendre  M.  Andrieux  à  la  vie  privée  ,  c'était  le  rendre  à  ses 
goûts  ,  à  ses  affections.  Il  était  né  pour  les  jouissances  du  foyer 
domestique  (I).  Depuis  plusieurs  années  il  avait  uni  son  sort 
à  celui  d'une  femme  aimable  :  deux  filles  étaient  nées  de  ce 
mariage.  Sa  sœur ,  personne  d'un  rare  mérite  ,  habitait  avec 
lui.  C'étaient  là  bien  des  sources  de  bonheur;  mais  c'étaient 
bien  des  charges  aussi  pour  un  homme  que  sa  démission  avait 
laissé  sans  fortune;  sans  compter  sa  mère,  avancée  en  âge, 
f[u'il  devait  encore  soutenir.  Instruit  de  sa  position  difficile  , 
le  ministre  de  la  police,  Fouché,  lui  proposa  une  place  de 
censeur  ,  qu'il  refusa  en  ternies  pleins  de  dignité.  Le  ministre 
revint  à  la  charge  :  On  ne  pout^ait  craindre  qu'auec  lui  la  cen- 
sure dégénérât  en  inquisition  ;  il  ne  prétendait  nullement 
comprimer  la  pensée  ;  les  idées  libérales  s'étaient  réfugiées 
dans  son  ministère  (le  ministère  de  la  police).  «  Tenez, 
11  citoyen-ministre  ,  lui  répondit  Thomme  de  lettres,  mon  rôle 
»  est  d'être  pendu  ,  et  non  d'être  bourreau.  » 

Dans  cette  position  gênée,  la  culture  des  lettres  ,  qui  jus- 
qu'alors n'avait  été  pour  lui  qu'un  délassement  ,  s'offrit  à  lui 
comme  une  ressource.  Au  sein  de  ses  graves  fonctions  ,  il  avait 
entretenu  commerce  avec  elles  ,  et  les  années  écoulées  depuis 
le  succès  des  Etourdis  n'avaient  pas  été  perdues  pour  sa  répud- 
iation littéraire.  Des  poésies  légères  pleines  de  sel,  d'urbanité^ 
de  saine  et  douce  philosophie  ,  VEpitre  au  pape ,  le  Meunier^ 

(  1  )  Heureux  ,  si  quelque  bien  peut  être  mon  ouvrage , 
De  mon  paisible  état  que  le  sort  m'ait  tiré  , 
Et  plus  heureux  encor  lorsque  j'y  rentrerai. 

(Sur  .mon  j'lection  au  corps  ttoiSLAiiF  j  au  vi.) 


LITTÉRATURE.  165 

de  Sans-Souci ,  le  Doyen  de  Badajoz  j  Saint  Roch  et  saint 
T'homas  ^  iiigéiiieuse  protestation  contre  un  acte  d'intolérancu 
trop  souvent  renouvelé  depuis  ,  l'avaient  placé  en  première 
li[;ne  dans  un  genre  où  la  véritable  supériorité  est  d'autant 
plus  rare  que  la  médiocrité  est  plus  facile  et  plus  commune.  11 
avait  concouru  ,  avec  Ginguené  ,  Esménard  et  d'autres  écri- 
vains distingués,  à  la  rédaction  d'un  recueil  périodique  estimé, 
la  Décade  philosophique  et  littéraire.  Les  portes  de  l'Institut 
s'étaient  ouvertes  pour  lui.  Encouragé  par  le  suffrage  public, 
M.  Andrieux  crut  pouvoir  tenter  encore  la  fortune  du  théâtre  : 
elle  lui  fut  favorable.  Hehètius ,  ou  la  l^'engeance  d'un  sage  , 
fut  bien  reçu.  La  Suite  du  Menteur,  comédie  de  Corneille  , 
qu'il  essaya  de  rajeunir,  n'obtint  qu'un  succès  d'estime  ,  mal- 
gré l'élégance  du  style  et  l'agrément  de  plusieurs  détails  ;  mais 
l'année  suivante  (1804)  le  public  lui  donna  une  double  revan- 
che en  applaudissant ,  dans  le  Souper  d' A utenil ,  une  scène 
historique  frappante  de  vérité,  dans  le  T'résor  une  excellente 
leçon  de  morale  jointe  à  une  intrigue  amusante.  Plus  tard,  en 
1810,  le  Trésor  fut  présenté  par  la  seconde  classe  de  l'Institut 
pour  le  prix  réservé  à  la  meilleure  comédie  représentée  dans  la 
période  décennale.  M.  Andrieux  avait  proposé  de  couronner 
en  sa  place  l'urne  funéraire  de  son  ami  CoUin  d'Harleville  :  les 
termes  du  décret  ne  le  permirent  pas. 

Cependant  la  république  venait  de  faire  place  à  l'empire  : 
de  législateur  aux  cinq-cents,  Joseph  Bonaparte  était  devenu 
prince.  Joseph,  homme  aimable  et  lettré,  n'oublia  point, 
dans  sa  haute  dignité  ,  sou  collègue  Andrieux  ,  à  côté  duquel 
il  avait  accoutumé  de  siéger  au  corps  législatif  II  le  nomma 
son  bibliothécaire,  avec  6,000  fr.  d'appointemens.wll  me  tombe 
»  sur  les  bras  une  grande  fortune,  lui  dit- il  avec  une  grâce 
>i  charmante  ;  il  faut  que  mes  amis  m'aident  à  en  faire  un  bon 
»  usage.  «  Un  bienfait  offert  de  cette  manière  est  quelque  chose 
de  plus  qu'un  bienfait.  M.  Andrieux  en  a  conservé  toute  sa  vie 
la  ])lus  tendre  reconnaissance  ,  et ,  surtout  depuis  l'exil  de  son 
bienfaiteur ,  ses  lettres  n'ont  cessé  de  lui  eu  porter  le  témoi- 
gnage. 

Le  sénat,  nouvellement  institué,  crut  aussi  avoir  besoin  d'un . 
bibliothécaire;  cette  place,  à  laquelle  un  logement  était  atta- 
ché ,  fut  également  donnée  à  M.  Andrieux ,  sur  les  instances 


166  REVUE    RE    PARIS. 

toutes  spontanées  de  quelques  amis,  à  la  tête  desquels  il  faut 
placer  Mme  de  Laplace  ,  épouse  de  Tillustre  géomètre,  dont 
l'amitié  à  la  fois  active  et  délicate  ne  s'est  jamais  ralentie  à  son 
égard. 

Dos  ce  moment,  M.  Andrieux  ,  sans  être  riche,  a  commencé 
à  jouir  d'une  aisance  que  ses  habitudes  modestes  et  sa  bonne 
administration  ont  accrue  peu  à  peu,  et  qui  a  dû  lui  être  d'au- 
tant plus  agréable  que,  sans  lui  avoir  coûté  ni  démarches,  ni 
sollicitations,  ni  sacrifice  de  ses  principes,  elle  lui  a  permis 
de  faire  tout  le  bien  qui  était  dans  son  cœur. 

Cet  année  1804  devait  être  en  tous  points  heureuse  pour  lui  ; 
c'est  alors  qu'il  fut  aussi  nommé  professeur  de  langue  et  de  lit- 
térature françaises  à  l'Ecole  Polytechnique.  En  recevant  ce 
titre,  qui  fut  toujours  pour  lui  l'obj^-'t  d'une  prédilection  par- 
ticulière ,  il  sentit  qu'il  venait  de  rencontrer  sa  véritable  voca- 
tion ;  l'Ecole  Polytechnique  devint  pour  lui  comme  un  enfant 
chéri  auquel  il  voua  les  mêmes  soins  et  presque  la  même  affec- 
tion qu'à  sa  propre  famille.  Il  avait  compris  dès-lors  qu'un 
cours  de  littérature  ne  doit  pas  être  seulement  un  cours  de 
beau  langage,  mais  un  cours  de  bon  sens  et  de  bonne  conduite  ; 
il  avait  fait  de  cette  idée  la  base  de  son  enseignement.  A  leur 
sortie  de  l'école,  ses  élèves  trouvaient  encore  en  lui  un  protec- 
teur et  un  ami.  Il  les  suivait  de  l'œil  dans  le  monde  ;  il  se  fai- 
sait un  plaisir  de  les  recommander  et  de  leur  rendre  service. 
Eux ,  de  leur  coté ,  le  payaient  de  retour  ;  ils  se  pressaient  à  ses 
leçons;  professait-il  à  l'une  des  sections  de  l'école  ,  l'autre 
(juittait  sa  récréation  pour  venir  entendre  le  maître  qui  les  ai- 
mait ,  qui  leur  donnait  des  conseils  de  père  ,  qui  ne  leur  disait 
jamais  que  la  vérité.  Aujourd'hui  encore,  après  vingt  et  trente 
années  ,  il  n'est  pas  un  de  ses  anciens  élèves  qui  n'ait  gardé  re- 
ligieusement son  souvenir.  Plusieurs  sont  parvenus  à  des  [)os- 
tes  éminens,  et,  dans  ces  hautes  positions  où  il  est  si  fiicile  et  si 
ordinaire  d'oublier,  il  n'en  est  pas  un  qui  l'ait  oublié. 

Tout  est  mêlé  dans  la  vie;  aux  chagrins  succède  la  joie,  à 
la  joie  les  chagrins.  A  peine  M.  Andrieux  commençait-il  à  goû- 
ter les  avantages  d'une  situation  plus  heureuse  qu'il  eut  la  dou- 
leur de  perdre  son  plus  cher  et  son  plus  ancien  ami,  Colliri 
d'Harleville.  Collin  et  lui  étaient  comme  deux  frères;  leur  con- 
naissance avait  commencé  sur  les  bancs  du  collège  :  elle  s'était 


LITTÉRATURE.  177 

resserrée  dans  l'humble  hôtel  garni  où  tous  deux  alluient  pren- 
dre leur  repas  avec  d'autres  jeunes  gens  estimables  et  studieux, 
Desalles  ,  Pons  ,  Maurice  Lévêque.  Tous  deux  avaient  débuté 
sur  la  scène  presqu'au  même  moment  ^  ils  se  communiquaient 
leurs  projets  ,  leurs  travaux  ,  se  prêtaient  des  idées  et  des  vers. 
M.  Andrieux  avait  écrit  pour  Coliin  une  scène  entière  de  l'Op- 
timiste  ;  CoUin  avait  fourni  à  son  ami  le  trait  qui  sert  de  dé- 
nouement aux  Etourdis.  Appelé  à  l'Institut  dès  la  création, 
le  premier  soin  de  Coliin  avait  été  d'y  faire  admettre  son  ca 
marade  d'enfance,  son  bon  Andrieux.  Une  heureuse  confor- 
mité de  goûts,  de  mœurs  ,  de  sentimens  ,  d'esprit,  de  talens 
resserrait  de  jour  en  jour  leur  affection  mutuelle.  Coliin  mourut 
de  langueur  au  commencement  de  1806.  M.  Andrieux,  qui  le 
pleura  long-temps  ,  a  consacré  à  sa  mémoire  une  notice  extrê- 
mement touchante  5  déjà  il  avait  eu  l'occasion  de  payer  à  son 
ami  un  premier  tribut  de  regrets.  On  connaît  l'histoire  de  ce 
manuscrit  vendu  par  mégarde  parmi  de  vieux  papiers ,  et  re- 
trouvé fortuitement  dans  le  magasin  d'un  épicier  après  la  mort 
de  l'auteur  (1);  Coliin  n'avait  pu  revoir  ce  dernier  ouvrage  5 
M.  Andrieux  le  mit  en  état  de  paraître  et  en  fit  précéder  la 
représentation  d'un  prologue  attendrissant ,  qui  ne  fut  pas 
moins  goûté  que  la  pièce  elle-même. 

Quoique  patriote  et  ami  de  la  liberté  ,  AI.  Andrieux  avait 
été  épargné  par  la  première  restauration  ;  ce  fut  même  eu 
1814  que ,  sur  le  présentation  unanime  du  Collège  de  France, 
de  l'Institut  et  du  ministre  de  l'intérieur,  il  fut  élevé  à  la 
chaire  de  littérature  dans  le  bel  établissement  fondé  par  Fran- 
çois !<='■.  11  faut  mettre  cette  nomination  au  nombre  des  évé- 
tiemens  heureux  de  sa  vie  ,  car  c'est  à  son  cours  de  Collège  de 
France  que  M  .  Andrieux  a  dû  ,  pendant  dix-neuf  ans  ,  ses  suc- 
cès les  plus  purs  ,  et  peut-être  ses  plus  douces  jouissances. 

Les  rechutes  ,  dit-on,  sont  pires  que  les  maladies  :  aussi  la 
seconde  restauration  fut-elle  pire  que  la  première.  M.  An- 
drieux l'éprouva.  Sans  motif ,  sans  avertissement  préalable  , 
d  fut  brusquement  arraché  de  sa  chaire  de  l'Ecole  Polytech- 
nique, au  mois  de  mars  1816,  à  la  suite  de  je  ne  sais  quelle 
dénonciation  lancée  dans  je  ne  sais  quelle  feuille  monarchi- 

{1)  Let  Qtiprelles  dc^  Frères  ou  ht  Famille  brchmup. 


168  REVUE    DE    PARIS. 

que  et  religieuse  (I).  Cette  destitution  lui  fut  atnère  ;  il  per- 
dait de  douces  relations  et  un  moyen  d'être  utile.  Ce  sont ,  me 
disait  il  long-temps  après,  des  amis  c/ii'ils  m'ont  enleués. 
Une  circonstance  toutefois  vint  lui  adoucir  cette  disgrîîce. 

Un  jour  ,  parmi  les  nombreux  paquets  qui  lui  étaient  inces- 
samment adressés  ,  il  trouve  une  pièce  de  vers  spirituelle  et 
bien  tournée,  exprimant  la  plus  tendre  vénération  pour  lui, 
la  plus  vive  indignation  contre  ses  dénonciateurs.  L'auteur 
ne  se  faisait  connaître  que  comme  un  de  ses  élèves  5  ces  vers  , 
disait- il,  étaient  les  seuls  qu'il  eût  jamais  faits  ;  M.  Andrieux 
pouvait  compter  qu'ils  ne  recevraient  aucune  publicité  :  c'é- 
tait à  lui  seul  qu'ils  étaient  destinés.  M.  Andrieux  chercha 
long-temps  qui  ce  pouvait  être  ;  il  soupçonna  un  moment  le 
jeune  Casimir  Delavigne  ,  qu'il  aimait ,  (;t  dont  le  talent  com- 
mençait dès  lors  à  se  produire  ;  mais  les  indications  de  la  lettre 
ne  pouvaient  s'appliquer  à  Casimir.  D'autres  conjectures  se 
trouvèrent  également  vaines. 

Trois  ou  quatre  ans  s'écoulèrent ,  et  M.  Andrieux  n'avait 
pu  rien  découvrir,  lorsqu'un  vieux  professeur  de  belles-lettres 
se  présente  à  lui  pour  réclamer  un  service.  —  Sa  position  est 
bien  pénible  ;  il  a  épuisé  toutes  ses  ressources,  et,  sans  un 
jeune  clerc  d'avoué  aucjuel  il  a  autrefois  donné  des  leçons,  et 
qui  partage  avec  lui  son  i)etit  pécule  ,  il  i\e  saurait  que  deve- 
nir. M.  Andrieux  veut  savoir  le  nom  de  eu  bon  jeune  homme. 
—  Vous  devez  le  connaître  ;  il  vous  a  dans  le  temps  adressé 
des  vers.  —  Des  vers...  ?  On  cherche,  on  s'explique  ,  et  bien- 
tôt M.  Andrieux  apprend  que  le  bienfaiteur  du  vieillard  est 
l'auteur  de  l'épître  qui  l'a  si  vivement  touché  ,  et  qu'il  est  le 

fils  de  M.  L ,  son  ancien  collègue   au  Corps-Législatif. 

Il  voulut  le  connaître,  goûta  son  esprit  et  son  caractère,  le 
prit  en  amitié,  et  six  mois  ne  s'étaient  pas  écoulés  que  le  jeune 
clerc  était  devenu  l'époux  d'une  de  sesfdies  (2). 

A  cette  époque,  son  cours  du  Collège  de  France  était  déjà 
devenu   sa   principale   et  sa  plus  chère  occupation.   Il  avait 

(1)  C'est  il  cette  dénoncialion  qu'il  s'est  proposé  de  répondre  dans 
la  touchante  parabole  du  Samaritain. 

(1)  C'est  deux  ou  trois  ans  plus  tard  que  l'auteur  de  celte  notice 
a  eu  à  Son  tour  le  bonheur  de  devenir  le  gendre  de  M.  .4ndrieux. 


LITTÉRATURE.  169 

(riinspovté  sur  son  jeune  auditoire  l'affection  qu'il  avait  eue 
pour  ses  élèves  de  l'Ecole  Polytechnique  ;  mais  le  plan  qu'il 
s'était  tracé  pour  son  premier  professorat  s'était  naturellement 
agrandi ,  en  se  développant  dans  un  cadre  plus  vaste.  D'autres 
enseignent  simplement  la  littérature  J  lui ,  enseignait  la  philo- 
sophie des  helles-leltres.  Il  ne  cherchait  pointa  faire  de  ses 
élèves  des  écrivains ,  mais  des  hommes  éclairés  ,  des  chefs  de 
f.imille ,  des  citoyens.  C'était  surtout  leur  jugement  et  leur 
ame  qu'il  s'appliijuait  à  former.  Son  cours  était  moins  une 
école  de  science  littéraire  quuuc  école  de  raison  et  de  bonnes 
mœurs.  Ses  leçons  ,  nourries  de  recherches  instructives  et  mé- 
ditées avec  soin  ,  étaient  pourtant ,  en  général ,  improvisées 
et  avec  un  rare  bonheur.  Sa  parole  était  simple  ,  spirituelle  , 
malicieuse  quelquefois  ,  jamais  maligne  ,  et  toujours  empreinte 
d'une  exquise  urbanité.  Ce  n'était  point  un  orateur  travail- 
lant ses  périodes  ,  courant  après  l'elTet  et  lesapplaudisseniens  : 
c'était  un  causeur  aimable  et  bienveillant,  dont  la  conversa- 
tion ingénieuse,  et  parfois  un  peu  vagabonde  ,  rappelait  tour- 
à-tour  le  laisser  aller  àe.  Rlontaigne,  la  douceur  paternelle  de 
ilollin  et  la  piquante  bonhomie  de  La  Fontaine.  Nul  ne  con- 
tait mieux,  ne  lançait  mieux  une  saillie,  ne  relevait  mieux 
son  discours  parle  charme  du  débit  et  par  la  vivacité  d'une 
pantomime  expressive.  Nul  surtout  ne  cachait  sous  des  formes 
])lus  aimables  un  fond  de  raison  plus  solide,  des  principes 
plus  fermes  ,  des  sentimens  plus  élevés.  Il  ne  flattait  point  la 
jeunesse,  et  pourtant  il  s'en  faisait  aimer,  parce  qu'il  l'aimait 
lui-même.  Cette  jeunesse  ,  objet  de  ses  plus  tenilres  sollicitu- 
des ,  s'em[)ressait  pour  l'entendre.  Deux  heures  avant  la  leçon , 
toutes  les  places  étaient  déjà  prises.  Le  professeur  paraissait-il: 
dans  ce  nombreux  et  vif  auditoire  s'établissait  soudain  un  re- 
ligieux silence.  Pas  une  parole  n'était  perdue  ,  malgré  le  faible 
organe  de  l'orateur,  qui  semblait  moins  une  voix  qu'un  souf- 
fle. M.  Andrieux ,  disait  avec  sa  finesse  accoutumée  M.  Vil- 
lemain  ,  son  collègue,  se  Jcdl  entendre  à  Jorce  de  se  J'ai re 
écouter. 

Cet  enseignement,  qui  fait ,  à  mon  gré  ,  son  plus  beau  titre 
de  gloire,  a  duré  près  de  trente  années,  tant  à  l'Ecole  Poly- 
technique qu'au  Collège  de  France,  et  dans  ces  trente  an- 
nées, jamais  l'épuisement  ne  s'est  fait  sentir.    M.  Andrieux 


170  REVUE    DE    PARIS. 

savait  beaucoup,  étudiait  sans  cesse,  recueillait  chaque  jour 
des  matériaux  ,  prenait  des  notes  sur  toutes  ses  lectures  ,  tra- 
duisait pour  lui-même  des  fragmens  choisis  des  anciens  ou  des 
étrangers.  Personne  n'a  jamais  travaillé  plus  eu  conscience.  Il 
ne  parlait  de  rien  sur  parole  ,  vérifiait  tout  par  ses  propres 
yeux,  et  lisait  souvent  un  volume  entier  pour  en  extraire 
quelques  ligues. 

Son  cours  n'était  pourtant  pas,  à  beaucoup  près,  son  uni- 
que occupation.  En  même  temps  qu'il  professait,  il  composait 
un  essai  fort  remarquable  sur  les  langues  ,•  déposait  dans  la 
Rcwiie  encjclopéc/ùpie  dintéiessantes  dissertations  sur  le  Pro- 
méthée  d'Eschyle  ,  sur  le  thèàlre  des  Grecs  ;  travaillait  à  la 
collection  des  théâtres  étrangers  et  à  celle  des  classiques  la- 
tins ;  saluait,  par  un  très-bon  discours  en  vers  sur  la  Perfec- 
tibilité, la  réception  à  l'Académie  de  MM.  Droz  et  C.  Dela- 
vigne ,  et  repoussait ,  dans  une  lettre  pleine  de  bonne  grâce 
et  de  bonnes  raisons  ,  les  attaques  anonymes  de  la  Gazette 
imi^'erselle. 

L'art  dramatique,  auquel  M.  Andrieux  avait  dû  ses  pre- 
miers succès  en  littérature,  avait  part  aussi  à  l'emploi  de  ses 
inomens.  Nous  n'avons  point  parlé  du  Vieux  Fat ,  qui ,  joué 
".n  1810,  ne  réussit  que  faiblement  ;  mais  nous  devons  men- 
ioiuier/rt  Comédienne  ,  l'une  de  ses  plus  jolies  pièces  et  l'une 
aissi  des  plus  heureuses  à  la  représentaticm.  Le  Jeune  Créole, 
drame  imité  de  Cumberland  \  Lénovs ,  tragédie  imitée  de  la 
Jane  Shore  de  Rowe  ,  sont  des  études  qu'on  lit  avec  intérêt  , 
mais  qui  n'ont  pas  été  faites  pour  être  jouées.  En  1826,  d'heu- 
reuses corrections  firent  applaudir  l'élégant  badiiiage  du  Alan- 
ietiu  ,  dont  le  succès  avait  d'abord  été  douteux.  La  tragédie  de 
Brulus  ,  moins  forte  ,  moins  bien  écrite  que  celle  de  Voltaire, 
mais  plus  remplie  et  peut-être  plus  touchante  ,  semblait  con- 
lamnée  ,  par  sou  sujet ,  à  ne  jamais  paraître  sur  la  scène.  11 
fallut  une  révolution  pour  la  faire  jouer.  Le  succès  fut  bril- 
!ant,  et  ce  ne  fut  peut-être  pas  un  spectacle  sans  intérêt  qu'un 
vieillard  de  soixante-dix  ans  débutant  avec  bonheur  dans  une 
•arrière  où  Voltaire  ,  à  soixante-quatre,  avait  vu  s'arrêter  le 
i  ours  de  ses  triomphes. 

Au  milieu  de  ces  travaux  de  tout  genre,  M.  Andrieux  Irou- 
nit  du  temps  encore  poiu'  ses  fonctions  d'académicien.  Mem- 


LITTERATURE. 


171 


bie  de  la  commission  du  dictionnaire  ,  il  consacrait  presque 
tous  les  jours  plusieurs  heures ,  avec  M.  Droz  ,  son  collègue 
et  son  ami  ,  à  ce  travail  que  leurs  travaux  réunis  avaient  pres- 
que cotiduit  à  sa  fin.  Aussi ,  lorsque  sa  santé  commença  de 
s'altérer,  disait-il  quelquefois  ,  moitié  sérieusement ,  moitié 
en  plaisanterie  :  Je  inouiTai  du  dictionnaire.  Nommé  secré- 
taire perpétuel  à  la  mort  de  M.  Auger  ,  arrivée  en  1829,  il 
s'appliqua  aux  devoirs  de  sa  place  avec  son  exactitude  habi- 
tuelle, ne  négligeant  rien  dans  les  détails  d'une  administra- 
tion assez  étendue  ,  rédigeant  les  livrets  pour  les  prix  de  vertu, 
jirenantla  part  la  plus  active  aux  travaux  des  diverses  coumiis- 
sions.  C'est  ainsi  que,  chargé  d'un  rapport  pour  le  concours 
sur  la  charité ,  considérée  dans  son  pi^iucipe  et  dans  ses  ap- 
plications ,  il  fit  de  son  rapport  un  traité  complet  sur  la  ques- 
tion mise  au  concours.  Un  de  ses  collègues  disait  en  badinant, 
à  cette  occasion  ,  que  c'était  au  rapporteur  que  le  prix  aurait 
dû  être  donné. 

Il  avait  encore  entrepris  ou  projeté  d'autres  ouvrages.  Pen- 
dant qu'on  imprimait  son  cours  ,  qu'il  s'était  décidé  à  rédiger, 
sur  les  instances  réitérées  de  ses  nombreux  auditeurs  ,  il  avait 
écrit  plusieurs  actes  d'un  drame  historicpie  sur  la  révolution 
d'Angleterre  ,  des  dialogues  sur  les  classiques  et  les  romanti- 
ques. Il  avait  commencé  trois  discours  en  vers  ,  qui  devaient 
faire  suite  au  discours  sur  la  Perfectibilité.  Il  se  préparait 
aussi  à  rédiger  ses  mémoires ,  et  l'on  doit  vivement  regretter 
que  ce  dessein  n'ait  pu  s'accomplir  ,  car  il  est  permis  de  penser 
que  jamais  vie  plus  pure  et  mieux  remplie  n'aurait  été  racontée 
avec  plus  de  charme. 

Il  songeait  également  à  écrire  la  vie  de  Picard  ,  comme  il 
avait  écrit  celle  de  Collin  d'Harleville.  Picard  était ,  après  Col- 
lin,  le  plus  ancien  ami  de  M.  Andrieux.  Il  l'avait  connu  dans 
la  maison  de  son  père ,  avocat  au  Chàlelet.  Le  père  de  Picard 
était  compté  parmi  les  bons  avocats  de  sept  heures  (1).  M.  An- 
drieux, débutant  au  palais  plaida  contre  lui  sa  première  cause, 
et  la  gagna,  au  grand  étonnement  de  son   adversaire,  qui 

(i)  L'audience  des  causes  sommaires  ou  des  petites  causes  se 
tenait  à  sept  heures,  et  l'on  nommait  avocats  de  sept  heures  ceux 
qui  Tenaient  y  plaider  habilucUerncnt. 


172  REVUE    DE    PARIS. 

croyait  la  sienne  imperdable.  Celui  ci,  charmé  de  son  jeune 
confrère,  lui  fit  amitié,  et  l'attira  chez  lui.  Alors  ,  Picard  fils, 
à  peine  sorti  de  Tadolescence  ,  s'essayait  déjà  aux  compositions 
dramatiques.  Son  père  ,  qui  aurait  désiré  lui  voir  prendre  la 
robe  ,  ne  pouvait  toutefois  s'empêcher ,  en  grondant  tout  haut, 
d'applaudir  tout  bas  aux  talens  naissans  du  jeune  homme.  A  la 
fin,  la  vocation  théâtrale  l'emporta.  Picard  devint  auteur  dra- 
matique ,  et  dès  lors  s'établit  ^tre  lui  et  ses  deux  aînés  en  lit- 
térature cette  heureuse  intimité  qui  dura  toute  leur  vie,  et  ne 
fut  peut-être  pas  inutile  à  leur  talent.  Picard  avait  long-temps 
survécu  à  CoUin  ;  M.  Andrieux  leur  survécut  à  tous  les  deux, 
pour  les  regretter  et  pour  honorer  leur  mémoire.  Mais  hélas! 
l'instant  n'était  pas  éloigné  où  il  devait  les  rejoindre. 

Malgré  l'extrême  délicatesse  de  sa  constitution, M.  Andrieux, 
grâce  à  un  régime  sage ,  à  un  exercice  modéré  ,  à  l'habitude 
salutaire  de  n'abuser  de  rien  ,  était  arrivé,  sans  infirmités  et 
sans  déclin  bien  sensible  ,  à  l'fige  de  78  ans.  Son  corps  n'avait 
presque  rien  perdu  de  son  activité,  son  esprit  de  sa  verdeur. 
Mais  à  compter  de  l'invasion  du  choléra  ,  qui  pourtant  ne  l'at- 
teignit point ,  les  forces  vitales  commencèrent  à  décroître  chez 
lui  j  de  légères  mais  fréquentes  alérations  de  santé  se  manifes- 
tèrent ;  un  peu  de  surdité  se  fit  sentir;  la  circulation  se  ralentit: 
les  jambes  enflèrent.  Dès  l'automne  dernier,  il  m'écrivait  :  Je 
sens ,  comme  Fontenelle  ^  une  grande  difficulté  de  vn're.  Il 
reprit  pourtant  son  cours  ;  mais  plus  d'une  fuis  il  se  vit  forcé 
de  l'interrompre.  Cependant  il  persistait,  et  lorsqu'on  le  pres- 
sait de  prendre  du  repos  :  Non ,  disait-il ,  un  projesseur  doit 
mourir  en  pi'o fessant.  Un  jour,  mon  beau-frère  l'engageait  à 
suspendre  au  moins  ses  leçons  :  C'est  mon  seul  moyen  d'être 
utile  maintenant  ,TépQnd\i-i\  'j  qu'on  ne  me  l'enlèue  pas  ;  si 
on  me  l'ôte ,  il  fautdonc  me  résoudre  à  n'être  plus  bonà  rien. 
M.  Campenon,  qui  l'aimait,  voulant  aussi  l'engagera  lare- 
traite,  pour  toute  réponse  il  alla  prendre  une  lettre  où  l'un  de 
ses  jeunes  auditeurs  lui  peignait  avec  effusion  sa  reconnais- 
sance :  Tenez,  mon  ami ,  lisez  ,  et  dites  si  je  puis  quitter  ma 
chaire.  M.  Campenon  lut  et  n'eut  plus  la  force  d'insister. 

(^ous  y  périrez  f  lui  dit-on  un  jour.  —  Eh  bien!  c'est  mou- 
rir au  champ  d'honneur. 

Je  ne  sais  ,  au  surplus ,  si  le  bonheur  d'être  utile  ,  si  la  dou- 


LITTKRATURE.  173 

ceur  d'être  aimé  n'ont  pas  compensé  ,  pour  le  moins  ,  par  une 
excitation  bienfaisante,  l'inconvénient  d'une  fatigue  qui  n'était, 
après  tout,  que  passagère.  Cependant  nous  attendions  le  prin- 
temps •  nous  espérions  dans  son  influence  vivifiante.  IMais  Ihi- 
ver  se  prolongea;  un  catarrhe  survint;  on'craignit  une  fluxion 
de  poitrine.  Les  soins  d'un  médecin  habile  et  dévoué,  M.  Bres- 
chet,  écartèrent  un  moment  le  danger  ;  il  y  eut  quelques  jours 
de  convalescence.  Rïais  la  nature  ava:t  épuisé  ses  ressources; 
le  peu  de  forces  qui  lui  restaient  déclinèrent  rapidement;  sa 
tête  seule  ne  s'affaiblissait  pas.  Comme  il  souffrait  peu  ,  il 
s'abusait  sur  sou  état  et  se  flattait  de  jour  en  jour  de  pouvoir 
partir  pour  la  campagne.  Déjà  les  médecins  l'avaient  con- 
damné, lorsque  le  jour  de  sa  fête  arriva;  nous  vînmes  l'em- 
brasser ,  des  fleurs  dans  les  mains  ,  le  sourire  sur  les  lèvres  et 
le  deuil  dans  le  cœur,  irnous  accueillit  avec  gaieté  ,  avec  sen- 
sibilité, et  fut  encore  heureux  ce  jour-là  ;  mais  quatre  jours 
après  il  n'était  plus. 

11  est  moi  t  sans  agonie  ,  dans  la  nuit  du  9  au  10  mai ,  entre 
les  bras  de  sa  sœur  et  de  ses  cnfans. 

Un  nombreux  concours  d'hommes  de  tous  les  âges  ,  de  tous 
les  états,  a  suivi  ses  funérailles.  Les  jeunes  élèves  de  l'Ecole 
Polytechnique  ont  voulu  porter  eux-tmêmes  son  cercueil;  de 
toutes  parts  on  se  disait:  Cette  perte  ne  sera  pas  réparée. 

Ce  n'est  point  à  moi  de  prétendre  assigner  le  rang  que 
M.  Andrieux  devra  occuper  dans  la  littérature  ;  ma  compé- 
tence ici  pourrait  être  déclinée  à  plus  d'un  titre.  Qu'il  me  soit 
seulemeiit  permis  de  rappeler  l'opinion  que  j'exprimais  sur  lui, 
à  une  époque  où  ,  le  connaissant  à  peine  ,  mon  sentiment  ne 
pouvait  être  suspect  de  prévention  favorable.  «  Deux  caractè- 
))  res ,  écrivais-je  alors  (1)  ,  m'ont  particulièrement  frappé  en 
«  lui.  L'un  est  cette  simplicité  élégante,  ce  tour  aisé,  cette 
«  politesse  naturelle  que  les  Grecs  .désignaient  sous  le  nom 
«  iïatticisme  et  les  Latins  suus  le  nom  à'ufbaiiitc.  Cette  qua- 
))  lité  pourrait  à  justetitre  lui  faire  donner  le  nom  de  Tcrcnce 
11  Ji'ancais  ;  c'est  la  manière  facile  et  pure  ,  c'est  la  délicatesse 
«  sans  apprêt ,  c'est  la  finesse  sans  lecherche  ,  c'est  le  bon 
»  goût  de  style  du  poète  romain.    L'autre  caractère  esi  cette 

(i)  Revue cucijdopcdiquCf  18-20. 

5  i5. 


17  i 


REVUE    DE    PARIS. 


1)  aménité  de  sentimens  ,  qui ,  sans  enlever  au  style  sa  sève  ni 
))  sa  {jaieté  ,  lui  communiquent  une  teinte  uffectueuse  qui 
)i  rend  la  gaieté  plus  agréable  et  plus  douce  encore.  Personne, 
»  mieux  que   M.   Andrieux  ,    n'a   su  donner    de  l'esprit  ù  la 

1)  bonté Molière  provoque  le  rire  par  la  force  des  situations 

»  dramatiques  combinée  avec  le  caractère  des  personnages; 
»  de  là  naissent  ces  contrastes  vivement  prononcés  qui  forcent 
i>  la  nature  à  se  révéler  elle-même  et  permettent  au  poète  de 
)i  prendre  le  cœur  humain  sur  le  fait.  Chez  M.  Andrieux,  la 
Il  gaieté  est  ,  le  plus  souvent ,  l'expression  du  contentement  de 
Il  Tame;  elle  naît  de  l'expression  piquante  et  naïve  des  senti- 
i>  mens  aimables.  Cette  espèce  de  gaieté  est  moins  vive  que  la 
)i  première  ,  mais  elle  est  plus  douce  ;  elle  a  quelque  ressem- 
11  blance  avec  le  plaisir  que  doime  la  vued'une  bonne  action. ..n 
Si  j'osais  aujourd'hui  ajouter  quelque  chose  à  ce  jugement  ,  je 
dirais  que  M.  Andrieux  me  semble  s'être  placé  dans  la  cotuédie, 
sinon  à  côté,  du  moins  tout  près  de  Collin  d'Harleville,  qui, 
avec  plus  de  verve  et  de  poésie  ,  a  moins  de  traits  comiques  \ 
que  ,  dans  le  conte  et  dans  Tépitre  familière ,  nul  n"a  plus  ap- 
proché d'Horace  ,  de  La  Fontaine  et  de  Voltaire,  avec  chacun 
desquels  il  oflVe  quelques  traits  de  ressemblance  ;  que  si ,  dans 
sa  prose  ,  il  a  peut-être  un  peu  trop  négligé  ce  qu'on  nomme  la 
facture,  s'il  laisse  à  désirer  plus  de  précision,  plus  de  nerf,  il 
se  distingue  encore  par  la  correction  ,  le  naturel ,  la  justesse  et 
la  clarté,'  qu'enfin,  dans  l'enseignement,  nul  n'a  pu  lui  être 
comparé  pour  l'art  de  rendre  la  raison  aimable  et  la  sagesse 
attrayante. 

Il  Les  qualités  distinctives  de  j\L  Andrieux  ,  dit  le  célèbre 
»  auteur  du  Tableau  de  littérature  française  ,  sont  la  finesse 
»  et  le  badinage  élégant.  Chez  les  Grecs,  Thalie  était  à  la  fois 
»  muse  et  grâce  ;  c'est  un  avis  donné  aux  poètes  comiques  ,  et 
«  personne  ne  l'a  nneux  entendu  que  M.  iVndrieux.  Il  ne  court 
11  point  après  les  détails  agréables  ,  mais  il  les  trouve  à  volonté; 
51  toujours  plaisant,  jamais  bouffon;  toujours  ingénieux,  jamais 
»  bel-esprit,  n 

On  sait  que  ,  privé  de  voix  ,  M.  Andrieux  lisait  avec  une  per- 
fection rare.  On  sait  aussi  que  ,  comme  critique  ,  ou  citait  la 
sûreté  de  son  goût,  souvent  utile  à  Collin,  (|uelquefois  invo- 
qué par  Ducis.   Rarement  ses  jugemeus  eu  littérature  étaient-. 


HTTERATURE. 


175 


ils  frappés  (rappel.  Les  auteurs  qu'il  préférait  étaient,  chez  les 
anciens,  Cioéron,  dont  il  (coûtait  singulièrement  l'élégance,  et 
plus  encore  l'utticis  nie;  Horace  ,  dont  il  imita  souvent  la  fami- 
liarité spirituelle  ;  chez  les  Français  ,  Corneille  ,  (pi'il  lèverait 
comme  l'un  des  génies  les  plus  créaleurs  qui  aient  existé» 
J.-J.  Rousseau  ,  f[u'il  regardait  comme  le  premier  de  nos  pro- 
sateurs ,  et  surtout  Voltaire,  dont  il  prisait  principalement  la 
clarté  et  le  sens  si  éminemment  juste  ,  mais  dont  le  génie  lu' 
paraissait  moins  admirable  encore  que  les  servioessignalésdont 
riiuma  nité  lui  est  redevable.  Il  adorait  dans  Racine  la  perfec- 
tion du  langage  poétique.  Dans  Fénélon  ,  dont  il  a  célébré  les 
vertus  bienfaisr.ntes  ,  il  aimait  à  la  fois  l'homme  et  l'écrivain. 
Parmi  nos  contemporains  ,  il  donnait  la  première  place  à  Dé- 
ranger ,  le  seul  moderne  qui  eût  fait  Juive  des  progrès  à  son 
genre.  Les  pamphlets  de  Courier  l'amusaient  infiniment. 
M.  Villemain  ,  dont  il  avait  apprécié  de  bonne  heure  l'élégance 
ingéni  euse  et  la  brillante  facilité  ,  était  cité  par  lui  comme 
élani  du  petit  nombre  des  hommes  qui  ècrii^ent  encore  en 
Jranccds,  En  parlant  d'un  autre  écrivain  dont  il  avait  égale- 
ment applaudi  les  heureux  débuts  :  //  n'est,  disait-il  souvent , 
quun  seuljeune  homme  à  qui  j'aie  conseillé  de /aire  des  vers, 
parce  que.,  quoi  qu'il  adi'int ,  il  y  était  condamné  ;  c'est  Ca- 
simir Delai'igne. 

Il  n'aimait  point  la  poésie  allemande,  dont  le  caractère 
habituellement  vague  et  quelquefois  fantastique  s'éloignait 
trop  des  habitudes  logiques  de  son  esprit ,  et  il  ne  pardonnait 
pas  à  M™'  de  Staël  son  culte  pour  cette  littérature  si  différente 
de  la  nôtre.  Les  Anglais  lui  plaisaient  davantage;  il  rendait 
pleine  justice  au  génie  de  Shakspeare  ,  en  lui  reprochant  tou- 
tefois d'être,  suivant  l'expression  d'un  ancien  ,  niniius  in  veri- 
ta  e.  Sans  doute ,  me  disait-il  un  jour  après  m'avoir  lu  quel- 
(]ues  scènes  de  Macbeth,  sans  doute  c'est  la  nature ,  mais  ce 
n  est  pas  un  aiwrage  d\trt. 

Si  le  goût  se  révèle  dans  nos  prédilections  littéraires,  le 
caractère  se  peint  mieux  encore  dans  le  choix  de  nos  amis. 
Nommer  ceux  de  M.  Andrieux,  c'est  encore  une  manière  de 
le  faire  connaître.  C'était  Collin,  c'était  Picard,  houunes 
excellens  ,  ses  rivaux  dans  une  carrière  où  l'émulation,  qui 
enfante  si  souvent  lajalouciic,  ue  fit  que  réserrer  entre  eux 


176  REVUE    DE    PARIS. 

rintiinité.  C'était  le  vénérable  Ducis,  qui  lui  dédia  une  épitre 
touchante ,  et  pour  lequfil  il  fit  en  réponse  le  joli  conte  de 
Cécile  et  Térence.  C'était  M.  Pons  de  Verdun  ,  homme  d'es- 
prit ,  courageux  dans  l'exil ,  qui  s'est  consolé  d'avoir  perdu  sa 
fortune,  et  qui  ne  se  consolera  pas  d'avoir  perdu  son  ami. 
C'était  M.  Droz  ,  écrivain  élégant ,  vrai  philosophe  et  ami  vrai. 
C'étaient  encore  le  savant  Cabanis,  Casii,  l'auteur  des  Ani- 
maux parlai! s  ;  l'intègre  et  laborieux  Dam;  M.  Français  de 
Nantes,  long-temps  le  patron  et  ra[)pui  des  gens  de  lettres; 
M"*  Constance  de  Salm  ,  poèto,  philosophe  et  femme  aimable; 
M.  Campenon  ,  gracieux  et  modeste  auteur  de  la  Maison  des 
Champs;  M.Roger,  dont  une  forte  dissidence  politique  n'al- 
iéra  point  l'airection  pourlNI.  Andrieux,  qu'il  appelait  «  notre 
Jami  du  côté  gauche  «;  M.  Al.  Duval,  dont  la  fille,  nommée 
-'par  lui  ,  semblait  être  aussi  devenue  la  sienne.  Telles  étaient 
ses  liaisons  les  plus  intimes,  et  ce  qui  n'est  pas  indigne  de 
remarque  ,  c'est  que  pas  une  d'elles  ne  s'est  rompue  (jne  par  la 
mort(l). 

Quant  à  ses  ennemis,  mon  embarras  serait  grand  de  les 
nommer.  Quels  ennemis  pouvait-il  avoir  celui  qui  jamais  n'of- 
fensa personne,  n'envia  personne  ,  ne  se  mit  sur  le  chemin  de 
personne?  L'ambition,  qui  suscite  tant  d'inimitiés,  fut  toujours 
inconnue  de  M.  Andrieux.  Jeté  malgré  lui  dans  la  carrière 
politique,  il  la  parcourut  avec  indépendance ,  il  en  sortit  sans 
regrets  et  pour  toujours.  Dans  les  temps  d'orages,  il  conseilla 
la  modération  et  la  concorde;  sous  Tempire,  il  resta  pur  de 
flatterie;  il  resta  pur  d'hypocrisie  sous  la  restauration;  il 
applaudit  à  la  révolution  de  1830  ,  et  ne  lui  demanda  rien.  La 
vanité,  non  plus  que  l'ambition  ,  n'eut  de  prise  sur  son  carac- 
tère. Sa  vie  fut  toujours  modeste,  ainsi  que  ses  désirs.  Les 
hochets  dont  on  amuse  tant  de  grands  enfans,  n'étaient  pour 
lui  que  ce  (pi'ils  sont ,  des  hochets.  Dans  ces  derniers  temps  , 

(i)  Je  n'ose  citer  parmi  ses  amis,  mais  je  dois  citer  parmi  les 
Ijersonncs  qu'il  aimait  et  qu'il  respectait  le  plus ,  la  reine  d'Espagne, 
l'épouse  de  son  bienfaiteur  Joseph,  L'un  et  l'autre  curent  toujours 
mille  bontés  pour  lui ,  et ,  chose  bien  honorable  pour  tous  les  trois  , 
ne  les  lui  firent  acheter  par  aucun  sacrifice  de  ses  opinions,  qui 
icslrrenl  toujours  indépcndanlts. 


HTTÉr.ATUr.E.  17" 

(III  le  nomma,  sans  qu'il  l'eût  demandé,  olllcier  de  la  Icjjion- 
d'hoiineui',  il  ai)[)iéc  a  lintcntion  bienveillante  du  gouveinc- 
iiiciit,  mais  il  oullia  de  porler  la  décoration.  Président  du 
tribunal,  il  avait  eu  pendant  trois  mois  une  voiture  à  sa  dis- 
posilion  :  il  y  monta  une  fuis  ,  pour  une  visite  d'étiquette 
;ia  [ireniier  consul;  moins  philosophe  en  cela  pourtant  que 
M.  Pons  ,  qui, ayant  eu  aussi  la  sienne,  n'y  monta  pas  du  tout: 
pendant  la  moitié  du  trimestre  :  >c  Je  ne  veux  pas,  disait-il, 
m'accoutumer  à  aller  en  équipage  511  et  pendant  l'autre  moitié  : 
(I  Je  me  déshabitue  d'aller  en  voiture.  » 

Si  quehiue  vanité  est  excusable  dans  un  homme  ,  c'est  la 
vanité  d'auteur.  M.  Andrieux,  même  sous  ce  rapport,  n'eut 
jamais  besoin  d'excuse.  Nul  écrivain  n'a  jamais  attaché  moins 
d'importance  aux  succès  littéraires.  «  Est-ce  que  je  suis  un 
homme  de  lettres?  11  nous  disait-il  souvent  dans  ces  boutades 
d'une  minute  qui  lui  étaient  habituelles. Un  soir,  il  nous  réunit 
pour  entendre  une  })iècc  que  dé^à  Picard  avait  éprouvée.  jXous 
fûmes  plus  sévères.  Peu  de  jours  après,  se  retrouvant  avec 
Picard  :  Ma  foi,  mon  ami,  lui  dit-il  en  v'xani  ^  j'awais  réussi 
devant  loi ,  mais  Je  suis  tombé  dei'anl  mes  eufans.  L'ouvrago 
ne  fut  pas  donné. 

Avec  ce  désintéressement  à  toute  épreuve  qu'on  lui  a  connu, 
M.  Andrieux  fut  un  excellent  administrateur  de  sa  modeste 
fortune.  L'ordre,  la  simplicité ,  Téconomie,  étaient  chez  lui 
des  qualités  naturelles.  Son  notaire  me  disait  :  Vous  pouvez 
être  tranquille  sur  cette  affaire ,  c'est  M.  Andrieux  qui  l'a. 
faite.  Né  pauvre,  n'ayant  jamais  rien  demandé  ,  jamais  rien 
sacrifié  de  sou  indépendance  ou  de  ses  convictions,  il  trouva 
le  uioyen  de  vivre  honorablement,  de  remplir  avec  noblesse 
ses  devoirs  de  fils  et  de  frère,  d'établir  ses  deux  filles  ,  et  de 
répandre  beaucoup  encore  en  libéralités  bien  entendues.  11 
fut  riche  par  son  bon  esprit ,  sans  l'être  par  sa  fortune. 

Rien  n'égalait  la  bonté  de  sou  cœur.  Dans  ses  écrits  ,  il 
railla  souvent  les  vices,  les  travers  ,  jamais  les  personnes.  En 
cinquante  années  il  n'est  pas  sorti  de  sa  plume  un  trait  dont 
quelqu'un  pût  s'oflenser.  Ce  n'est  pas  là  ,  ce  me  semble,  un 
faible  éloge  pour  un  homme  à  <pii  les  moyens  d'être  c.usticpic 
ne  man(iuaient  assurément  pas.  Dans  la  vie  privée,  il  était 
sujet  à  de  petites  vivacités  d'enfant  qu'un  rien  faisait  naître, 


I7JJ  REVUK    UE    PARIS. 

et  qui  passaient  comme  réclair.  C'était  alors  une  chose  tou- 
chante de  le  voir  s'apaiser  par  degrés ,  sourire  en  grondant 
encore,  et,  quand  il  pouvait  craindre  de  vous  avoir  blessé  5 
revenir  à  vous  avec  des  paroles  caressantes  et  des  témoignages 
d'amitié.  Sa  conversation,  pour  peu  qu'il  s'animât,  était  char- 
mante, pleine  de  grâces,  de  saillies  et  d'aménité.  Il  est  con- 
solant de  penser  qu'en  répandant  le  bonlieur  autour  de  lui, 
il  a  été  lui-même  heureux,  autant  du  moins  qu'il  est  permis 
H  l'homme  de  l'être.  Il  eut  des  amis  sincères  ,  une  famille  qu'il 
aima  et  dont  il  fut  aimé  ,  d'honorables  succès  et  le  témoignage 
d'une  bonne  conscience.  Ses  vœux  étaient  modérés;  ils  furent 
satisfaits.  Il  semble  que  lui-même  ait  voulu  résumer  sa  vie 
dans  ces  vers  qu'il  a  placés  dans  la  bouche  d'un  de  ses  per- 
sonnages (l). 

Ce  que  j'ai  voulu  faire , 

Je  l'ai  fait  :  j'ai  coulé  des  jours  sereins  et  doux, 
Au  gré  de  mes  désirs  ,  en  cultivant  mes  goûts. 
Je  me  suis  fait  un  nom  qui  n'est  pas  sans  estime , 
De  trente  aus  de  travaux  salaire  légitime. 
Mes  enfans  ,  grâce  au  ciel ,  se  sont  tournés  au  bien. 
C'est  assez  :  j'ai  mon  lot ,  je  ne  demande  rien  j 
Et  le  terme  arrivé,  sans  regret,  sans  envie, 
Ainsi  que  j'ai  vécu  je  quitterai  la  vie. 

(1)  De  la  comédie  du  Trésor. 

St. -A.  Berville. 


LA  PRINCESSE  PAULIÎXE. 


La  mort  de  In  princesse  Borghèse  est  une  fie  ces  scènes  du 
monde  qui  présente  le  plus  de  motifs  pour  réfléchir  et  surfout 
pour  imposer  à  notre  esprit  une  grande  paresse  dans  Fapplica 
tion  du  jugement  que  nous  portons  sur  un  individu  ,  quel  qu'il 
soit.  Moi-même  j'ai  éprouvé  un  très-vif  remords  en  jetant 
dans  le  passé  un  regard  sur  ce  que  j'ai  dit  et  pensé  de  cette 
femme  extraordinaire,  qui  m'avait  inspiré  ,  à  côté  d'une  vive 
amitié,  un  sentiment  pénible;  car  je  lui  reprochais  cette  rou- 
geur qui  ne  pouvait  être  réprimée  sur  le  front  de  ses  amis  , 
lorsqu'on  prononçait  son  nom  accompagné  de  circonstances 
que  l'amie  la  plus  dévouée  ne  pouvait  défendre  ,  et  dans  la- 
(juelle  la  frivolité  de  la  coupable  arrêtait  toute  pensée  de  dé- 
vouement. On  l'aimait  ;  mais  cette  puérilité  dans  sa  vie  ,  cette 
insouciance  oublieuse  de  l'opinion,  résultat  (on  devait  le  croire) 
du  peu  de  force  de  son  ame  ,  donnait  pour  elle  à  la  société 
qui  la  jugeait  un  sentiment  qui  ne  cessait  d"être  hostile  qu'au 
moment  où  la  beauté  prestigieuse  de  celte  femme  exerçait 
son  empire  et  faisait  plier  le  genou  devant  elle  ;  mais  ,  aussitôt 
qu'elle  s'éloignait,  le  charme  cessait,  et  l'opinion  reprenait 
son  accent  sévère....  Totit-à-cdup  une  voix  s'élève  et  dit  : 

«  Vous  avez  mal  jugé  celle  que  vous  avez  mal  connue. — 1> 
Le  monde  ne  doit  pas  apporter  dans  son  code  de  lois  la  stu- 
pidité d'un  tribunal  qui  ne  revient  pas  sur  un  jugement  à  mort , 
même  en  apprenant  l'ianocence  de  l'accusé;  le  monde  doit 
être  équitable  et  faire  une  distribution  juste  de  son  mépris  et 
de  sa  louange.  Offrir  ici  la  princesse  Pauline  exempte  de  tous 
re])rothes  serait  aussi  peu  vrai  que  peu  digne  d'intérêt  ;  mais 
il  est  du  devoir  de  celle  qui  l'aima  et  pleura  sur  elle  de  donner 
(1  sa  mémoire  le  lustre  qui  doit  lui  revenir  de  la  nouvelle  atti- 
ufie  dans  latiuelle  elle  se  montre  à  nous.  Cette  voix  qui  révèle 


180  RF.VIT'.    DP.     PARIS. 

ce  qu'elle  fut  réellement ,  et  non  ce  (juu  sii  rie  frivole  cf  d»'s- 
orcupée  pouvait  la  faire  croire  ,  cette  voix  part  d'un  lieu  qii' 

ne  rend  aucun  écho  de  flatterie  ni  d'amour celte  Toix  vient 

du  tombeau.  Là  tout  est  vérité  ;  le  masque  tombe  ,  et  les 
cierges  qui  br.^leiit  autour  d'une  bière  n"éclairent  aucun  faux 
semblant. 

Lorsque,  après  les  désastres  des  cent  jours  .  la  princesse 
Borghèse  se  vit  sépnrée  de  son  frère,  elle  fht  long-temps  fort 
mal,  et  sollicita  avec  ardeur  ,  malgré  sa  souffrance  ,  la  per- 
mission d'aller  joindre  la  malheureuse  victime  sur  son  roc 
calciné.  Malgré  le  désir  qu'il  aurait  eu  de  l'avoir  près  de  lui  , 
l'empereur,  qui  connaissait  l'état  déplorable  de  sa  santé,  lui 
écrivit  plusieurs  fois  pour  la  dissuader  de  ce  projet;  mais  la 
lutte  fraternelle  devait  être  terminée  par  les  geôliers  ,  qui  vrai- 
ment pensaient  à  tout  autre  chose  qu'à  donner  quelques 
heures  de  douce  joie  à  leur  prisonnier,  en  permettant  à  une 
faible  femme  de  faire  deux  mille  lieues  pour  consoler  un  frère. 

Lorsque  j'appris  cette  volonté  de  la  princesse  Borghèse, 
j'avoue  qu'elle  se  grandit  de  bien  des  coudées  à  mes  yeux  ;je 
la  compris  dans  toute  la  grandeur  de  son  action,  et  je  n'y  vis 
rien  jiour  le  monde  ,  parce  qu'il  n'y  avait  en  effet  rien  pour 
le  monde.  Juger  ainsi,  c'est  tout  tuer. 

Cette  détermination  de  la  princesse  Pauline  était  une  grande 
et  belle  action  ,  qui  doublait  de  mérite  surtout  en  raison  de 
l'état  affreux  de  sa  santé.  Depuis  bien  des  années  la  médecine 
Tavait  condamnée  à  toujours  souffrir,  et  Corvisart  lui  avait 
fait  entendre  qu'elle  n'aurait  pas  de  vieux  jours.  —  La  nais- 
sance de  son  fds  ,  de  Dermid ,  seul  enfant  qu'elle  ait  jamais 
eu  ,  et  qui  était  fils  du  général  Leclerc  ,  de  son  premier  mari , 
cette  naissance  lui  avait ,  à  elle  ,  donné  la  mort.  Ce  n'était 
donc  pas  pour  prendre  une  attitude  intéressante,  ni  pour  se 
singulariser,  quelle  allait  toujours  en  paLinquin  ;  elle  af/- 
nortait  bien  dans  les  soins  qu'elle  prenait  de  sa  santé  cette 
f.ivolilé  puérile  qui  la  rendait  le  sujet  de  mille  remarques 
maligne»,  mais  elle  était  contrainte  à  s'occuper  d'elle  avec 
cette  minutie  de  soins  et  d'<ittentions  quî  nous  lui  avons  tous 
connue.  Corvisart  avait  dit  à  l'empereur  que  la  vie  de  sa  sœur 
dépendait  d'un  régime  strictement  suivi.  Napoléon ,  qui  aimait 
beuucoup  la  princesse  Pauline,  et  l'aimait  comme  un  frère 


MTVl'n.VTlRF.  loi 

air.ie  une  sœur  dévouée .  IVapoléon  avait  exigé  d'elle  qu'elle 
suivit  de  tout  point  les  ordres  de  Corvisart.  La  princesse  était 
quelquefois  docile ,  quelquefois  aussi  elle  ne  Vêlait  pas  ;  c'est 
ainsi  qu'elle  atteignit  la  filiale  époque  des  désasires  de  sa  fa- 
mille. Alors  la  terrible  maladie  qu'elle  portait  en  elle  .  et  quû 
des  soins  niuUîpliés  combattaient  depuis  tant  d'années ,  se 
développa  avec  furie  et  exerça  les  plus  terribles  ravages. 
Tons  ses  an'.is  de  Rome,  lui  demandant  grâce  pour  elle-même, 
la  suppliaient  de  se  rappeler  ce  que  l'ewprreur .  lui  aussi , 
exi;;eait  d'elle.  Tant  qu'il  vécut,  son  nom.  invoqué  par  les 
médecins  ,  ne  l'était  jamais  en  vain;  mais  après  sa  mort  la  ma- 
lade courba  la  lète  et  allendit  la  souffrance  sans  cberober  à 
l  éviier.  Madame  mère,  dont  les  remontrances  auraient  pu 
seules  avoir  quelque  pouvoir  ,  accablée  e'.le-mème  sons  le 
coup  qui  venait  de  relentir  dans  le  monde  entier  ,  madame 
mère  devint  en  quelque  sorte  étrangère  à  tout  ce  qui  se  pas- 
sait dans  sa  famille.  Lucien  vonlul  parler;  mais  sa  voix,  au- 
irefois  si  chérie,  n'avait  plus  non-seulement  de  djuceur  à 
l'oreille  de  la  princesse  Pauline,  mais,  soit  que  les  avis  fra- 
ternels fussent  mal  donnés ,  soit  que  le  souvenir  des  dissen- 
sions de  Lucien  et  de  Napt^^léon  eût  sur  eile  un  puissant  empire, 
elle  commença  par  décliner  l'autorité  de  son  frère  eon*ne 
mentor,  et  finit  par  parler  avec  une  telle  aigreur  que  I..ucicu 
01  elle  vécurent  plus  q«ie  froidement  ensemble.  Le  comte  de 
Survilliers  était  le  seul  qui  aurait  eu  quelque  pouvoir  sur  elle, 
mais  il  était  loin  ,  et  tous  les  autres  membres  de  sa  famille, 
quoique  réunis  à  Rome  autour  d'elle,  ne  pouvaient  rien  sur 
son  esprit. 

J'ai  peint  la  princesse  Borgbèse  comme  elle  était  lorsque  son 
rôle  de  femme,  et  de  femme  supérieure  en  beauté ,  la  faisait 
apparaître  sur  cette  scène  du  monde  ,  sur  laquelle  nous  jouons 
tons  .  pour  v  être  appl.nidis  ou  siffles  selon  nol;  e  plus  ou  tujius 
de  talent.  Je  n'ai  rien  exagéré  en  parlant  d'elle  ;  toutes  les  per- 
sonnes de  sa  maison  vivent  encore  aujourd'hui  et  (icuvent 
infirmer i.ni  atlirmer  mes  paroles;  mais  en  racontant  sa  légè- 
reté .  celte  nùtis^  iMportiinc^  qu'elle  mettait  à  faire  cl  à  dire 
des  n'en*,  je  n'ai  jamais  attaqué  son  cœur  ni  les  qua'ités  de 
son  ame.  A  bien  dire,  je  ne  les  motiais  pas  en  doute;  mais,  à 
rexcepliou  de  sou  dévouement  pour  son  frère  .  je  ne  lui  en  con- 
3  \6 


lo2  UKVUE    DE    PARIS. 

naissais  f;uère,  parce  que  je  ne  mettais  pas  mon  esprit  en 
quête  pour  les  découvrir,  et  qu'elle  y  aidait  merveilleuseim-nt 
par  le  sommeil  apathique  dans  lequel  tout  cela  était  plonp.é. 
Tont-à-coup  une  vive  lumière  vient  éclairer  cette  tombe  ((iie 
Toubli  de  la  mort  avait  frappée  ,  et  que  déjà  le  temps  co;umen- 
çaità  placer  dans  l'ombre,  la  pierre  se  soulève  et  aux  rayons 
de  cette  lumière ,  la  femme  qui  fut  si  ltui^,-temps  pour  nous 
un  type  de  nullité  morale  ou  Lien  de  futile  légèreté,  nous 
apparaît  maintenant  grande  ,  forte,  revêtue  d'une  robe  immor- 
telle, dont  l'éclat  reçu  dans  les  douleurs  de  l'agonie  ne  peut 
être  ni  contesté  ,  ni  effacé  ,  ni  même  altéré. 

La  mort  de  lempereur  avait  porté  un  coup  terrible  à  la  santé 
déjà  si  fortement  attaquée  de  la  princesse  Pauline.  On  sait 
tout  le  dévouement  qu'elle  lui  montra  en  1814,  lors  de  son 
premier  exil  sur  les  rochers  de  fer  de  l'île  d'Elbe,  alors  que 
cette  femme  ,  que  la  haine  et  le  mépris  de  toute  la  nation  fran- 
çaise doivent  poursuivre  à  jamais  ,  faisait  rougir  tout  ce  qui 
était  épouse,  toutce  qui  étaitmére,  en  abandonnant  son  mari, 
le  père  de  son  enfant ,  à  une  douleur  solitaire  ,  pour  traîner  sans 
dignité  une  existence  qu'elle-même  vouait  à  la  honte  présente 
et  future!  Eh  bien!  à  cette  mêmeépoquela  princesse  Borghèse, 
après  avoir  montré  en  Provence  une  fermeté  et  une  noblesse 
de  caractère  dont  l'empereur  dut  être  glorieux  ,  car  elle  le  re- 
flétait en  ce  moment  tout  entier,  abandonna  la  riante  Italie  et 
ses  palais  de  marbre  ,  ses  voluptueuses  villas ,  et  alla  parler  à 
son  frère  malheureux  le  seul  langage  du  cœur  qu'il  eût  entendu 
depuis  qu'il  n'avait  plus  à  donner  de  royaumes  ,  de  dotations, 
d'épaulettes ,  de  cordons  et  même  de  hautfs  livrées.  D.ins  le 
même  temps  une  autre  sœur  de  Napoléon  était  à  Naples,  où 
non-seulement  elle  oubliait  sou  bienfaiteur,  mais  où  elle  cher- 
chait par  ses  intrigues  à  lui  fermer  à  jamais  le  chemin  de  la 
France,  s'il  devait  y  rentrer  par  l'Italie.  L'insensée!...  comme 
silaforcede  toutcequi  portait  lenom  de  Napoléonne  venaitpas 
de  lui-même!...  comme  si  elle  elle  était  quelque  chose  !...  Elle 
n'avait  (^u'un  parti  à  prendre,  c'était  de  laisser  Murât  provo- 
quer l'indépendance  de  l'Italie,  la  déclarer  libre  ,  et  laisser  les 
bannières  des  peuples  flotter  joyeusement  sur  les  remparts  des 
vingt  cités  courbées  sous  le  tomahawk  de  vingt  tyrans.  Murât 
le  voulait ,  au  reste  j  mais  alors  il  eût  été  le  maître  ;  il  n'eût  pas 


LITTERATURE. 


Il 


élé  co  qu'elle  voulait  qu'il  fût,  le  mari  de  la  reine  (I)!  et 
l'hommage  lige  prêté  à  l'Aulriclic  changeait  totalement  les 
choses.  Etc'est  ainsi  qu'en  1814  la  reine  de  Naples  enfin  rem- 
plissait le  rôle  d'une  ennemie  de  son  malheureux  frère,  dans  la 
tra,n;édie  qui  se  jouait  alors  pour  briser  la  plus  grande  des  des- 
tinées. 

La  princesse  Pauline  attendit  à  l'île  d'Elbe  le  résultat  de  la 
tentative  de  son  frère.  Sa  joie  fut  extrême  lorsqu'elle  apprit 
l'étonnant  succès  qui  raccueillit  à  sa  descente  du  vaisseau  5 
mais  toutes  ces  agitations  avançaient  sa  vie  ,  et  la  joie ,  comme 
la  douleur  ,  use  bien  vite  une  ame  qui  se  débat  sous  leurs  pal- 
liitalions.  La]  princesse  en  ressentit  reffet;  ses  douleurs  de- 
vinrent plus  pressées..,  plus  intenses...  quelquefois  elles  la 
faisaient  jiâlir  ;  et  lorsqu'en  1818,  j'eus  l'honneur  de  la  voir  à 
Uome ,  son  changement  n)e  fraj)pa  ,  et  me  frappa  au  cœur. 

Ce  ne  pouvait  janiiiis  ètie  pour  moi  seulement  une  personne 
belle,  souifrante  ,  sœur  de  rsapoléon  ,  et  présentant,  à  ces 
différens  titres  ,  un  droit  à  l'admiration  et  à  l'intérêt.  Tout  ce 
que  je  pouvais  ressentir  de  profond  en  souvenirs  de  cœur  s'é- 
veillait en  moi  à  sa  vue  ,  à  une  de  ses  paroles  ,  en  recevant  une 
de  ses  caresses  lorsqu'en  1817  je  la  revis  à  Rome.  Aussi  mon 
œil  s'aperçut-il  bien  plus  tôt  que  celui  d'une  autre  ,  des  rava- 
ges que  la  douleur  avait  faits  sur  cette  ravissante  créature. 
¥A\c.  me  devina. 

—  Vous  me  trouvez  bien  changée,  n'est-ce  pas?  nie  de- 
nianda-t-ellej  et  son  regard  me  suivait,  en  cherchant  pour 
ainsi  dire  à  pénétrer  dans  mon  ame...  Elle  avait  alors  beaucoup 
de  ressemblance  avec  l'empereur. 

Je  lui  répondis  ce  qu'on  répond  toujours  à  une  personne 
malade  qui  interroge  avec  anxiété.  Je  lui  dis  qu'elle  n'était  pas 

(i)  t'omme  je  n'arriverai  pas  dans  mes  Mémoires  à  l'époque  de  la 
mort  de  la  princesse  Borghèse  (toutes  ces  années  dernières  n'y  se- 
ront que  comme  appendice,  mais  elles  y  seront),  j'ai  pu  mettre 
dans  cet  article  la  relation  de  sa  mort  avec  tous  ses  détails.  Quant 
à  ce  qni  concerne  le  roi  et  la  reine  de  Naples ,  c'est  différent  :  j'en 
p  «rlerai  comme  il  faut  parler  de  questions  aussi  graves.  Mural  est 
un  homme  sur  le  com|ite  duijuel  il  y  a  beaucoup  de  bien  et  de  bien 
véritable  à  dire. 


184  REVUE    DE    PARIS. 

du  tout  changée  depuis  sou  départ  de  Paris.  En  cela  ,  je  men- 
tais, et  je  mentais  si  bien  qu'elle  remua  doucement  la  tête 
avec  un  sourire  triste  et  doux.  Cependant  mon  compliment  la 
flatta,  et  elle  m'attira  à  elle  pour  in'embrasser.  Elle  était  sur 
un  canapé  et  presque  dans  l'attitude  de  sa  statue  ,  faite  par  Ca- 
rova  ,  et  qui  se  trouve  toujours  au  palais  lîorjhèse ,  à  Rome. 
Il  faisait  chaud..,  elle  avait  une  robe  de  mousseline  de  l'Inde  , 
garnie  de  dentelle  de  Bruxelles  et  doublée  en  tafTelas  rose  pâle; 
à  son  cou  elle  portait  une  énorme  torsade  de  perles  fines  d'une 
eau  admirable  et  de  la  grosseur  d'une  petite  groseille.  Cette 
torsade,  ou  plutôt  cette  masse  de  perles,  avait  au  moins  dix 
rangs,  et  tombait  jusqu'au  bas  de  la  ceinture  ,  ayant  au  bout 
une  énorme  poire  ,  également  perle  fine...  Cetle  profusion  de 
perles  cachait  un  peu  la  maigreur  de  son  cou.  Ses  bras  étaient 
également  entourés  de  beaucoup  de  perles;  un  grand  peigne 
semblable  retenait  ses  cheveux.  Ainsi  habillée,  elle  était  encore 
charmante. 

Sa  statue,  l'un  des  plus  beaux  ouvrages,  sans  doule  ,  qui 
soient  sortis  de  la  main  de  Canova  (l),  était  dans  ce  même 
palais  Borghèse  ,  où  elle-même  habitait  enfin  ,  comme  femme 
de  fiin  des  premiers  princes  ronsains,  mais  dont  son  mari  lui 
avait  long-temps  disputé  l'entrée.  Le  prince  Borghèse  n'était 
pas  méchant;  mais  il  était  autre  chose,  ce  qui  revient  au 
même;  et  la  princesse,  peu  habituée  à  prendre  une  voix  sup- 
pliante, avait  augmenté  la  mésintelligence  qui  depuis  long- 
temps régnait  entre  eux.  Enfui  le  pape  s'en  mêla.  Lucien  ciui 
sentait  la  dignité  de  sa  famille  compromise  par  toutes  ces  dis- 
sensions ,  dont  le  publie  s'amusait  sans  y  mettre  aucun  intérêt 
d'attachement,  parla  également  au  cardinal  Gonsalvi ,  qui 
parla,  à  son  tour,  au  prince  Borghèse,  dont  le  séjour  hahi- 
tuel  était  alors  à  Florence.  Le  cardinal  Spada  ,  le  cardinal  La 
Samoglia  et  Gonsalvi  ,  comme  je  lai  dit,  formèrent  une  ma- 

(j)  On  peut  même  dire  avec  certitude  que  la  statue  de  la  prin- 
cesse Pauline  et  celle  de  madame  mère  sont  les  œuvres  les  plus  ad- 
mirables qui  soient  sorties  du  ciseau  de  Canova.  Quelqu'un  lui  re- 
prochait d'avoir  représenté  madame  comme  Agripiiine.  a  Pourquoi 
choisir  la  mère  de  Néron?  lui  dit-on.  —  C'est  la  fille  de  Germani- 
cus  ,  et  non  la  mère  de  Néron  que  j'ai  voulu  faire  ,  )>  répondit-il. 


l.lTTtRx\TUr.F..  185 

iiiÎTC  de  polit  conclave,  et  de  tout  ct'la  il  résulta  que  la  prin- 
cesse Panl:ne  huliitu  le  palais  de  son  mari,  ainsi  que  cela 
devait  être.  Sa  foitnne  n'était  pas  considérable;  mais  elle  suf- 
fisait pour  lui  faire  tenir,  à  Rome  surtout,  un  état  honorable  (I). 
Le  prince  Borglièse,  contrarié  d'être  son  hôte  au  palais  Uor- 
ghèse,  pour  faire  comprendre  qu'il  y  avait  été  forcé,  pour 
ainsi  dire,  avait  imnjiné  (et  l'on  sait  quel  était  son  degré  de 
force  pour  le  travail  d'imagination  )  de  faire  faire  une  grande 
séparation  dans  le  palais;  et  lorsque  les  curieux  allaient  le 
visiter,  le  concierge  disait,  comme  plirase  ajoutée  à  son  ré- 
pertoire :  Ecco  la  pai-lc  ciel  jn-iiiclpe  ;  ecco  la  parle  délia 
principessa. 

C'est  une  admirable  création  du  génie,  que  cette  statue  do 
Canova.  Lorsque  je  l'eus  bien  admirée,  j'y  retournai  ,  et  puis 
j  y  revitis  encore.  Toutes  les  fois  j'y  découvrais  de  nouvelles 
beautés.  L'attitude  de  la  statue  est  gracieuse  ;  elle  est  couchée 
sur  un  so])ha  recouvert  d'un  coussin  ,  dans  lequel  le  poids  du 
corps  le  fuit  entrer  avec  tout  le  moelleux  qu'auiail  en  effet  un 
corps  de  femme  foulant  un  édredon.  Quant  aux  chairs  ,  c'est 
la  nature.  La  movbidezza  ,  si  recommandée  aux  sculpteurs  , 
était  là  dans  toute  sa  voluptueuse  perfection.  La  princesse  est 
représentée  sous  la  figure  de  Vénus  venant  de  recevoir  la 
ponnne  des  mains  de  Paris.  Elle  est  couchée  à  demi  et  un  peu 
penchée  en  avant  ;  le  bras  gauche  tombe  moelleusemcnl  sur 
le  côté  ,  et  le  droit ,  à  demi  élevé  ,  tient  la  pomme  ;  derrière  la 
figure  est  un  oreiller  aussi  merveilleuseuieiit  élastique  que  le 
coussin  du  sopha  ;  le  coude  du  bras  droit,  surtout  ,  qui  entre 
dans  l'oreiller  eu  s'y  appuyant ,  forme  une  empreinte  qui  ferait 
l'illusion  de  la  nature  ,  si  les  chairs  avaient  de  la  couleur.  Il  y 
a  du  Proniéthée  dans  cette  œuvre. 

Je  fus  chez  elle  un  matin  ,  eu  sortant  de  la  salle  où  l'on  garde 
ce  vrai  trésor. 

—  Je  ne  veux  plus  (pi'on  la  voie  ,  me  dit-elle.  Je  vais  écrire 
au  prince  Camille  ,  et  lui  demander  de  ne  plus  donner  de  per- 
mission pour  que  les  étrangers  me  rendent  ainsi  des  visites 
dont  je  les  tiens  quittes...  Et  ])uis,  ajouta-t-elle  avec  une 
expression  plus  sombre  et  plus  sérieuse  que  je  ne  la  lui  con- 

(i)  Elle  avait  alors  à  peu  près  180,000  livres  Je  rentes. 
3  16. 


lîîO  RKVUE     DK    PAP.IS. 

naissais  ,  ils  viennent  ensuite  juger  des  ravages  que  la  douleur 
fait  sur  moi...  Ce  n'est  pas  assez  de  donner  à  Sainte-Hélène  le 
poison  des  souffrances  à  mon  pauvre  frère;  il  faut  aussi  que 
j'en  présente  ici  l'effet... 

Jamaisje  ne  l'avais  entendue  parler  avec  autant  de  force.  Ce 
que  j'ai  appris  depuis  pou  m'a  donné  l'explication  de  ce  qui 
alors  me  semblait  extraordinaire,  et  je  dois  dire  à  ma  honte 
que  je  suis  coupable  de  ne  pas  avoir  deviné  que  l'ame  de  cette 
femme  s'était  épurée,  agrandie  ,  par  l'excès  de  la  douleur  et 
surtout  de  l'injustice. 

Les  leçons  du  malheur  et  de  la  nécessité  produisent  deux 
effets  tout  o|)posés.. .  elles  font  l'homme  meilleur  ou  le  rendent 
cruel.  Le  chien  qui  souffre  est  plus  soumis ,  le  tigre  blessé 
devient  furieux...  Quant  à  moi,  je  pense  que  l'amc  qui  sup- 
porte l'épreuve  profondément  lerrible  du  malheur,  sans  se 
laisser  traîner  par  lui  sur  le  sol,  est  grande  et  belle  ;  c'est  alors 
((uede  disciple  on  devient  maître,  et  qu'à  sou  tour  on  gour- 
mande le  sort. 

A  cette  époque,  elle  donna  une  preuve  de  générosité,  vertu 
assez  peu  déveloj)pée  également  en  elle  avant  les  désastres  de 
sa  maison.  J'étais  à  Rome  lors  de  la  fameuse  expédition  des 
brigands,  qui  eut  lieu  à  Tusculum  ,  résidence  de  Lucien, 
(^ette  mystérieuse  et  terrible  aventure  ,  sur  lacpielle  un  grand 
])ersonnage  pourrait  peut-être  jeter  un  grand  jour,  eut  pour 
principal  héros  un  ami  du  prince  Lucien  (1)  ,  qui  habitait  sa 
maison  ,  et  l'avait  suivi  dans  son  exil.  M.  le  comte  de  Chalillon 
fut  pris  par  Decésaris  ,  chef  de  brigands  ,  fameux  dans  les 
Abbruzes  et  les  monts  de  Tusculum  ,  et  mis  à  rançon  par  lui. 
La  princesse  Borghèse  s'offiit  sur-le-champ  à  payer  cette  ran- 
çon ,  fût-elle  de  5,000  piastres.  IjB  prince  Lucien  ne  lui  en 
laissa  pas  le  temps  ;  mais  enfin  elle  l'avait  proposé  ,  et  son  in- 
tention doit  être  reconnue  comme  belle  et  généreuse. 

La  terreur  que  cette  terrible  aventure  répandit  dans  la  fa- 

(i)  La  relation  de  cette  aventure  formera  une  seconde  partie  à 
cet  article;  mais  je  dois  dire  d'avance  ici  que  l'opinion  émise  par 
moi  n'est  nullement  le  résultat  d'influences  étrangères,  elle  est  pro- 
voquée cliez  moi  par  ce  que  j'ai  vu  et  entendu  ,  étant  alors  sur  les 
lieux. 


LITTERATURE.  187 

mille  de  Lucien  eut  sur  elle  plus  d'influence  peut-être  que 
sur  toute  autre,  Sn  siiuté  ,  déjà  si  afTaiblie ,  en  reçut  nue  dange- 
reuse secousse,  en  lui  donnant  une  agitation  de  toutes  les 
lieures  et  une  crainte  continuelle  relativement  à  tous  ceux 
qu'elle  aimait  ;  puis  vint  la  mort  de  l'empereur....  Ce  coup  fut 

réellement  morte! Depuis  le  jour  où  la  fatale  nouvelle  lui 

parvint ,  elle  ne  fit  que  languir,  et  enfui  les  plus  terribles  souf-^ 
frances  amenèrent  les  derniers  instans  dune  vie  dont  les  jours 
ne  devaient  pas  être  sitôt  tranchés. 

On  était  au  mois  de  septembre  1823  ;  le  médecin  de  la  prin- 
cesse ,  el  signor  Bomba  ^  et  le  chirurgien  corse  Sisco,  déclarè- 
rent à  madame  mère  et  au  cardinal  Fesch  ,  que  l'état  de  la 
princesse  était  des  plus  alarmans ,  et  qu'il  fallait  songer  à  lui 
faire  (juitter  Rome,  où  le  cliiroco  lui  était  fatal.  La  princesse 
fut  à  la  villa  Pauiina,  charmante  villa  qu'elle  avait,  et  située 
près  de  porta  Pin  ;  mais  ce  n'était  pas  quitter  Rome.  Les  mé- 
decins insistèrent.  Le  pape  (c'était  alors  Léon  XII)  écrivit  au 
prince  Borglièse  ,  qui  était  à  Florence,  en  lui  manifestant  sor» 
intention  de  le  réunira  la  princesse  Pauline,  et  lui  demandant 
comme  une  preuve  de  son  amitié  d'oublier  tous  les  .sujets  de 
•  désunion  qui  pouvaient  exister  entre  eux  ,  ajoutant  que  ,  dans 
le  cas  où  la  princesse  reviendrait  à  la  vie  ,  il  lui  demandait  de 
la  considérer  comme  sa  compagne,  et  de  vivre  avec  elle  en  bon 
mari.  —  La  princesse  fit  aussitôt  ses  préparatifs  de  départ;  un 
bateau,  commodément  arrangé,  la  reçut  à  RijteHa,  où  elle 
s'embarqua ,  car  elle  était  trop  faible  et  trop  cruellement  souf- 
frante pour  aller  à  Florence  par  la  route  de  terre.  Elle  descen- 
dit le  Tibre  jusqu'à  Neltiino  ,  et  là  elle  s'embarqua  sur  un  bâ- 
timent qui  la  transporta  à  Livoui  ne. 

La  route  fut  cruelle  à  la  princesse;  les  souffrances  de  la 
malheureuse  femme  prenaient  un  caractère  de  douleur  qui 
devenait  plus  impossible  à  supporter  d'heure  en  heure.  Elle 
avait  auprès  d'elle  une  charmante  et  aimable  personne,  dont 
les  soins,  l'attachement,  ont  adouci  les  terribles  momens. 
M'°^  d'Hautménil,qui  lui  était  attachée  comme  dame  de  com- 
pagnie, lui  tenait  lieu  en  même  temps  de  mère,  de  sœur,  de 
frère  ,  d'amis ,  enfin  de  tout  ce  qui  devait  l'entourer  à  cette 
heure  suprême,  et  qui  alors  était  loin  d'elle.  Douée  à  la  fois 
d'esprit  et  de  talcns  eharmans.  M"'*  d'iiautménil  entourait  la 


188  KEVUE    DE    PARIS. 

princesse  de  ces  soins  que  les  arts  rendent  si  doux  •,  et  la  pauvre 
malade  ,  souriant  quelquefois  au  milieu  de  ses  souffiances,  lui 
disait  : 

—  Silvie,  je  le  remercie.  Tu  es  bonne  pour  la  pauvre  mou- 
rante... Dieu  te  bénira  ! 

Le  triste  convoi  arrivé  à  Livourne  ,  il  fiillut  atteindre  Flo- 
rence j  le  trajet,  quoique  bien  court,  faillit  être  f.ilal  à  la  mal- 
heureuse voyaijcnse,  qui  atteignit  en  même  temps  le  but  de 

ses  deux  pi'deriii.iges;  enfin  ,  elle  entra  dans  Florence Le 

prince  Camille  la  reçut  comme  il  devait  le  faire  ,  c'est-à-dire 
avec  bonté,  parce  qu'il  n'était  nullement  méchant,  et  qu'à 
cette  heure  extrême  ,  il  n'est  plus  de  balance  pour  peser  les 
torts.  —  Le  lendemain  de  son  arrivée  ,  la  princesse  se  trouva 
si  mal  que  toutceqiii  l'entourait  jugea  nécessairede  faire  faire 
une  consultation  ;  le  résultat  fut  que  la  malade  devait  quitter 
Florence  pour  respirer  un  air  encore  plus  pur,  et  deux  jours 
après  elle  était  établie  dans  une  charmante  campagne  apparte- 
nant à  son  mari ,  et  située  à  peu  de  distance  de  la  ville. 

La  princesse  Pauline  ne  savait  pas  encore  que  son  état  ne 
présentait  plus  d'espérance.  Une  expression  singulière  animait 
son  regard  lorsiiu'elle  voyait  son  lit  entouré  de  ses  amis  : 
elle  semblait  chercher  dans  leurs  yeux  humides  et  leurs  traits 
altérés  ,  ce  qu'elle  devait  craindre  ou  espérer.  Un  jour 
elle  prit  la  main  de  M""  d'Hautniénil,  et  la  lui  serrant  avec 
amitié. 

—  Dis-moi  la  vérité,  Silvie,  qu'ont-ils  prononcé  sur  moi  ? 
M™""  d'Hautniénil  l'assura  qu'elle  ne  savait  rien. 

—  Eh  bien  !  je  veux  savoir  ,  moi  ,  je  veux  savoir  mon  sort.... 
Je  veux  quitter  ce  monde  avec  la  pensée  consolante  d'avoir 
rempli  tous  mes  devoirs...  Je  ne  veux  pas  que  la  mort  me  sur- 
prenne   Qu'on  avertisse  mes  médecins... 

Lorsque  ses  médecins  furent  près  d'elle  ,  elle  leur  demanda 
d'une  voix  ferme  combien  elle  pouvait  encore  avoir  de  jours  à 
souffrir?  Ils  hésitèrent  d'abord  à  répondre}  il  leur  semblait 
cruel  de  frapper  ainsi  d'anathême  l'ame  d'un  corps  si  beau; 
car  malgré  ses  souffrances,  ses  tortures  épouvantables,  c'était 
encore  une  belle  œuvre  du  Créateur. ..]Mais  leur  silence  cclaira 
la  princesse  plus  qu'un  mot  positif  n'eût  pu  le  faire. 

—  Ainsi  doue  ,  dit  elle  avec  un  léger  tremblement  dans  la 


LITTERATURE. 


189 


voix,  tout  est  fiià  pour  moi!...  Eh  bien!  après  tout  depuis 
long-temps  la  vie  me  semblait  lourde... 

Kt  se  tournant  de  côté  elle  murmura  fout  bas  quelques 
mots,  parmi  k-squels  oi;t  distingua  le  nom  de  Napoléon. 

—  Mais  n'avez-vous  pas  une  époque  plus  précise  que  celle 
que  vous  me  laissez  deviner  moi-même?  dit-elle  aux  médecins 
en  se  retonriiant  vers  eux.  Je  vous  ai  dit  que  j'avais  des  dispo- 
sitions à  faire. 

L'un  des  médecins  s'approcha  ,  et  lui  dit  avec  beaucoup  de 
ménagemens  que  maintenant  le  danger  était  pcimanent  et  que 
toutes  les  heures  pouvaient  être  funestes. 

—  Vous  voyez  bien  que  j'avais  raison  de  vous  presser  ,  repli- 
qua-t-elle  avec  un  sourire  dans  lequel  il  y  avait  une  expression 
toute  napoléonienne. 

Des  lettres  furent  aussitôt  expédiées  par  son  ordre  :  elles 
étaient  adressées  à  ceux  de  ses  parens  qui  étaient  alors  eu 
Italie  ,  pour  leur  demander  de  venir  lui  dire  un  dernier  adieu  ; 
le  duc  de  ^Montfort  fut  le  seul  qui  vînt  assez  à  temps  pour  la 
voir. 

Cependant  chatpie  jour,  chaque  heure  amenait  une  nou- 
velle douleur  et  rendait  le  danger  plus  instant;  un  matin, 
après  voir  passé  une  de  ces  luiits  à  prestige  infernal  qui  don- 
uentau  corps  torturé  une  idée  de  l'enfer,  la  princesse  retomba 
anéantie  sur  ses  coussins  ,  et  comprit  que  maintenant ,  entre 
Dieu  et  elle  ,  peu  de  distance  lui  restait  à  parcourir.  Elle  se  fit 
porter  sur  un  petit  lit  blanc,  semblable,  à  celui  dans  lequel 
son  frère  avait  enfin  trouvé  le  repos  qtie  des  tigres,  qu'il  avait 
pris  pour  des  hommes  ,  lui  avaient  dénié  pendant  huit  aiuiées; 
et  là  ,  près  d'une  fenêtre  ,  elle  exposa  son  front  glacé  au  vent 
tiède  et  parfumé  de  la  belle  campagne  florentine.  Il  y  avait 
alors  dans  l'air ,  de  ces  trésors  de  vie  dont  l'Italie  est  si  riche  à 
toutes  les  époques  de  l'année  ,  mais  surtout  celle  à  laquelle  on 
était  alors.  Les  fleurs  renaissaient  partout,  une  végétation 
abondante  et  vigoureuse  inondait  la  campagne;  et  des  touffes 
de  fleurs  ,  filles  de  cet  autre  printemps,  enivraient  à  la  fois  tous 
les  sens.  Il  y  avait  un  air  de  fête  dans  cette  nature,  éclairée 
par  un  beau  soleil  ,  dont  les  rayons  doux  et  chauds  n'avaient 
plus  cette  ardeur  dévorante  qui  dessèche  quel([uefois  dans  un 
clé  d'Italie;  il  donnait  une  force  attractive  qui  rattachait  à  la 


100  REVUE    DE    PARIS. 

vie  par  toutes  les  puissances  de  l'amc  ,  par  tous  les  liens  pins 
matériels  du  corps.  La  mourante  en  ressentit  l'effet;  mais 
pour  elle  cet  effet  n'était  qu'une  anjjoisse  de  plus  venant  gros- 
sir le  cortège  de  toutes  celles  qui  devaient  la  presser  de  leurs 
serres  tranchantes  à  la  dernière  heure  de  toutes.  Son  œil  par- 
courut lentement  le  tapis  diapré  ,  les  belles  eaux  ,  les  ombrages 
touD'us,  tableau  ravissant  dont  la  perspective  se  déroulait 
ilevant  elle,  à  mesure  que  son  regard  s'élevait  ou  s'aljaissait... 
Tout-à-coup  il  se  voila...  Une  expression  nmins  digne  etmoins 

maîtresse  enveloppa  sou  beau  visage c'est  que  dans  ce 

vague  et  douloureux  adieu,  elle  venait  d'apercevoir  la  chaîne 
bleuâtre  des  Apennins,  et  que  par-delà  est  la  ville  sainte ^  la 
ville  hospitalière  ,  noble  refuge  toujours  ouvert  à  Texilé  ,  soit 
fpj'il  porte  une  couronne  ou  qu'il  ceigne  un  cilice...  C'est  là 
(|ue  Pauline  a  connu  la  douleur  ,  mais  la  douleur  connue  elle 
l'ut  doruiée  à  l'homme  pour  qu'il  gémisse  et  qu'il  pleure,  et 
non  de  ces  peines  qu'un  bou([uet  de  roses  efface.  C'est  là  que 
Pauline  mit  dans  la  bière  son  enfant,  âgé  de  huit  ans...  son 
fils  unique...  beau...  aimé...  aimant...  Oh!  comme  elle  pleura 
sur  le  tombeau  de  cette  jeune  fleur  dont  la  tige  semblait  s'af- 
fermir de  tant  d'espérances  !...  Pauvre  Dermid!...  sa  mère 
allait  se  coucher  près  de  lui ,  et  son  aïeule,  dont  les  yeux  secs 
et  brùians  ne  pouvaient  plus  pleurer  ,  allait  retrouver  des 
larmes  pour  la  mort  de  sa  fille  bien  aimée... 

II  y  a  dans  la  douleur  des  vieillards  une  magie  terrible 

une  fascination  qui  contraint  à  plier  le  genou  devant  une  tète 
à  cheveux  blancs  dont  chaque  teinte  a  été  déposée  par  une 
peine  constante...  Sans  doute  la  jemiessc  connaît  la  douleur, 
mais  elle  est,  connue  sa  joie,  imprévue  et  fougueuse...  Ce 
([ui  blesse  à  mort,  c'est  lu  souffrance  du  lendemain  sur  la 
scjuffiance  de  la  veille. 

Cette  pensée  s'offrit  à  la  mourante  dans  toute  sa  lugubre 
vérité.  Quelle  que  soit  lu  douceur  que  l'on  trouve  à  la  certitude 
d'étie  pleurée  ,  elle  recula  devant  l'image  de  sa  vieille  mère 
bi  isée  par  l'orage  au  soir  de  sa  vie  ,  et  atteinte  dans  son  dernier 
refuge  de  consolation  par  la  mort  de  sa  Paulctte  bien  aimée... 
Cependant  elle  ne  pleurait  [)as  ,  celle  qui  allait  mourir!.  .  et 
son  regard  arrêté  sur  un  portrait  de  l'empereur  placé  vis-à-vis 
d'elle,  semblait  lui  dire  qu'elle  ne  ferait  rien  d'indigne  de  son 


i.iTrrr.ATir.K.  191 

111)111.  Le  piiiice  Cuiuille  s'approcha  do  son  lit ,  mais  il  n'osait 
uvancer  ,  ses  sanjjlots  le  trahirent;  la  princesse  écarta  son 
rideau ,  et  le  vit  ajjeiioiiJllé  et  le  visage  biiigné  de  larmes  ;  elle 
lui  tendit  la  main  et  lui  dit  d'une  voix  assurée  : 

«  Camille  ,  je  te  prie  de  ne  pas  pleurer...  cette  heure  est  la 
plus  importante  de  ma  vie...  j"ai  besoin  de  toutes  mes  forces... 
ne  m'attendris  pas  sur  moi-même...  je  veux  mourir  digne  de 
mon  nom...  Napoléon  me  regarde  !...  )i 

Et  ses  yeux  paraissaient  suivre  dans  le  vague  un  objet  qui 
l'appelait  à  lui ,  et  auquel  elle  semblait  répondre...  Son  état 
était  presque  extalitjue. 

De  tous  ses  parens  ,  le  duc  de  IMontfort  fut  le  seul  qui  se 
rendit  près  d'elle.  Le  duc  de  Saint-Leu  arriva  trop  tard.  L'en- 
trevue de  la  princesse  Pauline  et  de  son  frère  fut  touchante  ; 
le  roi  de  Westphalie  avait  toujours  aimé  tendrement  sa  sœur  , 
et  elle  le  lui  rendait.  Lorsqu'elle  le  vit  s'approcher  de  son  lit 
avec  les  yeux  gros  de  larmes  : 

ic  Jérôme,  lui  dit-elle  d'une  voix  suppliante,  je  t'en  prie, 
épargne-moi...  que  je  ne  voie  pas  tes  larmes...  mon  cœur  se 
brise...  et  j'ai  besoin  de  to\ite  ma  raison,  d 

Cependant  la  maladie  faisait  de  rapides  progrès,  les  dou- 
leurs se  succédaient  avec  une  violence  dont  la  force  suffisait 
seule  pour  abréger  une  vie  qui  ne  tenait  depuis  long-temps 
qu'à  un  fil  délié.  La  malade  eut  un  entretien  de  quehiues 
instans,  un  matin,  avec  ses  médecins  ,  prit  une  potion  et  un 
cordial  pour  la  soutenir,  puis  elle  dit  à  M""*  d'Ilautméuit  de 
donner  ordre  à  toutes  ses  femmes  de  se  rendre  auprès  d'elle. 
Elles  obéirent  ,  et  se  rangèrent  devant  sou  lit. 

<i  II  me  faut  encore  quelqu'un  ,  n  dit  la  princesse  en  regar- 
dant autour  d'elle  si  son  service  était  complet;  et  elle  demanda 
son  valet  de  chambre-coiffeur. 

«  Préparez  tout  pour  ma  toilette,  dit  elle  alors  à  sa  première 
femme  de  chambre,  et  que  tout  soit  disposé  comme  si  j'allais 
aux  Tuileries  un  jour  de  grand  cercle.  Vous,  poursuivil-elle 
eu  s'adressant  au  valet  de  chambre  stupéfait,  vous  allez  me 
coiffer,  n 

Et  rejetant  son  bonnet  de  nuit,  elle  fut  à  l'instant  même 
couverte  de  cheveux  noirs,  doux,  fins  et  lustrés,  dont  les 
anneaux  avaient  été  si  souvent  admirés,  lorsque  ces  mêmes 


192  RKVUE    DE    PARIS. 

jours  de  grand  cercle  aux  Tuileries  ,  elle  y  paraissait  respleu- 
dissMute  de  l'éclat  d'une  beauté  incomparable  plus  encore  (pie 
de  celui  des  diainans  étincelans  dont  ces  mêmes  cheveux 
étaient  ornés. 

Au  moment  de  sa  mort  elle  était  sans  doute  maijrie  ,  mais 
peu  changée;  sa  maigreur  n'était  pas  même  fort  apparente  sur 
son  visage,  il  était  toujours  ravissant;  des  lignes  aussi  par- 
faites ne  peuvpnt  s'altérer  même  par  la  mort.  Eu  voyant  la 
princesse  Pauline  on  disait  : 

u  Voilà  un  ange  qui  souffre,  n 

Le  type  de  perfection  ressentait  :'i  ])eine  l'atteinte  glarée  de 
la  main  de  la  mort  ,  et  cependant  elle  était  déjà  suspendue 
au-dessus  de  cette  tète  charmante,  et  quelques  heures  seule- 
ment la  séparaient  de  l'éternité. 

Ce  fut  une  longue  et  pénible  opération  que  celle  de  vêtir  de 
somptueux  et  élégans  habits  une  femme  dont  un  linceul  sera 
la  prochaine  [)arure.  En  remplissant  leur  devoir,  les  femmes 
de  la  princesse  pleuraient,  et  pleuraient  avec  sanglots;  mais 
elle  ,  toujours  calme,  leur  répétait  : 

ic  Mes  cnfans,  ayez  plus  de  courage...  ne  pleurez  pas...  et 
quoi  d'ailleurs  .•*.,.  songez  que  je  vais  le  rejoindre,   n 

Et  de  sa  main  amaigrie  ,  mais  dont  la  forme  était  toujours 
parfaite  ,  elle  iudir|nait  le  portrait  de  l'empereur...  Alors  seu- 
lement ses  yeux  se  mouillaient  de  larmes,  et  elle  paraissait 
émue...  mais  elle  se  détournait  aussitôt. 

Lorsqu'elle  fut  entièrement  habillée,  un  cri  d'admiration 
retentit  autour  d'elle...  La  belle  princesse  Pauline  venait  de 
renaître;  c'était  encore  elle  lorsque  les  femmes  connue  les 
hommes  la  proclamaient  la  plus  belle;  elle  avait  mis  du  rouge, 
et,  à  l'aide  de  ce  moyen  ,  qu'elle  eût  au  reste  employé  si  elle 
avait  en  effet  assisté  à  une  fêle  ,  elle  était  toujours  ce  qu'elle 
avait  été. 

]\lme  d'Hautménil  avait  en  vain  cherché  à  savoir  quel  pou- 
vait être  le  dessein  de  la  princesse. 

«  Tu  le  sauras  lorsqu'il  en  sera  temps  ,  Silvie  ,»  lui  disait- 
elle,  et  cependant  elle  donnait  des  ordres,  les  lui  faisait  exé- 
cuter avec  une  précision  dans  les  idées  ,  une  régularité  à  la- 
quelle même  on  nétait  pas  habitué j  Silvie  en  fit  doucement 
la  remarque 


I.ITTKRATUKK.  Idè 

u  Je  ne  dois  pas  perdre  de  temps  ,  »  répondit  la  princesse  en 
souriant  tristement. 

Lorscfn'elle  fut  complètement  pare'e  ,  c'est-à-dire  que  ses 
diamans^ses  perles,  ses  udniiraljles  bijoux  furent  distribués 
sur  elle  ,  ainsi  qu'aux  plus  beaux  jours  de  fête  .  elle  se  fit  trans- 
porter sur  un  canapé  ,  dans  une  grande  salle  voisine  de  sa 
chambre  : 

u  Maintenant,  dit-elle,  placez  une  table  devant  moi  ..  des 
plumes...  de  l'encre...  du  papier...  EU  bien  !  dit-elle  avec  im- 
patience ,  ne  m'obéirez-vous  pas?...  Que  signifie  cet  éton- 
iiement?  est-il  donc  si  surprenant  Qu'u^E  MOL•RA^TE  veuille 

FAIRE  SON  TEST.iMEST  ?  » 

Lorsque  tout  fut  disposé  ainsi  qu'elle  l'avait  ordonné  ,  elle 
dit  à  M.  d'Ilauiiiénil,  son  chambellan,  de  faire  venir  dans 
cette  salle  tout  ce  qui  habitait  la  villa. 

it  Excepté  ce  qui  tient  au  clergé,  ajouta-t-elle  ;  ce  n'est 
pas  que  je  les  évite  ,  mais  ce  n'est  pas  le  nioment  5  je  les  fierai 
avertir,  n 

L'étonneinent  de  chacun  fut  grand  à  la  vue  d'une  personne 
qui  dans  quelques  heures  peul-ctre  allait  cesser  de  vivre  ,  et 
néanmoins  parlait  sur  le  bord  de  sa  fosse  avec  une  liberté  des- 
prit  aussi  lucide,  aussi  entière  que  pas  un  de  ceux  dont  nous 
admirons  la  fermeté  dans  l'antique  histoire  du  monde. 

Maintenant  c'est  donc  ici  qu'il  faut  admirer  cette  femme 
vraiment  étonnante,  cette  fenune  certainement  méconnue, 
quant  à  son  caractère  j  car  on  la  jugeait  incapable,  et  cela 
n'est  pas  vrai  :  rincapacité  est  sœur  de  la  faiblesse  morale. 

Apres  avoir  demandé  le  silence  ,  la  princese  Pauline  ,  ayant 
pris  une  nouvelle  dose  de  cordial  pour  soutenir  ses  for- 
ces ,  annonça  qu'elle  allait  faire  son  testament  et  qu'ellc-nM''me 
voulait  l'écrire.  Cet  acte,  qui  contient  plus  de  quarante  arti- 
cles et  une  foule  de  legs  se  distribuant  à  l'infini,  est  en  efifet 
tout  entier  de  sa  main.  Le  duc  d'Hamilton  était  à  Rome  à 
l'époque  où  j'y  étais  moi-même  et  portait  alors  le  nom  de  mar- 
quis de  Douglas.  Je  ne  le  connaissais  pas  personnellement, 
mais  je  le  rencontrais  souvent  dans  mes  promenades,  et  plus 
souvent  encore  chez  une  agréable  femme  que  je  vis  beaucoup 
pendant  mon  séjour  à  Rome,  la  duchesse  de  Devonsliire.  Je 
savais  par  elle  et  par   mes  amis  combien  déUiit  dévoué  k  la 

3  17 


19i  RKVUE    DE    PARIS. 

princesse  Pauline;  aussi  je  n'ai  pas  été  surprise  de  voir  son 
noiTi  diinsla  longue  liste  des  personnes  ayant  reçu  un  souvenir  de 
la  princesse  ;  ce  souvenir  était  un  eabarei  de  porcelaine  de  Sèvres, 
avec  les  portraits  des  priiicipiaix  personnages  de  la  cour  de 
Louis  XIV  peints  parlespiushabilesartistes.  Cedon  étaitd'au- 
tantplus  précieux  qu'à  cette  époque  (j'ignore  si  cette  coutume 
est  changée)  ces  objets  inestimables  parle  fini  de  leur  travailn'é- 
taient  donnés  par  Tcmpereur  qu'aux  têtes  couronnées,  ou  bien 
comme  marque  d'une  très-haute  distinction.Lord  Go\ver(l),fils 
du  marquis  de  Strafford,  eut  une  pendule;  lord  HoUand  ,  frère 
du  célèbre  Fox,  eut  des  bronzes  précieux  ;  un  M.  Fortescuë,  An- 
glais fort  élégant  et  l'un  de  ces  pauvres  esclaves  qui  s'en  allaient 
xtrasciiianclo  la  calena,  reçut  aussi,  comme  souvenir  de  la  mou- 
rante, des  bronzes  faisant  partie  de  son  ameublement  (2). Quant  à 

(  i)  C'est  celui  qui  porte  aujourtriniile  titre  de  marquis  de  Straf- 
ford. 

(2)  La  mort  de  cette  ft-mmc  extraordinaire,  devait  présenter  des 
faits  tout-à-fait  étranges.  Yoici  une  anecdote  que  je  puis  affirmer. 
L'ami  qui  provoqua  les  paroles  qu'on  va  lire  habite  en  ce  moment 
Paris. 

Le  marquis  de  Do. ..s  clait,  comme  on  le  sait,  éperdument 
amoureux  de  la  princesse  Pauline ,  et  son  séjour  à  Rome  en  a 
donné  l'entière  certitude  à  tous  ceux  qui  pouvaient  en  douter. 
D'ailleurs  il  ne  s'en  défendait  pas.  Un  jour,  l'ami  dont  je  viens  de 
parler,  le  comte  Cli n,  dit  à  la  princesse,  dont  il  était  lui- 
même  fort  aimé  et  considéré  :  (i  Comment  pouvez-vous  recevoir 
a\itant  d'Anglais,  les  flatter  même,  les  accueillir  avec  autant  de 
bienveillance  ?  Avez  vous  donc  oublié  Sainte-Hélène  ?  » 

A  l'instant  même  le  visage  de  la  princesse  changea  d'aspect ,  et 
devint  beau  de  la  plus  terrible  expression.  Ses  dents  s'entrecho- 
quèrent, et  ses  lèvres  blêmes  ne  purent  qu'en  tremblant  laisser 
échapper  quelques  mots. 

«  Oublier  Sainte-Hélène  !  s'écria-t-elle  enfin,  oublier  Sainte- 
Hélène! Non, non.  N'avez-vous  donc  pas  vu  combienil  souffre, 

ce  marquis  de  D...s  lorsqu'il  est  là,  le  malin,  debout  pendant 
plus  d'une  heure,  assistant  à  ma  toilette,  donnant  des  épingles  à 
mes  femmes  ,  faisant  le  métier  d'un  bouffon  de  cour,  et  tout  cela 
souffrant  les  plus  cruelles  douleiiis  de  ses  rhumatismes,  avec  les- 


LITTKRATURE.  195 

ses  parcns,  tous,  à  V exception  d'un  seul ,  euieiil  un  legs  plus 
ou  moins  riche.  Ses  deux  campagnes  de  Lacques  et  de  Porta- 
Pia  furent  laissées  à  ses  deux  nièces  ,  (illes  du  comte  de  Survil- 
liers  ;  la  princesse  Zénaïde  eut  la  villa  de  Lucques  ,  et  la  prin- 
cesse Charlotte,  femme  du  (ils  aine  du  duc  de  Sain t-Leu, reçut  en 
legs  la  villa  Paulina  à  rovta-Pia.  Ils  firent  plus  tard  un 
échange.  Toute  sa  garde-robe,  c'est-à-dire  les  fourrures,  les 
dentelles  ,  les  cachemires  et  les  bijoux  de  l'écrin  à<i\a  prin- 
cesse Pauline,  duchesse  de  Guastalla  ,  et  non  pas  les  dia- 
luans  de  !a  princesse  Borghèse  ,  tous  ces  objets  furent  partagés 
entre  ses  nièces  et  ses  belles-sœurs.  Je  m'arrête  sur  ces  détails, 
parce  que  ces  mêmes  détails  furent  observés  et  minutieuse- 
ment distingués  par  elle-même.  Elle  était  là,  sur  un  sofa 
élevé,  soutenue  par  des  coussins,  mais  forte  encore  de  cette 
fdpce  que  donne  l'ame.  On  éprouvait  un  sentiment  d'admira- 
tion religieuse  eu  voyant  cette  femme,  jeune  encore  pour 
mourir  ,  entourée  de  tout  ce  qui  peut  faire  ,  non  pas  aimer  , 
mais  idolâtrer  la  vie,  et  la  quitter  avec  un  courage  ,  une  fer- 
ir.cté,  une  lucidité  de  raison  qu'eussent  enviés  les  plus  grands 
stoïques  de  l'antiquité.  Sans  cesse  les  yeux  attachés  sur  le 
portrait  de  l'empereur  ,  elle  semblait  lui  répéter  : 

«  Sois  tranquille,  je  serai  digne  de  toi.  n 

Le  cardinal  Rivarola  était  nommé  son  exécuteur  lestamen- 

quels  il  s'avise  de  faire  l'amoureux  ?  Et  le  soir  ,  quand  il  vie  sert  de 
tabouret,  croyez-vous  que  je  ne  pense  pas  avec  une  sorte  de  joie 
que  j'ai  là  sous  mes  pieds  l'un  des  plus  grands  seigneurs  de  la 
Grande-Bretagne,  un  des  premiers  pairs  d'Angleterre?  Et  cepen- 
dant c'est  la  sœur  du  malheureux  prisonnier  qu'ils  assassinent  qui 
lu  traite  ainsi.  » 

Le  comte  de  Cli...n  remarqua  en  effet  qu'elle  exerçait  une  sorte 
de  tyrannie  qui  infligeait  to\ijours  une  torture  physique  à  chacun 
de  ces  Anglais  qui  perdaient  la  raison  et  devenaient  presque  tous 
éperdus  d'amour  devant  une  si  ravissante  créature.  Mais,  hélas! 
leurs  soulTrances  et  tous  les  soupirs  d'un  ridicule  amour  pouvaient- 
ils  payer  une  seule  des  larmes  que  les  angoisses  paternelles  arra- 
chaient ^  la  malheureuse  victime  de  Sainte-Hélène  (*)? 

i^*)  Ceci  se  passait  en   1818  cl  181g. 


196  REVUE    DE    PARIS. 

taire  ;  elle  lui  laissa  un  legs  à  son  choix.  Puis  ,  ayant  relu  avec 
quelque  peine  ce  qu'elle  venait  d'écrire ,  elle  parut  chercher 
si  sa  mémoire  ne  l'avait  pas  trahie. 

«  Je  ne  voudrais  pas  qu'un  ami  crût  que  j'aie  pu  l'oublier,  « 
dit-elle  avec  un  sourire  dont  l'expression  était  effrayante  ,  car 
la  mort  et  toutes  ses  angoisses  contractaient  déjà  ses  traits... 
Tout-à-coup  elle  se  redressa;  ses  yeux  jetèrent  une  vive  lu- 
mière... elle  reprit  sa  plume,  mais  elle  la  laissa  retomber 

la  nature  commençait  à  refuser  son  aide  à  cette  ame  étonnante. 
Cependant  elle  se  remit  et  traça  une  dernière  ligne  ;  c'était  le 
legs  de  son  frère    Lucien,    dont,  en  effet,  elle  n'avait  pas 

parlé Depuis  son   arrivée  à  Rome,   la  princesse  Pauline 

avait  toujours  été  en  dissidence  avec  le  prince  de  Canino  (1). 
Ses  remontrances  fraternelles  ,  souvent  répétées  ,  n'avaient  ja- 
mais été  bien  accueillies  par  elle;  l'aigreur  avait  succédé  à 
l'humeur  ,  puis  la  colère  ,  et  enfin  une  sorte  de  rupture  tacite 
qui  avait  amené  entre  eux  toute  fin  de  rapports  intimes  et  fra- 
ternels ,  bien  qu'ils  se  vissent  toujours.  Elle  en  souffrait  beau- 
coup, parce  qu'elle  aimait  son  frère  ;  s'ils  se  fussent  parlé  une 
seule  fois  ,  toute  cette  glace  dont  on  avaitentouré  leurs  rapports 
se  serait  fondue  devant  une  seule  caresse  fraternelle,  une 
seule  parole  même...  TNIais,   loin  de  là,  une  réserve  pénible 

avait  long-temps  fait  souffrir  la  princesse A  l'heure  extrême, 

celte  souffrance  reçut  un  nouvel  aiguillon  lorsqu'on  jetant  au- 
tour d'elle  un  regard  mourant ,  son  œil  ne  rencontra  pas  celui 
de  son  frère...  elle  reprit  alors  sa  plume  et  écrivit  : 
«  Pour  Lucien  ,  je  lui  lègue  l'oubli  du  passiî  !....  11 

(1)  Lucien  n'eut  aucun  tort  dans  tout  cela.  11  youlait  que  sa 
sœur  vécût  en  grande  dame  romaine,  en  sœur  de  Napoléon,  et 
surtout  moins  entourée  d'étrangers.  Les  détails  de  ce  fait  sont  tous 
à  l'avantage  de  Lneien.  La  princesse  ne  le  voyait  pas  ainsi  parce 
que  des  rapports  malveillans,  ce  qui  arrive  toujours  lorsque  des 
étrangers  entrent  dans  des  intérêts  intimes  de  l'intérieur  des  fa- 
milles ,  l'avaient  fait  errer  duns  son  jugement  à  cet  égard.  Elle 
pleura  long-tenij)s  sur  l'amitié  de  son  frère  ,  qu'elle  croyait  perdue, 
tandis  que  lui  l'aimait  toujours  tendrement.  Le  mot  de  la  prin- 
cesse, avec  la  conviction  qu'elle  avait,  est  aussi  beau  qu  '  ucun  de 
ceux  qu'on  admire  dans  l'histoire. 


LITTÉUATURK.  197 

Après  ce  dernier  effort  elle  retomba  sur  ses  coussins  anéan- 
tie et  mourante  ;  ses  membres  frissonnaient  de  ce  froid  que  rien 
ne  dissipe,  sous  les  broderies  d'or,  les  dentelles  et  les  dia- 
niaiis  chatoyans  dont  les  feux  se  multipliaient  sous  la  flamme 
des  cierges  de  la  chapelle,  qu'on  venait  d'allumer  pour  les 
placer  autour  du  lit  de  la  mourante,  à  laquelle  il  restait  en- 
core h  remplir  un  grand  et  solennel  devoir  (l).  Pendant  ce 
temps  elle  continuait  à  donner  dus  ordres  à  ses  hommes  d'af- 
faires ,  et  à  s'occuper  de  détails  qui  véritablement  confondent 
la  pensée,  lorsque  l'on  se  dit  à  soi-même  qu'il  est  incertain 
qu'au  moment  de  partir  pour  un  voyage  on  eût  une  présence 
d'esprit  aussi  parfaite.  Cependant  ses  r>rces  déclinaient ,  elle 
le  sentit  : 

<(  Je  crois  ,  dit-elle  à  I\I.  d'Haufménil ,  son  chambellan,  que 
j'ai  trop  présumé  de  moi  en  comptant  pouvoir  mourir  debout, 

(i)  Toute  la  maison  de  la  princesse  Paulin?  ,  ce  qu'en  Italie  on 
appelle /a7«i'(///a,  fut  très  bien  traitée.  Maisc'cstici  le  lieu  de  dire 
un  fait  asseï  singulier.  11  y  avait  dans  Rome,  et  même  peut-être 
bien  dans  Paris  ,  plusieurs  personnes  possédant  des  billets  pour 
une  somme  a.^sez  forte  ,  et  payables  à  la  mort  de  la  princesse.  Soit 
qu'au  moment  d'en  finir  avec  le  monde  sa  conscience  lui  dit  que 
^■.et  argent  était  illégitimement  donné,  et  bien  plus  illégitimement 
rteu,  c'est  àdire  accepté,  il  y  eut  dans  son  testament  un  article 
disant  positivement  qu'elle  ne  voulait  pas  que  cet  argent  fût  ac- 
quitté. En  effet ,  lorsque  les  porteurs  de  ces  billets  se  présentèrent, 
comme  ils  n'étaient  point  à  ordre,  ce  furent  les  porteurs  eux-mê- 
mes qui  durent  répondre  lorsqu'on  leur  demanda  quel  était  leur 
titre  à  réclamer  cette  somme.  Sans  doute  ils  auraient  pu  plaider  , 
et  je  pense  que  devant  le  juge  do  paix  ou  devant  le  podestà  ils  au- 
raient sans  doute  gagné  ;  mais  cependant  il  leur  aurait  fallu  ré- 
pondre comment  cet  argent  avait  été  prêté ,  dontié  à  la  princesse. 
Les  deux  cas  ne  pouvaient  exister.  Les  créanciers  le  comprirent  et 
se  retirèrent.  Je  ne  sais  si  la  chose  vint  de  la  princesse  ou  lui  fut 
ordonnée  comme  devoir  de  conscience.  Je  ne  puis  prononcer  aussi 
sur  le  plus  ou  moins  de  délicatesse  de  l'affaire.  Ce  qu'on  peut  dire 
avec  certitude  d'être  approuvé  par  l'opinion  générale,  c'est  que 
celui  qui  est  assez  lâche  pour  accepter  de  pareils  dons  n'exrite  nulle 
pitié  s'il  éprouve  ensuite  du  mécompte  dans  ses  calculs. 


198  *       HEVUE    DE    PARIS. 

comme  cet  empereur  romain..,  Silvie...  donne  des  ordres  pour 
que  la  cérémonie  se  prépare.. .  Je  veux  qu'elle  soit  publique. . . 
Qu'on  avertisse  le  clergé  ,  etje  t'en  conjure,  Silvie...  ne  pleure 
p;is  ainsi.. .  tu  me  fais  mal. ..  (l). 

M'"'  d'Hautinénil  sanglotait  et  ne  pouvait  parler...  elle  aimait 
la  princesse....  et  la  femme  qui  pouvait  avoir  de  pareils  mo- 
mens  pour  les  derniers  de  sa  vie  méritait  en  effet  d'être  aimée 
de  ceux  qui  l'approchaient  et  pouvaient  la  connaître.  Quel 
changement  quinze  années  et  le  malheur  avaient  amené  dans 
cet  être  tout  frivole  ,  cette  femme  belle  et  fragile  comme  une 
fleur...  et  toute  pétrie  de  grâces,  d'amour  du  plaisir,  et  domi- 
née par  une  seule  volonté  ,  celle  d'être  adorée  !...  Cependant 
ou  ne  fait  pas  une  aine  dans  une  tourmente,  elle  peut  s'y  dé- 
pouiller d'une  grossière  enveloppe  et  retrouver  son  étlier ,  mais 
là  où  la  nature  ne  mit  aucune  bonne  semence  ,  rien  ne  vient , 
et  le  malheur  ne  développe  que  vice  et  infamie  dans  des  âmes 
qui  eussent  été  aussi  perverses,  comblées  des  biens  de  la  for- 
tune et  entourées  des  délices  du  cœur. 

Après  avoir  donné  ses  derniers  ordres  pour  la  cérémonie  sa- 
crée qui  se  préparait,  la  princesse  se  sentit  anéantie  ;  ses  mé- 
decins l'entourèrent,  et  celui  qui  était  à  leur  tête  exigea  que 
la  princesse  se  remît  au  lit,  et  surtout  fût  délivrée  du  poids 
énorme  de  ses  somptueux  habits  ,  et  de  ses  riches  bijoux  ,  sous 
lesquels  cédaient  ses  membres  amaigris.  Après  une  légère  résis- 
tance ,  qui  avait  pour  motif  sa  volonté  de  mourir  dignement 
vêtue  ,  au  lieu  de  porter  cette  camisole  de  batiste  froissée  par 
les  mouvemens  convulsifs  que  la  douleur  et  la  rage  provor 
(piaient  à  chaque  instant,  la  princesse  consentit  à  se  laisser, 
déshabiller  j  elle  quitta  les  ornemens  qu'elle  ne  devait  plus 
revoir,  et  se  laissa  envelopper  dans  un  vaste  peignoir  blanc 
dont  la  riche  et  élégante  simplicité  rappelait  ses  toilettes  du^ 
matin  à  Paris  ,  dans  le  bel  hôtel  de  la  rue  du  Faubourg-Saint- 

(i)  M.  et  M™e  d'Haiitménil  ont  été  jiour  la  princesse  Pauline  un. 
frère  et  une  sœur  dévoués.  Leurs  soins  ont  adouci  l'horreur  de  ces 
momens  que  rien  ne  peut  faire  franchir  sans  désespoir  ou  anéan- 
tissement, que  la  main  d'une  amie  ou  la  voix  du  Seigneur.  J'ai 
déjà  dit  combien  les  ravissans  tal»ns  de  M™<'  d'Hautménil  avaient 
contribué  a  charmer  les  heures  de  suudrauce  de  la  princesse. 


LITTF.RATURK. 


199 


Honore;  elle  ne  voulut  pas  reprendre  son  costume  de  malade 
en  entier. 

«i  Qu'importe  le  mal  que  cela  peut  me  fiiire  ?  dit-elle...  Est- 
ce  donc  pour  quelques  heures  de  plus  ou  de  moins  à  demander 

à  1:»  vie?...  11  et  elle  secoua  la  tête «  Non non...  tout  à 

l'heure  pour  remplir  mon  devoir  envers  le  monde,  j'ai  été  mise 
convenablement  et  en  digne  sœur  de  Napoléon.  — ^îaintenant 
dois-je  faire  moins  pour  le  Seigneur  mon  Dieu  ,  devant  qui  je 
vais  bientôt  paraître...  moi!...  moi!...  indigne  pécheresse  !... 
Allons,  mes  enfans...  faites  entrer  les  prêtres ,  et  priez  tous 
pour  moi.  n 

La  famille  et  le  clergé,  qui  demeuraient  à  la  villa  depuis  que 
la  princesse  était  déclarée  en  danger,  ainsi  qu'elle-même 
l'avait  demandé  ,  entrèrent  alors  dans  l'aiiparfement...  Cet  in- 
stant fut  plus  solennel  dans  cette  chambre  qu'il  ne  l'eût  été 
près  du  lit  d'une  autre  mourante.  Ce  n'est  pas  que  le  dernier 
soupir  d'un  prince  soit  plus  agréable  à  Dieu  qua'.id  il  parvient 

aux  pieds  de  son  trône Nulle  religion,  jjIus  que  la  nôtre, 

ne  met  des  poids  plus  égaux  dans  ses  balances  pour  juger  les 
liommes;  mais  il  y  avait  de  si  profonds  mystères  dans  le  chan- 
gement miraculeux  de  cette  femme  gisante  sur  ce  lit  de  mort , 
que  l'intérêt ,  et  un  intérêt  puissant,  attachait  tout  ce  qu'il  y 
avait  en  soi  de  facultés  pour  voir  et  pour  entendre,  dans  cette 
heure  solennelle. 

Le  confesseur  de  la  princesse  marchait  en  tête  du  religieux 
portége,  C'était  un  homme  de  bien;  et  dans  ces  instans  où 
i'anie  craintive,  quelque  ferme  qu'elle  soit  d'ailleurs,  tremble  , 
au  moment  d'être  jetée  aux  pieds  de  son  juge,  c'est  un  bienfait 
de  Dieu  .  qu'un  guide  consolateur  pour  franchir  ce  terrible 
nassage.  La  mourante  vit  approcher  les  ecclésiastiques  de  son 
lit  de  mort  avec  le  calme  résigné  qu'elle  manifestait  depuis  le 
matin.  Néanmoins  une  légère  émotion  ,  mais  qui  ne  venait  pas 
de  frayeur,  anima  ses  yeux,  déjà  à  demi-voilés  par  un  nuage 
qui  ne  devait  plus  s'enlever. 

«  ^lon  père  ,  dit-elle  à  son  confesseur  ,  j'ai  donné  en  ma  vie 
beaucoup  de  scandale.  Aujourd'hui  je  suis  appelée  à  rendre  de 
grands  comptes  à  Dieu...  mais  j'ai  une  confiance  en  sa  bonté  , 
qui  me  rend  moins  effrayant  le  monde  où  je  vais  entrer Ce- 
pendant ma  vie  a  été  toute  mondaine...  et  une  chrétienne  doit 


200  REVUE    DE    PARIS, 

craindre  la  mort,  quand  elle  n'a  pas  vécu  en  chrétienne.  .  j) 
Le  discours  du  confesseur  fut  court ,  et  clair  de  logique  ,  et 
précis  dans  ses  paroles  ,  ce  qui  est  fort  rare  dans  un  prédica- 
teur italien  ;  mais  le  moment  l'animait ,  et  il  se  trouvait  lui- 
même  à  Timmense  hauteur  de  s.)n  sujet.  Il  dit,  en  peu  de  mots, 
qu'eu  eff(!t  celui  (]ui  refuse  à  Dieu  ce  qui  lui  appartient  est 
grandement  coupable  ,  et  cependant  que  ce  monde  ,  pour  le- 
quel on  abandonnait  Dieu  ,  n'était  pas  digue  d'une  aine  im- 
mortelle, (I  et  n'avait  pas  même  de  quoi  payer  ceux  qui  le  ser- 
ji  vent.  Ses  trésors  ,  ses  plaisirs  ,  ses  honneurs,  peuvent  éblouir 
»  le  cœur ,  mais  non  le  remplir.  .  Que  devenait,  à  l'heure  de 
»  la  mort,  cette  beauté  dentelle  était  si  Gère  ?...  Cette  gloire 
1)  de  Napoléon   elle-même  ,  dont  les  fumées  l'avaient  enivrée  , 

11  qu'était-elle  aussi  devenue  ?   captive  sur  un  rocher Ces 

»  biens  iuuuenses  ,  cet  argent ,  cet  or ,  dont  les  monceaux  eni- 
'1  barrassaicut  ses  pas  j  ces  honneurs  rendus  à  sa  puissance  ,  eh 
«  bien  !  le  souffle  de  Dieu  avait  tout  renversé,  et  sa  servante,  dé- 
jipouillée  de  tous  ces  prestiges,  dont  L'ennemi  du  Seigneur  l'avait 
11  enveloppée ,  veuve  de  toutes  les  pom|)es  du  monde  ,  pouvait 
)i  mainleiiaut  le  mépriser  et  juger  de  son  peu  de  valeur!...  car 
»  il  paraît  bien  petit ,  à  la  lueur  des  cierges  qui  brillent  autour 
»  de  notre  lit  de  mort,  n 

A  mesure  que  le  prêtre  parlait,  la  princesse  sortait  de  l'état 
presque  léthargique  dans  lequel  l'avait  plongée  la  séance  inouïe 
qu'elle  venait  de  donner  au  monde,  si  l'on  peut  parler  ainsi  ;  et, 
en  effet,  elle  avait  j)osé  pour  un  dernier  portrait  à  laisser  à  la 
postérité.  Ses  yeux  appesantis  se  rouvrirent,  ils  brillèrent  de 
nouveau  dans  leur  orbite  brûlant  ;  son  corps  aff.iissé  se  souleva 
lentement  ;  et ,  s'appuyant  sur  sou  bras  enfoncé  dans  un  de  ses 
oreillers,  elle  écouta  attentivement  la  parole  de  Dieu.  Dans 
cette  attitude,  qui  rappeliiil  l'attitude  exactement  semblable 
de  la  statue  de  Canova,  elle  était  encore  bien  belle,  dans  sa 
pâleur  de  mourante  ,  sous  ces  draperies  blanches  dout  les  plis 
gracieux  ne  précédaient  que  de  «[uelques  heures  la  froide  en- 
veloppe d'un  linceul.  —  Belle  ,  tiiujours  belle,  jusque  dans  la 
mort!... 

Le  confesseur  s'approcha  du  lit  de  la  princesse ,  et  là  ,  devant 
toute  sa  maison  assemblée ,  il  reçut  sa  confession.  Cet  acte  so- 
lennel fut  accompli  avec  toute  la  dignité,  l'onction  qu'il  ré- 


MTTÉr.ATlTRK.  201 

clame Ensuite  elle  conimuiiia...  puis  elle  pria  avec  fer- 
veur... avec  conviction. 

«  Priez  pour  moi  ,  disait-elle  à  ses  femmes  .  pleurant  autour 
tle  son  lit...  priez  pour  moi...  et  ne  pleurez  pas  ainsi...  ne  m'at- 
tendrissez pas  sur  nioi-nième.  » 

Lorsque  la  cérémonie  sainte  fut  terminée  ,  elle  parut  se  re- 
cueillir ])lus  profondément. 

«  INIaiiitenant,  dit  elle  à  sa  famille...  adieu...  adieu...  c'est 
le  dernier...  Ne  pleure  pas,  Camille...  Ne  pleure  pas...  et 
pardonne-moi  les  chagrins  que  je  t'ai  causés,  n 

Le  duc  de  Moiitfort  n'était  pas  dans  la  chambre...  elle  le 
chercha  des  yeux...  Il  était  dans  la  pièce  voisine  ;  car  il  lui 
était  impossible  de  contenir  son  désespoir 11  aimait  pas- 
sionnément sa  sœur  ,  et  ses  sanglots  ,  sortant  d"un  cœur  brisé  , 
accusaient  une  dotdeur  qui  pcuivait  être  d'un  terrible  effet  sur 
la  pauvre  mouvante...  mais ,  quoiqu'il  fût  loin  ,  elle  l'entendit , 
ou  plutôt  le  conquit. 

(c  Pauvre  Jérôme  !  dit-elle...  pauvre  frère  !...  il  sera  bien 
malheureux  de  ma  mort ,  lui  !...  « 

Et,  d'une  voix  faible,  elle  l'appela.  Il  vint  et  contint  ses 
sanglots;  mais  ses  yeux  rouges  de  pleurs,  ce  son  rauque  et 
brisé  que  la  plainte  comprimée  rend  toujours,  firent  plus  d'im- 
pression sur  la  moribonde  qu'une  explosion  de  cris  et  de  lar- 
mes...   Ses  yeux,  à   elle-même,  devinrent  humides mais 

cette  émotion  ne  parut  à  l'extérieur  que  passagèrement...  Sa 
paupière  s'abaissa  ,   et  ses  yeux  demeurèrent  fermés  pendant 

(pielqnes  minutes puis  elle  la  releva  ,  et  son  œil  fntcher- 

cber  le  portrait  de  l'empereur Celait  toujours  le  point  de 

mire  de  son  regard. 

Il  Tiens,  dit-elle  à  Jérôme...  regarde-le...  et  puis  ose  pleu- 
rer encore...  pleurer  sur  moi!...  sur  moi,  troj)  heureuse  de 
mourir!...  Je  souffre  autant  que  lui...  Et  moi...  je  n'ai  pas  ma 
gloire  pour  m'aider  à  souffrir...  n 

Elle  embrassa  encore  une  fois  son  frère  et  son  mari,  reçut  une 
dernière  bénédiction  de  son  confesseur  ,  puis  elle  manifesta  la 
volonté  ferme  et  décidée  de  rester  seule  avec  M'""  d'Hautméiiil. 

j\|me  U'IIautniénil  était  dans  un  étal  digne  de  pitié  (i)  ;  elle 

(i)  La  princesse  Pauline  avait  avec  elle  les  mOmcs  manières  que 


20!2  REVUE    nE    PARIS. 

aimait  véritablement  la  princesse,  et  ce  moment  était  des  plus 
horribles  pour  elle.  A  genoux  sur  l'estrade  du  lit  mortuaire, 
ellebaijînait  de  larmes  les  mains  déjà  froides  de  celle  qui  était 
pour  elle  et  les  siens  une  excellente  et  parfaite  amie  ,  et  n'é- 
coutant aucune  de  ses  paroles,  elle  ne  lui  répondait  que  par 
des  sanglots.  —  La  princesse  l'attira  doucement  à  elle  ,  et  lui 
frappant  légèrement  le  cou  ,  elle  passait  ses  petites  mains  dans 
les  boucles  blondes  des  cheveux  de  ^1"»*=  d'Hautménil. 

it  Donne  Silvie!...  Oh!  oui,  tu  m'aimes  bien,  toi!...  Tu 
m'aimes  vraiment...  n'est-ce  pas?...  Réponds-moi...  » 

]\jme  cl'Hautménil  ne  répondit  que  par  un  sanglot  déchirant 
qui  s'échappa   de  sa  poitrine  avec  le  mot  qu'elle  voulait  dire. 

«  Eh  bien  !  poursuivit  la  princesse,  il  faut  me  donner  une 
preuve  de  cet  attachement  ,  ma  Silvie...  le  veux-tu  ■'... 

Et  elle  lui  tendit  sa  main  brûlante  et  sèche,  car  la  fièvre  la 
dévorait    M'"''  d'Hautménil  la  prit  dans  les  siennes  ,  la  baisa  , 

rempereur  avait  avec  tous  ceux  qu'il  aimait.  Elle  la  comblait  de 
cadeaux ,  de  prévenances ,  de  caresses  ,  et  l'aimait  vraiment.  Et  puis 
il  arrivait  quelquefois  qu'elle  se  laissait  allerjà  un  deces  mouvemons 
de  colère  qu'elle  avait  également  en  commun  avec  l'empereur  et  la 
grande  duchesse  de  Toscane.  Alors  elle  était  terrible  j  M™'^  d'Haut- 
ménil pleurait ,  et  quelquefois  elle  formait  le  projet  de  s'éloigner,  ce 
que  souvent  exigeait  son  mari.  Mais  avant  qu'elle  eût  arrêté  sa  réso- 
lution, la  princesse  l'avait  appelée  ,  la  faisait  mettre  sur  un  tabou- 
ret près  de  son  canapé  ,  ou  sur  le  bord  de  son  lit  ;  et ,  lui  prenant 
les  oreilles ,  les  cheveux ,  le  nez ,  elle  commençait  son  petit  supplice 
et  sa  petite  question  à  l'impériale;  puis  elle  lui  donnait  trois  ou 
quatre  tapes  assez  fortement  appliquées  sur  les  épaules  et  sur  les 
joues,  l'embrassait  autant  Je  fois  ,  et  lui  demandait  avec  sa  voix  de 
syrène  : 

<(  Ma  bonne  Sylvie ,  n'est-ce  pas  que  tu  n'es  plus  fâchée  !  » 
Il  est  à  remarquer  dans  ces  petites  scènes  d'intérieur,  qui  peignent 
si  bien  le  caraclère,  que  jamais  la  princesse  n'offrait  à  M""^  d'Haut- 
ménil, à  la  suite  d'un  de  ces  orages  ,  ni  présent,  ni  rien  qui  pût 
blesser  la  délicatesse  de  l'amie  de  la  grande  dame.  C'était  l'amitié 
seide  qui  devait  les  rapprocher.  Cette  nuance  me  paraît  remarqua- 
ble à  conserver  dans  l'arrangement  des  couleurs  dont  on  se  sert  pour 
peindre  celte  femme  dont  le  nom  ne  quitte  pas  celui  de  son  frère. 


MTTF.nATlUF.  203 

et  puis  la  posa  sur  son  cœur,  sur  son  front,  sur  ses  yeux  , 
iivec  une  éloquence  de  l'ame  qui  disait  tout. 

tt  Mais  ,  poursuivit  la  mourante  avec  un  accent  solennel  , 
ne  n'est  pas  une  simple  promesse  que  je  veux  ,  Silvie...  c'est 

CN  SERMENT  !   1> 

M™"  d'Hautménil  parut  surprise;  mais  après  quelques  se- 
condes de  silence  seulement,  elle  répondit  d'une  voix  as- 
surée : 

ic  J'obéirai  à  Votre  Altesse  impériale...  Que  m'ordonne- 
t-elle?... 

—  L'usage  de  Rome  est  que  les  princesses  romaines  soient 
exposées,  pendant  trois  jours,  à  visage  découvert,  avant  d'être 
portées  dans  le  caveau  de  leur  famille...  Cet  usage  ,  Silvie,  je 
ne  veux  pas  m'y  soumettre...  Non...  je  ne  veux  p;is  que  ces 
mêmes  Romains  ,  qui  m'ont  vue  si  belle,  puissent  me  mécon- 
naître. Je  ne  veux  pas  qu'après  avoir  admiré  en  moi  le  modèle 
de  la  copie  inipai-J'aile  de  la  Vénus  de  Canova  ^  ils  puissent 
dire  : 

Ce  n'est  pas  elle  !... 

Encore  une  fois  ,  je  ne  veux  pas  !...  Ma  gloire  à  moi  fut 
d'être  belle...  Je  ne  veux  pas  que  le  cercueil  même  y  porte 
atteinte,  n 

M'"'=  d'Hautménil  était  confondue  \  la  princesse  poursuivit  : 

u  Ce  que  j'exige  de  toi,  Silvie,  c'est  de  faire  exécuter 
religieusement  ma  volonté  à  cet  égard...  Il  y  a  dans  mon  tes- 
tament quelques  articles  que  je  n'ai  pas  annoncés  à  voix  haute 
avec  intention.  Dans  le  nombre  est  celui  qui  concerne  mon 
corps...  Je  ne  veux  pas  non  plus  qu'il  soit  touché  par  des  chi- 
rurgiens ,  qui  le  déchireraient  après  ma  mort...  Je  m'y  oppose 
formellement...  Je  veux  être  mise  dans  mon  cercueil  de  plomb 
aussitôt  que  j'aurai  rendu  le  dernier  soupir...  » 

Elle  s'arrêta  quelque  temps...  et  parut  réfléchir  sur  un  objet 
«rave...  Il  est  à  remarquer  que  chaque  fois  que  cela  lui  arri- 
vait, elle  regardait  attentivement  le  portrait  de  l'empereur, 
comme  pour  lui  demander  conseil... 

K  Oui,  poursuivit-elle ,  je  veux  que  cela  soit  ainsi!  » 

Et  souriant  avec  uneexpression  indéfinissablequi  renfermait 
à  la  fois  tout  ce  que  l'ame  d'une  femme  peut  sentir  dans  un 
pareil  moment,  elle  ajouta  d'une  voix  assurée  ,  mais  railleuse  : 


204  TVKVUE    DE    PARIS. 

te  C'est  bien  le  moins  qu'on  me  laisse  le  soin  de  m'e'tablir  à 
ma  guise  dans  ma  dernière  demeure,  n 

Et  se  tournant  vers  M™«  d'Hautraénil,  elle  lui  répéta  aA-ec 
un  accent  plus  solennel  : 

c<  Me  jurez  vous  de  faire  ce  qneje  vous  demande,  Silvie?...» 

M"=e  d'Hautménil  l'affirma  de  nouveau. 

«  Ce  n'est  pas  assez  d'une  simple  promesse  ,  vous  dis-je...» 

Elle  avança   sa   nniin  ,  déjà  appesantie,  et  soulevant  avec 

peine  un  crucifix ,  qui  était  près  de  son  lit ,  sur  une  petite 

table,  avec   un   reli(iuaire  ,  elle    le   mit   dans  les   mains  de 

]yjme  d'Hautménil ,  et  reçut  son  serment. 

n  C'est  bien  !  dit  la  mourante  d'une  voix  qui  commençait  à 
s'afi'aiblir...  maintenant  la  mort  peut  venir...  elle  passera  avec 
moi  inaperçue  aux  yeux  du  monde...  Il  ne  viendra  pas  étudier 
ses  ravages  sur  mes  traits  bouleversés...  Maintenant,  Silvie... 
adieu...  du  courage  ,  ne  pleure  pas  ainsi...  tu  m'affaiblis  .. 
Adieu...  adieu...  je  ne  dois  plus  être  qu'à  lui!  (en  montrant  le 
portrait  de  l'empereur)  à  lui  et  à  Dieu!...  qu'il  daigne  me 
pardonner  !...  i< 

Elle  nmurut  peu  après  ce  moment...  toujours  calme  et  maî- 
tresse d'elle-njême...  Seulement,  dans  sa  dernière  heure  d'a- 
gonie, elle  parlait  souvent  à  voix  basse,  sans  que  l'on  piît 
entendre  dibtmctement...  Mais  son  œil  mourant,  sans  cesse 
dirigé  vers  le  portrait  de  l'empereur,  indiquait  assez  que 
c'était  avec  lui  que  son  ame  conversait...  et  quelquefois  nn 
sourire  d'une  douceur  infinie  venait  éclairer  son  visage  ,  tou- 
jours beau...  beau,  même  dans  les  horreurs  de  la  mort! 

Enfin,  elle  s'éteignit  et  ses  souffrances  cessèrent.  Aussitôt 
qu'elle  eut  rendu  le  dernier  soupir,  ]M™«^  d'Hautménil  s'em- 
pressa de  remplir  ses  volontés  ;  son  beau  corps  fut  déposé  dans 
son  cercueil,  que  reçut  un  niaguifii[ue  catafalque  ,  et,  suivie 
de  tonte  sa  maison  dans  le  deud  le  plus  sévère  et  d'après  la 
plus  stricte  étiquette  ,  la  princesse  Borghèse  prit  le  chemin  du 
caveau  funéraire  de  cette  famille  ,  qui ,  la  première  ,  lui  avait 
entre  toutes  ses  sœurs  et  tous  ses  frères  donné  la  couronne  de 
princesse  et  la  lui  conservait  au  milieu  des  chutes  désastreuses 
de  tous  les  siens  pour  la  lui  rendre  sur  sou  cercueil. 

M.  et  M""=  d'Hautménil   menaient  le  dueil Le  chagrin 

profond  de  M""^  d'Hautménil  recevait  un  redoublement  d'amer- 


LITTÉRATURE.  20o 

tume  de  celte  profonde  solitude...  Son  imagination  ,  déjà  vive- 
ment impressiouiiL'e  ,  lui  faisait  éprouver  des  mouvemens  in- 
connus lorsque  vers  le  soir,  elle  voyait  défiler  lentement 
devant  elle  sur  cette  roule  solitaire  cette  longue  suite  de  voi- 
tures et  de  chevaux  drapés  et  caparnçonnés  de  noir...  tout  ce 
luxe  de  deuil  exigé  par  la  vanité  de  la  richesse  et  du  rang... 
Mais  au  milieu  de  cela...  pas  un  cœur  ,  excepté  le  sien  ,  pour 
pleurer  sur  celle  qui  allaita  son  dernier  asile. 

Il  y  avait ,  en  effet  ,  quelque  chose  de  bien  autrement  terri- 
ble que  dans  la  fiction  d'un  conte  fantastique,  à  voir  cette 
femme  dont  la  vie  toute  d'amour  et  de  plaisirs  n'avait  été  ,  jour 
par  jour,  qu'une  chaîne  aux  anneaux  de  fleurs,  arriver  à  l'heure 
extrême  par  un  chemin  hérissé  des  épines  de  ces  mêmes  fleurs 
maintenant  effeuillées...  dispersées...  par  les  orages  du  sort.  . 
De  tant  de  souvenirs  d'amour  ,  de  gloire  et  de  grandeur  que  lui 
restait-il  ?...  kiek  !...  Unhonmie,  un  seul  homme  avait  pleuré 
à  son  chevet  mortuaire  ,  et  cet  homme  c'est  celui  qu'elle  a  tou- 
jours repoussé...  Une  fenmie  lui  a  fermé  les  yeux  avec  la  maiii 
d'une  amie  tendre  et  dévouée  ;  mais  celle-là  n'eut  jamais  au- 
cune jjart  aux  dons  que  sa  main  laissait  tomber  autour  d'elle 
aux  jours  de  sa  magnificence...  Sa  voix  mourante  a  appelé  sa 
famille  pour  lui  dire  ,  pour  en  recevoir  un  dernier  adieu  ,  et  un 
seu/ de  cette  famille  ,  jadis  si  nombreuse,  a  pu  répondre  à  l'ap- 
pel!... Ah  malheureuse  femme!...  malheureuse  femme!...  où 
donc  sont  tous  ces  hommes  ([uu  ta  beauté  charmait  ?...  qui  dé- 
liraient d'amour  à  tes  genoux?...  ces  fennnes  qui  te  défiaient  , 
et  qui  souvent  te  servirent  t/e  marchepieds? ...  Que  sont  de- 
venus ces  rois,...  ces  reines  que  tu  nommais  tes  frères  et  tes 
sœurs  ?...  L'oubli...  l'ingratitude  arrêtent  les  pas,  ferment  la 
bouche  des  premiers...  et  la  proscription...  l'exil...  l'assassinai... 
la  mort  enfin  ,  te  font  aussi  mourir  seule  et  dans  l'abandon  , 
pauvre  délaissée!...  toi  si  belle!...  si  chérie!...  idole  nourrie 
des  parfums  de  l'adoration  !...  Eh  !  quelle  pensée  torturante  a 
dû  être  celle  qui  suivit  la  certitude  terrible  de  mourir  isoléel... 
mais  aussi  combien  devait  être  grande  et  forte  l'ame  de  celle 
qui  ne  plia  pas  sous  le  faix  de  tant  de  malheurs  !.. .  Salut  à  ton 
courage  ,  femme  !...  salut  !...car  ton  œil  ne  s'est  pas  troublé  en 
sondant  la  profondeur  du  néant  de  ce  monde  qui  semblait  te 
braver  dans  ta  peine  par  un  lâche  abandon..,  tu  Tas  jugé  et 
3  18 


206  r.EVUE    DE    PARIS. 

apprécié  ce  qu'il  vaut  réellement...  et  lorsque  tu  Tas  vu  si 
pauvre  de  bonheur  et  si  riche  de  souffrances  ,  à  ton  tour  tu  as 
souri  avec  dédain...  et  la  mort  est  devenue  pour  toi  ce  qu'elle 
sera  toujours  pour  une  ame  forte  et  puissante...  un  passage. 

Entre  Arezzo  et  Viterbe  ,  une  calèche  de  voyage  fut  arrêtée 
dans  sa  marche  par  le  cortège  mortuaire...  C'était  le  duc  de 
Saint-Leu...  Louis  Bonaparte...  qui  allait  dire  un  dernier  adieu 
à  sa  sœur...  il  arrivait  bien  tard. 

La  duchesse  d'Abraktès. 


LE  LUXOR  A  TOULON  0). 


A  M.  BARTHELEMY. 

Toulon,  ce  3  juin  i833. 

Mon  cher  ami , 

Le  Luxor  est  entré  avant-hier  dans  le  bassin  de  l'Arsenal. 
Je  suis  arrivé  à  Toulon  tout  à  propos,  hier  matin  diman- 
che, pour  visiter  ce  glorieux  pèlerin  qui  a  passé  sur  la  terre 
cVÉgypte.  Comme  c'était  jour  de  fête  ,  il  m'a  fallu  une  permis- 
sion de  faveur  pour  entrer  à  l'Arsenal.  Tous  les  chantiers 
étaient  au  repos  ;  il  ne  régnait  que  solitude  et  silence  dans  ce 
vaste  muséum  de  toutes  les  choses  navales.  Je  n'avais  jamais 
vu  l'Arsenal  ainsi  muet  et  calme,  l'Arsenal  sans  galériens  :  je 
n'ai  coudoyé  ni  crimes  ni  remords  pour  arriver  au  bassin;  le 
chemin  était  dépeuplé  :  aussi  rien  n'a  fait  distraction  à  mon 
recueillement.  Dans  le  bassin  sans  eau  le  Luxor  reposait  à  sec 
sur  ses  ciiuj  quilles.  C'est  comme  une  petite  corvette,  en 
apparence  forte,  solide,   légère;  mais  son  extérieur  ment;  il 

(x)  On  lit  dans  les  journaux  de  cette  semaine  :  «  Le  bâtiment  de 
«l'état  le  i?<j'or,  capitaine  Verninac,  lieutenant  de  vaisseau,  et 
»  le  Sphinx ,  capitaine  Sarlat ,  officier  du  même  grade,  sont  partis 
»  de  Toulon,  le  22  de  ce  mois,  à  cinq  heures  et  demie  du  malin. 
))  Ces  deux  bâtimens  se  rendent  à  Cherbourg.  Le  Liixnr,  comme  on 
«  sait,  porte  à  Paris  l'un  des  deux  obélisques  que  Méhémet-Ali  a 
»  donnés  à  la  France.  » 

L'intérêt  que  doit  exciter  l'approche  de  ce  monument,  destiné  à 
orner  une  des  places  de  la  capitale,  nous  a  fait  rechercher  la  lettre 
suivante  de  M.  Méry,  que  M.  Barthélémy,  son  ami,  a  bien  voulu 
nous  permettre  de  publier,  quoiqu''elle  ne  fût  pas  destinée  à  l'im- 
pression. (  IV .  du  Red.) 


208  REVUE    DE    PARIS. 

n'y  a  là  ni  rohur  ni  œs  triplex ,  c'est  du  bois  blanc  peint  eu 
noir;  la  carène  n'est  pas  doublée  ;  le  grand  niât  n'a  point  de 
racine  à  l'entrepont,  il  est  étançonné  de  droite  et  de  gauche 
sous  les  hunes.  La  poulaine  est  un  crocodile  ;  c'est  la  signature 
hiéroglyphique  du  Luxor,  Ou  est  fier  de  penser  que  notre 
France,  dans  ses  passe-temps,  construit  en  quelques  jours  un 
navire  spét-ial  pour  cueillir  un  obéliscjue  au  désert.  Quand /e 
Luxor  aura  terminé  sa  campagne  ,  tout  sera  fini  pour  lui  :  on 
le  placera  peut-ê(re,  connue  un  trophée  votif,  sous  quelque 
h.ingar  de  Paris  ,  ainsi  que  les  Romains  firent  de  la  trirème  cini 
leur  porta  l'obélisque  du  cirque  de  Caracalla.  Ce  serait  une 
sorte  d'homicide  de  démolir  le  Luxor  :  c'est  une  relique  à 
conserver.  On  aura  beaucoup  de  joie  de  voir  à  Paris  ce  navire 
gallo-lhébain  avec  ses  flancs  tout  couverts  d'arabesques  en 
mousses  vertes  et  blauches  que  le  Nil  y  a  incrustés  connue  des 
hiéroglyphes.  On  devrait  le  suspendre  pièce  à  pièce  au  Lou- 
vre comme  l'ex-voto  d'un  marin  dans  une  chapelle  :  ce  serait 
plus  intéressant  pour  les  Parisiens  que  tous  ces  tombeaux  avec 
leurs  L>its  manihus  ,  tous  ces  sarcophages  vides  ramassés  dans 
les  cimetières  de  i'enq)ire  romain. 

J'ai  fait  cinq  ou  six  fois  le  tour  du  Luxor  pour  m'assurer 
que  sa  carène  n'était  pus  endonunagée  :  elle  n'a  nullement 
souffert  de  son  voyage  sur  le  Nil  ;  elle  a  supporté  dignement 
le  colosse  de  six  mille  quintaux  qu'elle  renferme.  Gloire  à 
l'ingénieur!  Je  suis  monté  à  bord;  il  y  faisait  presqu'aussi 
chaud  qu'à  Thèbes.  Quel([ues  matelots  dormaient  étendus 
sur  le  pont  ;  deux  ofiiciers  s'y  promenaient ,  tous  avaient  sur  le 
visage  les  stigmates  du  soleil  d'Egypte  :  trois  superbes  vautours, 
prisonniers  au  pied  d'un  mât .  allongeaient  leurs  cous  à  tra- 
vers les  barreaux  ,  connne  pour  chercher  le  perchoir  des  Pyra- 
mides, ou  les  grottes  du  Wokatam.  Un  jeune  officier  m'offrit 
de  macconq)agiier  dans  l'entrepont,  avec  cette  politesse  ex- 
quise qu'on  trouve  chez  tous  nos  marins,  et  (jui  depuis  long- 
temps a  remplacé  la  brusquerie  et  les  jurons  des  romans. 

Nous  descendîmes  l'escalier,  et  je  me  trouvai  en  tête-à-tête 
avec  l'obélisque  ,  il  était  couvert  et  bardé  dans  presque  toute 
sa  longueur,  connne  une  gigantesque  nnimie  de  granit  dont 
on  ne  distinguait  {jue  la  tête  et  les  pieds.  Je  ne  m'attendais  pas 
à  voir  une  masse  si  imposante  :  le  mot  d'obélisque  rappelle 


IJTTFRATURF.  201) 

toujours  à  mon  esprit  quelque  chose  de  délié,  de  fliipt  ,  d'éti- 
(|iie;  et  c'était  presqu'une  iiyriiniide  que  j'avavs  là  couchée 
(levant  moi.  Le  sommet  tout  découvert  mejjarut  avoir  subi 
(le  fortes  altérations  :  il  n"a  plus  ses  quatre  suifiiccs  parfaite- 
nient  unies,  comme  les  avait  faites  le  polissoir  du  sculpteur 
Ihébaiu  ;  ce  n'est  ])oiiit  étonnant;  tant  de  sid-cles  se  sont  ap- 
puyés là  dessus  !  tant  de  simouns  ont  soufHé  sur  cette  tête  de 
vieillard  millénaire  !  tant  de  vautours  ont  égrainé  ce  ;;ranit  en 
y  aiguisant  leurs  becs  de  fer!  Je  courus  ensuite  à  la  base,  dé- 
couverte aussi  comme  le  sommet.  La  base  offre  nue  singula- 
rité bien  remarquable  :  elle  a  une  fente  qui  divise  sou  plan 
inférieur,  la  partie  qui  n'est  visible  que  lorsque  robélis([ue 
est  renversé.  L'ingénieur  du  Lnx(U'  est  iiiuncent  de  ce  malheur  . 
car  c'est  un  vice  originel  ,  et  la  preuve  en  est  facile  à  donner. 
On  a  trouvé  le  joint  en  bois  de  svcomore,  appelé  queue  (Vhi- 
roncle  ou  d'aroncle ,  que  les  Egyptiens  avaient  eux-mêmes 
appli([ué  sur  la  fente  ,  pour  prévenir  un  plus  grand  élargisse- 
ment. Clette  queue  d'arorule  était  vermoulue,  car  elle  avait  fait 
son  devoir  à  peu  près  cinq  mille  ans.  L'ingénieur  du  Luxnr 
l'a  renqilacée  par  une  nouvelle  de  même  forme  ,  qui  s'est  in- 
crustée dans  les  mêmes  excavations.  Le  curieux  de  cette  petite 
histoire  ,  c'est  qu'il  nous  est  prouvé  que  les  Egyptiens  con- 
naissaient le  procédé  de  In  queue  d'aronde  cinq  mille  ans  avant 
nous  ,  nous  qui  croyons  l'avoir  inventée  !  Encore  (piclques  ex- 
plorations devers  le  j\il ,  et  l'on  trouvera  des  machines  à  vapeur 
dans  les  puits  de  la  Nécropolis  thébaine  ,  et  des  appareils  de 
gaz  dans  les  chapelles  souterraines  d'Isis. 

Sur  cette  partie  invisible  de  l'obélisque  debout  sont  gravées 
des  figures  de  rois  et  de  dieux  avec  une  date  hiéroglyplii<jue. 
Ces  iuscrqilions  et  ces  profondes  ciselures  tenaient  lieu  de 
médailles  chez  les  Égyptiens;  nous  enfouissons,  nous,  de  l'oi 
et  du  bronze  monnayé  sous  la  base  de  nos  niouumens  ;  eux  in- 
crustaient leurs  nicdailles  sur  pièce  ;  ils  avaient  donc  peu  de 
confiance  aussi  dans  la  solidité  de  leurs  obélisques.  C'est  une 
idée  bien  désolante  qui  pousse  Ihomme  à  jeter  ces  médailles 
ou  à  graver  ces  inscriptions  ,  qui  le  fait  penser  à  la  destruction 
tl'un  monument  à  l'heure  même  (ju'on  l'élève  :  ce  soin  religieux 
qu'on  prend  de  ménager  une  surprise  aux  démolisseurs  a  quel- 
que chose  de  bigarre  et  d'irréfléchi  (jui  fait  mal.  ("onmient  ' 


210  REVUE    DE    PARIS. 

Jui  aussi,  ce  grave  Égyptien  ,  sculpteur  de  profession  ,  établi 
à  Thèbes ,  rue  d'HermopoIis  ,  il  s'est  assis  un  beau  matin  pen- 
dant que  le  colosse  de  Blemnon  chantait  sa  roulade  au  soleil 
levant  ;  il  s'est  assis  là  dans  la  position  relative  où  je  suis  de- 
vant cette  base  fclée  ;  il  a  pris  son  ciseau  en  disant  :  a  Je  vais 
faire  le  portrait  de  Rbanisés  et  de  quelques  dieux  ;  je  vais  gra- 
ver le  quantième  du  mois  en  énigme  .  là  ,  sur  ce  plan  inférieur  , 
justement  sur  la  place  qu'aucun  œil  ne  pourra  voir  ;  mais  cela 
fera  plaisir,  dans  quelques  milliers  d'années,  au  sacrilège  ra- 
vageur qui  renversera  l'obélisque  ,  cet  obélisque  qui  m'a  coûté 
trois  ans  de  travail  au  grand  soleil  ,  et  qu'on  m'a  payé  comp- 
tant en  ognons.  Je  suis  bien  aise  d'ajouter  ce  post-scriptum  in- 
visible pour  ménager  une  surprise  agréable  aux  démolisseurs.» 
Eh  bien  !  ce  bon  sculpteur  de  ïhèbes  ne  s'est  pas  trompé  :  on 
se  trompe  rarement  lorsqu'on  fait  foi  sur  des  espérances  de 
dévastation.  Pour  ma  part  je  remercie  le  prévoyant  sculpteur 
thébain:  jesuisun  de  ceux  qui  ont  lu  son  |)ost-scriptum  si  secret  ; 
et  cela  me  fait  penser  douloureusement  à  l'avenir  de  ma  France: 
cet  obélisque  de  Luxor  va-t-il  maintenant  se  relèvera  Paris 
pour  ne  plus  montrer  désormais  sa  base  ciselée  ?  Le  sol  de 
Paris  sera-t-il  moins  mouvant  pour  lui  que  les  rocs  de  Karnnc? 
Est-il  écrit  là-haut  que  tout  monument  ne  peut  g.irder  les 
mystères  de  sa  base?  Je  songe  aussi  qu'il  y  a  des  médailles 
sous  la  colonne  Vendôme  !  Et  Paris  est  un  enfant  auprès  de 
Thèbes  !  Paris  aux  cinquante  barrières  !  Thèbes  aux  cent  por- 
tes !  Fasse  le  ciel  que  saint  Denis  et  sainte  Geneviève  soient 
des  protecteurs  pluspuissans  qu'Isis  et  Osiris  ! 

Pensant  à  toutes  ces  choses,  folles  ou  sages ,  je  m'étais 
assis  devant  l'obélisque  ;  et  l'obligeant  officier  du  Luxor  me 
contait  son  odyssée  avec  une  simplicité  touchante;  nombre  de 
détails  qu'il  m'a  donnés,  vous  les  avez  lus  ou  vous  les  lirez  san^ 
doute  dans  les  rapports  ofiiciels  insérés  aux  journaux.  En 
l'écoulant ,  je  suivais  avec  délices  le  Luxor  dans  son  jiéleri- 
nage  ,  relais  par  relais;  j'aimais  à  voir  nos  Français  luttant 
d'adresse,  de  force,  de  constance,  avec  les  Egyptiens  anti- 
ques ,  pour  arracher  à  Thèbes  cet  obélisque  qu'on  avait  taillé 
dans  le  roc ,  et  mis  sur  la  place  avec  tant  de  peine  et  de 
sueurs;  je  jouissais  de  la  stupeur  de  ces  fellahs  du  désert  qui , 
en  ouvrant  leiiys  huttes  d'argjile ,  avaient  aperçu  un  navire  à 


LITTÉRATURE.  211 

trois  mâts  échoué  en  plein  sable  ;  il  y  avait  peut-être  parmi 
eux  queUiues  vieillards  qui  avaient  combattu  sous  IMourad-Bey, 
qui  avaient  vu  le  drapeau  tricolore  passer  avec  Desaix  devant 
Thèbes  elDenderuh,  et  qui,  treute-qualre  ans  après,  re- 
voyaient le  même  drapeau  sur  le  Luxor ,  la  même  cocarde  au 
cliapeau  des  officiers.  C'étaient  toujouis  les  mêmes  Français 
luttant  aujourd'hui  contre  le  choléra,  comnie  ils  avaient  fait  à 
Jaffa  contre  la  peste,  avec  trente-cinq  degrés  de  chiileur  sur 
la  tête  ,  et  cinquante  sous  les  pieds  ,  température  à  faire  bouil- 
lir la  cervelle  dans  le  crâne  et  calciner  les  orteils.  Et  dans 
quel  but?  pour  recueillir  un  peu  de  cetle  gloire  qui  s'attache 
aux  expéditions  aventureuses  ,  soit  qu'il  y  ait  un  ennemi  loin- 
tain à  combattre,  ou  un  monument  à  conquérir.  Ce  contin- 
gent de  gloire  ne  leur  man([ueia  pas,  aux  marins  du  Luxor; 
ici  tout  dédain  de  philosophie  fausse  et  railleuse  serait  déplacé  ; 
ce  n'est  pas  un  obélisque  de  plus  ou  de  moins  qui  fait  la 
gloire  de  l'expédition  j  mais  il  est  beau  do  se  créer  les  mission- 
naires de  l'héro'i'sme  et  de  l'honneur  français  chez  des  peupla- 
des barbares  j  de  leur  porter  l'alphabet  de  la  civilisation;  de 
faire  des  traités  avec  elles  et  les  observer  avec  soin  ;  de  mêler 
nos  mains  avec  les  leurs  au  chantier  brûlant,  et  de  leur  tenir 
compte  après  du  salaire.  Trois  cents  Arabes  se  sont  associés 
aux  marins  du  Luxor;  à  coup  sûr  ils  ont  beaucoup  gagné  à  ce 
contact  des  hommes  de  l'Occident  ;  ils  se  sont  relevés  à  leurs 
propres  yeux  dans  cette  communauté  de  travail.  Quel  long 
sujet  d'entretien  chez  ce  peuple  conteur,  quel'ariivé  du  Luxor! 
Il  y  a  là  des  causeries  de  veillées  pour  plus  de  mille  et  une 
nuits.  On  aime  à  penser  qu'on  parle  en  arabe  de  la  France  , 
sous  les  palmiers  de  Karnac,  sur  les  roches  granitiques  de 
Philoë,  sous  le  portique  d'Achmounain ,  l'ancienne  ville 
d'Hermès  :  et ,  cette  fois  au  moins,  les  souvenirs  que  nous 
avons  laissés  à  Thèbes  sont  purs  et  tout  pacifiques  ;  !e  drapeau 
tricolore  qui  flottait  sur  le  colosse  de  Memnon  n'avait  point 
de  sans  égyptien  dans  ses  plis.  Les  chefs  des  caravanes  s'en 
souviendront,  et  ils  en  parleront  aux  tribus  d'Eléphantine  et 
de  Méroë  :  et  la  France  sera  bénie  au  désert. 

La  tête  pleine  de  l'Egypte  ,  je  descendis  du  Luxor  pour 
jespirer  sur  les  larges  quais  de  l'Arsenal.  En  jetant  les  yeux 
.  autour  de  moi  ,  mon  orgueil  national  ne   fut  point  humilié. 


212  REVUE    DE    PARIS. 

Fort  heureusenient,  j'étais  tout  juste  placé  dans  le  seul  eiulrnit 
de  la  France  où  les  colosses  de  l'Egypte  trouvent  des  confrères 
dignes  d'eux.  Je  me  demandai  si  ce  beau  vaisseau,  la  Ville 
di'  Marseille ,  qu'un  bras  d'homme  avait  échoué  devant  moi  , 
valait  moins  que  l'obélisque  de  Luxor?  J'eus  queUpie  fierté 
encore  à  regarder  l'architecture  thébaine  de  notre  Arsenal 
français  ;  je  m'assis  avec  joie  devant  ces  cales  couvertes  qui 
ressemblent  aux  nefs  immenses  d'une  cathédrale  gothique,  et 
qui  protègent  un  vaisseau  à  trois  ponts  ,  placé  là  comme  une 
miniature  d'ivoire  sons  cloche.  Je  pouvais  distinguer  ,  dans  le 
lointain  ,  la  merveille  de  Toulon  ,  ce  palais  de  Siiiiit-IMandrier, 
plus  beau  que  V^ersailles  ,  et  qui  n'est  qu'un  hôpital  ,  et ,  tout 
auprès,  la  rotonde  à  colonnade,  création  fantastique,  qu'un 
triton  a  fait  sortir  de  la  mer.  Insensiblement  l'obélistjue  se 
rapetissait  à  mes  yeux  :  mon  illusion  d'aniour-propre  me  fit 
songer  à  Thèbes  sans  jalousie  ;  il  y  avait  encore  là  ,  pour  mou 
excitation  ,  le  Sphinx ,  cette  corvette  à  vapeur,  si  jolie  ,  si  vi- 
vante, si  gracieuse,  le  Sphinx  qui  prit  un  beau  jour  le  Luxor  à 
deux  mains  ,  et  nous  le  jeta  dans  l'Arsi'nal  avec  son  obélisipie, 
comme  une  énigme  à  deviner. 

Ce  matin,  à  six  heures,  j'étais  remonté  à  bord  du  Luxor. 
Cette  fois  j'ai  été  assez  heureux  pour  y  rencontrer  le  comman- 
dant, M.  Verninac;  j'ai  causé  fort  long-temps  avec  lui,  cet 
officier  me  paraît  à  la  hauteur  de  la  grande  mission  qui  lui 
était  confiée;  il  a  toutes  les  connaissances  spéciales ,  toutes 
les  vertus  de  son  noble  état ,  et  de  plus  un  mérite  d'observation 
calme,  méditative,  judicieuse,  avec  les  autres  qualités  du 
voyageur,  le  courage  de  la  constance  et  de  la  résignation  ,  la 
science  qui  doute  et  explore  ,  la  raison  fruidc  et  juste  qui  éclate 
dans  l'occasion  ,  avec  une  lumineuse  sagacité.  Entre  autres 
choses  qui  m'ont  frappé  ,  M.  V^eruinac  m'a  dit  celle-ci  ;  qu'il 
me  pardonne  de  la  rapporter  :  «  Ou  n'est  point  encore  fixé  sur 
remplacement  où  doit  s'élever  l'obélisque;  on  a  parlé  de  la 
place  de  la  Concorde,  du  rond-point  des  Champs-Elysées  : 
rien  n'est  décidé  encore.  Sans  rien  pri^uger  sur  le  choix  du 
gouvernement,  il  me  semble  que  dans  un  pareil  cas  il  faudrait 
consulter  les  Égyptiens  eux-mêmes;  les  Égyptiens  ,  qui  ont 
taillé  et  planté  cet  obélisque  ,  étaient  les  seuls  juges  cooipétens 
de  sa  destination  et  du  caractère  de  position  qui  devait  lui 


LITTÉRATURE.  2l3 

être  imprimé  :  cet  obélisque  avait  été  placé  devant  le  péristyle 
du  j;rand  temple,  avec  une  autre  aiguille  de  même  hauteur  . 
([ui  servait  de  pendant  ;  il  faudrait  les  avoir  tous  deux  en  notre 
pouvoir  ,  et  suivre  l'idée  des  Egyptiens  ,  eu  les  plaçant ,  comme 
à  Luxor .  devant  le  temple  de  la  Gloire ,  à  Paris.  » 

Il  y  a  du  bonheur  et  de  la  raison  au  fond  de  cette  pensée. 
Un  pays  comme  la  France  ne  doit  pas  faire  les  choses  à  demi. 
L'obélisque  oriental  nous  attend  à  Thébes  ;  il  faut  conquérir 
ces  imniorlels  jumeaux  ,  et  les  placer  ,  comme  deux  sentinelles, 
devant  la  Madeleine,  ce  monument  si  colossal  qu'on  le  croirait 
égyptien,  et  qui  s'élève  à  l'extrémité  de  la  plus  belle  rue  de 
Paris. 

J'eus  le  bonheur  ensuite  de  rencontrer,  sur  le  Luxor, 
M.  Joannis,  lieutenant  de  vaisseau  ,  oflicier  du  plus  haut  mé- 
rite .  qui  a  fait  le  voyage  d'Egypte  avec  toute  la  ferveur  et  la 
passion  d'un  poète;  il  a  été  assez  bon  (et  c'est  une  grande 
reconnaissance  que  je  lui  dois,  car  j'ai  eu  clans  ma  vie  peu  de 
plaisirs  d'étude  aussi  vifs),  il  a  été  assez  bon  pour  me  montrer 
un  album  dessiné  et  colorié  par  lui ,  l'album  le  plus  curieux  , 
le  plus  nouveau,  le  plus  imprévu  de  tous  les  albums  qui  ont 
été  rapportés  de  cette  Egypte,  tant  dessinée,  tant  gravée. 
M.  Joannis  ,  plus  heureux  que  les  artistes  de  l'expédition  de 
Desaix,  a  pu  fouiller  dans  les  profondes  archives  de  la  Nécro- 
polis  thébaine  ;  le  temps  ne  lui  nianciuait  pas,  et  les  mamelucks 
de  IVIourad-Dey  ne  désolaient  p:is  la  plaine.  Aussi,  grâces  aux 
paisibles  investigations  du  jeune  officier  ,  nous  aurons  bientôt 
une  histoire  vivante  et  complète  des  arts  et  métiers  de  l'an- 
cienne Egypte.  Je  m'arrête  là,  pour  ne  pas  déflorer  l'intérêt 
de  cette  belle  publication,  et  trahir  les  secrets  d'une  confidence 
d'artiste. 

Maintenant  le  Sic  te,  dira  po/ eus  Cjpris,  haimonieuse- 
ment  imité,  trouverait  ici  sa  place  ;  je  me  contente  .  j)ar  impuis- 
sance, de  faire  de  prosaïques  vœux  pour  le  périlleux  voyage 
du  Luxor.  Il  y  a  bien  loin  d'ici  au  Havre  :  il  lui  faut  une  nou- 
velle série  de  bonne  foi  tune  depuis  le  détroit  de  Gibraltar 
jusqu'à  cette  tour  de  François  I^"',  où,  l'an  passé,  à  pareille  épo- 
que, nous  avons  vu  tant  de  navires  se  heurter.  Que  la  marée 
du  Havre  lui  soit  donc  belle  et  propice!  que  les  dieux  pro- 
tecteurs de  l'Egypte  sourient  au  Luxor,  qui   va  voguer  vers 


21-i  REVUE    DE    PARIS. 

rOcéan  !  Ces  dieux  ,  qui  punissent  toujours  les  dévastntions  ; 
qui  ont  étouffé  Cambyse  d'un  coup  de  simoun;  qui  ont  tué 
KLéberpour  avoir  profané  la  ville  du  soleil  ;  qui  naguère  sou- 
levaient le  Nil  contre  les  antiquaires  anglais  ,  cette  huitième 
plaie  d'Egypte  ;  qui  ont  défendu  l'obélisque  contre  nos  marins 
en  prenant  les  noms  de  typhus  et  de  choléra  ;  ces  dieux  se 
sont  faits  plus  doux  aujourd'hui,  car  ils  nous  ont  vus  pieux 
envers  l'Egypte  ,  même  dans  l'accomplissement  du  sacrilège. 
Eh  !  qui  sait  si  les  folles  rêveries  du  poète  ne  sont  pas  la  sage 
vérité  !  s'il  n'y  a  pas  dans  quelque  invocation  une  vertu  qui 
sauve  du  naufrage?  Vous  le  dirai-jele  sort  futur  de  l'obélisque 
m'inquiète  ;  il  a  été  si  heureux  jusqu'à  Toulon  que  son  bon- 
heur m'effraie  ;  je  crains  la  chance  adverse.  Peut-être  aussi 
vaut-il  mieux  avoir  moins  de  foi  aux  dieux  de  l'Egypte,  et 
confiance  plénière  aux  officiers  du  Liixor  et  à  l'ingénieur,  eux 
qui  jusqu'à  présent  ont  neutralisé  par  leur  science  la  colère 
de  Typhon.  Us  ont  en  main  tous  les  miracles  de  l'industrie 
humaine  ,  ils  sont  plus  riches  et  plus  puissans  que  les  idoles 
d'Egypte  5  l'obélisque  sera  sauvé.  En  le  quittant,  je  lui  ai  dit  : 
Il  Au  revoir  à  Paris  !  » 

Votre  ami , 

Mf.RY. 


LE  SUBSTITUT, 


COMME   TABBÉ   CHANTE   LE  MOINE  RÉPOND. 


PROSPER,  substitut. 
Mn'e  DUTILLEUL  ,  mère  deProsper. 
GAUTHIER,  ^    domestiques 

MARIE-JEANNE,  WeMmeDutilleul. 


ARMAND,  ami  de  Prosper, 

Un  Pri';sident. 

M.  BULARD. 
M«>«  BRACHET. 


[La  scène  se  passe  en  province,  dans  le  cabinet  du  suhstitut.) 

SCÈNE  I-^e.— Mme  DUTILLEUL,  et  successivempnt^ilkmY- 
JEANNE  et  GAUTHIER. 

MADAME  DUTII-LKUL. 

Celte  pièce  sent  encore  un  peu  Thumide  ;  mais ,  en  ayant  soin 
de  lui  donner  de  l'air  ,  d'ici   à  quelques  jours  il  n'y  paraîtra  plus, 
et  ce  sera  un  cabinet  très-honnête  pour  un  magistrat. 
MARIE-JEANNE,  apportant  dcs  ^amicaux. 

Madame ,  où  faut-il  mettre  ça  ? 

MADAME  DUTILLEUL. 

Sur  la  cheminée,  de  chaque  côté  du  buste  du  roi. 

MARIE-JEANNE. 

C'est  joli ,  tout  de  même.  Ces  pots  de  fleurs ,  ces  chandeliers  avec 
des  bougies  toutes  neuves,  et  ce  buste  du  roi  au  milieu,  ça  a  quasi 
l'air  d'un  reposoir. 

MADAME    DUTILLEaL. 

Ça  a  l'air  que  ça  doit  avoir  ,  Marie-Jeanne  ;  ça  indique  que  mon 
fils  vient  d'élre  nommé  substitut. 

GAnniiER ,  apportant  une  gravure. 
Madame,  v'iàle  tableau.  C"est-il  le  moment  de  le  placer? 


_iu  REVUE    DE    PARIS. 

MADAME    DDTILLEIIL. 

Je  crois  quon  ne  risque  plus  rien  à  cette  heure.  Accroclie-le  au 
clou  que  j'ai  fait  mettre  au-dessus  du  bureau.  Accroche-le  bien 
au  moins,  de  manière  à  ce  qu'il  ne  tombe  pas. 

GAUTlIlEll. 

Ah,  pardine,  n'ayez  pas  peur.  (  //  monte  sur  une  chaise  pour 
jjJaccrlaijraviire,  et  reste  quelque  temps  à  !a  considérer.)  Madame, 
quoi  que  ra  veut  donc  dire  cte  image-là? 

MADAME   DUTILLEKL. 

Image  !  imbécile;  c'est  au  Oôntraire  une  gravure  magnifique  que 
mon  frère  a  envoyée  de  Paris  à  mon  fils ,  en  même  temps  que  sa  no- 
mination de  substitut  de  monsieur  le  procureur  du  roi.  Il  faut 
toujours  ,  à  ce  qu'il  paraît ,  qu'un  magistrat  ait  cela  dans  son  cabi- 
net. C'est  le  crime  qui  poursuit  la  justice, 

GAUTHIER. 

Le  crime  qui  poursuit  la  justice? 

MADAME    DUTILLEUL, 

Est-ce  que  j'ai  dit  comme  cela? 

GAUTHIER    ET    MARIE-JEANNE. 

Oui ,  madame. 

MADAME    DJTIELT.OL. 

Eh  bien!  j'ai  mal  dit.  Je  voulais  dire  la  justice  qui  pourstiit  le 
crime.  Regardez  :  voyez-vous  comme  il  cherche  à  se  cacher?  mais 
il  a  beau  faire,  rien  ne  peut  échapper  à  la  justice;  elle  voit  tout , 
non-seulement  ce  qu'on  fait,  mais  encore  ce  qu'on  pense;  elle 
descend  au  fond  des  cœurs.  Et  la  justice,  mes  enfans,  vous 
savez  que  ce  sont  les  magistrats  ,  comme  qui  dirait  les  substituts  , 
par  exemple, 

MARIE-JEANNE. 

Quoi  !  madame ,  M.  Prosper  descendra  au  font  des  cœurs  à  pré- 
sent? 

MADAME    DUTILLEUL. 

Il  n'y  a  pas  de  doute,  Marie-Jeanne. 

MARIE- JEANNE. 

0  mon  Dieu  !  Dis  donc,  Gauthier. 

GAUTUIEIl. 

Bast  !  bast  !  est-ce  que  ça  peut  lui  {'Ire  venu  tout  de  suite 
comme  ça? 


PROVERBE  2Î7 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ne  t'y  lie  pas  trop  ,  Gautliier. 

GAUTHIER. 

Je  m'en  moque,  je  ne  crains  rien.  Il  peut  descendre  quand  ça 
lui  fera  plaisir,  l'as  moins  ,  je  parieraisque  mamzelle  ,  qui  n'est  pas 
substitut,  sait  plus  de  méchancetés  surtout  le  monde  que  son 
frère  n'en  mettra  jamais  dans  ses  réquisitoires. 

MADAME    DUTILLEDL. 

Ce  n'est  pas  ce  qui  est  mal  qu'il  s'agit  de  savoir,  c'est  ce  qu'il  faut 
punir. 

GATITniER. 

Oh  !  si  TOUS  le  prenez  comme  ça,  mamzelle  trouverait  que  tout 
est  punissable  j  elle  en  veut  à  toute  la  ville. 

MADAME    DUTILLEIII.. 

Veux-tu  bien  te  taire? 

GAUTHIER. 

C'est  pas  sa  faute.  Les  filles  qui  ont  long-temps  cherché  à  se 
marier  et  qui  ne  l'ont  pas  trouvé  sont  toutes  à  peu  près  comme  ca. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Tu  es  si  bête  que  tu  ne  peux  pas  savoir  combien  tu  es  grossier. 
Va-t'en  à  ton  ouvrage  et  tâche  de  tenir  ta  langue  j  je  ne  te  dis  que 
cela. 

GAUTHIER  ,  à  3Iaric- Jeanne. 

Viens  donc  aussi,  toi.  T'as  l'air  de  ne  plus  savoir  sur  quel  pied 
danser. 

MARIE-JEANNE. 

Dam! 

GACTUIER  ,  bas, 

De  quoi  as-tu  peur?  Est-ce  que  tu  crois  toutes  leurs  frimes? 
M.  Prosper  qui  en  saurait  plus  parce  qu'il  a  une  place  que  quand 
il  n'avait  pas  de  place ,  est-ce  que  c'est  possible  ?     (Ils  sortent.) 

MADAME    DUTILLEUL. 

C'est  un  beau  rêve  que  nous  a  fait  faire  mon  frère.  Il  est  vrai 
que  son  amour-propre  y  trouve  bien  son  compte.  Au  lieu  d'être 
l'oncle  d'un  petit  avocat  sans  cause  ;  le  voilà  l'oncle  d'un  ma- 
gistrat ,  d'un  homme  du  roi.  Cela  relève  furieusement  une  fa- 
mille. 

SCÈNE  II.  — Mme  DUTILLEUL,  Mme  BRACHET. 

MADAME    BRACHET. 

Bonjour,  madame  Dutilleul. 

3  *9 


218  REVUE    DE    PARIS. 

MADAME    DUTILLEtlL. 

C'est  vous,  madame  Bracbet  !  Tous  devenez  rare  comme  les 
beaux  jours.  Qu'est-ce  qui  fait  donc  qu'on  ne  vous  voit  plus  ? 

MADAME    BRACTIET. 

J'ai  eu  comme  une  espèce  de  rhumatisme. 

MADAME    DUTILLEL'L. 

Je  n'en  ai  rien  su.  Il  est  vrai  que  depuis  quelque  temps  j'ai  élé 
si  occupée.  Auricz-vous  reconnu  cette  pièce-ci? 

MADAME    BRACUET. 

C'était  voire  garde-meuble. 

-MADAME    DUÏtLLEDL. 

Je  l'ai  fait  débarrasser  pour  servir  de  cabinet  à  Prosper.  Vous 
'  savez  que  son  oncle  Fa  fait  nommer  substitut  de  monsieur  le  pro- 
cureur du  roi. 

MADiME    EliAClIET. 

On  me  Vu  dit. 

MADAME    DUTILLEUL. 

J'ai  mieux  aimé  le  mettre  par  bas.  Il  va  recevoir  tant  de  monde 
qu'on  m'aurait  abîmé  mon  escalier.  Et  puis  il  sera  de  plain-pied 
avec  le  jardin  Prosper  a  besoin  de  beaucoup  de  mouvement  quand 
il  travaille  ;  les  idées  ne  lui  viennent  pas  sans  cela.  Il  ira  de  son 
cabinet  dans  le  jardin  ,  du  jardin  dans  son  cabinet;  il  écrira  une 
phrase.  11  recommencera  ensuite  sa  promenade,  et  viendra  écrire 
une  autre  phrase.  Un  réquisitoire  est  une  affaire  d'imagination  ; 
quand  on  n'a  d'imagination  qu'en  faisant  de  l'exercice  ,  il  faut  faire 
de  l'exercice,  il  n'y  a  pas  à  dire. 

MADAME     BRACUET. 

Vous  allez  me  demander  de  quoi  je  me  mêle,  mais  moi  ,  à  votre 
place  ,  madame  Dutilleul  ,  je  crois  queje  l'aurais  laissé  avocat. 

MADAME    DBTILLEOI.. 

Vous  savez  comme  il  a  toujours  été  malingre  ,  ma  chère  madame 
Brachet;  il  n'y  a  guère  plus  de  deux  ans  qu'il  a  pris  un  peu  le  des- 
sus, de  sorte  que  ses  premières  études  ont  été  bien  pauvres. 
Qu'est-ce  qu'il  a  plaidé  de  causes.^  Trois  ou  quatre,  et  il  lésa 
perdues. 

MADAME    BRACUET. 

Vous  croyez  donc  qu'il  réussira  mieux  comme  substitut? 

MADAME    DDTIELEUL. 

Il  a  toujours  aimé  à  accuser.  Vous  rappelez-vous  combien  de  fois 


PROVERBE.  210 

nous  l'avons  grondé  pour  cela  dans  son  enfance?  Je  ne  me  doutais 
guère  qu'un  jour  il  s'en  ferait  un  état  ;  ce  oui  prouve  bien,  que  daus 
des  temps  comme  ceux-ci ,  on  ne  devrait  jamais  rien  dire  aux  en- 
fans;  leur  défauts  les  servent  souvent  beaucoup  mieux  que  les  qua- 
lités qu'on  voudrait  leur  donner. 

MADAME    BRACUETt 

C'est  triste,  mais  c'est  vrai.  Les  gouveniemens  ne  cherchent  que 
les  gens  sans  conscience,  sans  honneur. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Qu'est-ce  que  vous  dites  donc,  madame Brachel? 

MADAME     BRACHET. 

Je  ne  pense  pas  à  Prosper  j  je  parle  en  général. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Prusper  est  magistrat  ;  on  lui  dit  de  poursuivre  ,  il  poursuit.  C'est 
son  devoir,  cela  ne  le  regarde  pas. 

MADAME    BRACHET. 

Quand  on  a  un  bon  cœur  cependant. 

MADAME     DUTILLEUL. 

11  ne  faut  pas  de  cœur  pour  cela.  Il  y  a  longtemps  que,  sans 
s'attendre  à  rien,  il  s'amusait  déjà  à  faire  des  actes  d'accusation  ù 
propos  de  crimes  qu'il  inventait  lui-même  j  tout  était  supposé  ,  les 
pièces  de  conviction,  les  témoins  à  charge  j  il  n'y  manquait  que  le 
coupable. 

MADAMF.     BliACHET. 

C'est  ce  qui  manque  à  bien  des  procès.  Dans  les  temps  de  révo- 
lution, lesplus  honnêtes  gens  sont  presque  toujours  les  plus  pei- 
sécutés;  et  j'ai  grand'peur  que  la  nouvelle  position  de  votre  (ils 
n'éloigne  de  vous  beaucoup  de  vos  amis. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ke  craignez  donc  pas  cela.  Je  vous  montrerai  la  lettre  de  mon 
frère;  vous  y  verrez  que  c'est  un  ministère  de  confiance  qui  mène 
à  tout  ceux  qui  l'exercent. 

MADAME    BRAtlIET. 

Je  n'ai  pas  voulu  vous  faire  de  peine.  Vous  savez  comme  nous 
nous  parlons  sans  façon  entre  nous  deux. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Je  vous  eu  remercie  ;  et  je  serais  bien  fâchée  qu'il  en  fût  aiilre- 
meul. 


220  REVUE    DE    PAKIS. 

MADAME    BRACHET. 

Au  revoir.  (  Ello  sort.  ) 

MADAME    DUTILLEUL. 

C'est  une  brave  femme  que  celte  M""=  Brachel.  Je  n'avais  pas 
attendu  ce  qu'elle  vient  de  me  dire  pour  en  faire  la  réflexion.  Mon 
frère  est  ambitieux;  il  s'imagine  que  pour  faire  son  chemin  il  suf- 
fit d'avoir  le  pied  dans  l'étrier;  il  faut  encore  du  talent,  et  Prosper 
en  a  si  peu  !  Après  tout,  il  y  en  a  peut-être  beaucoup  qui  n'en  ont 
pas  plus  que  lui  et  qui  réussissent.  La  Providence  est  si  grande  ! 

SCÈNE   III  — M-e   DUTILLEUL,  PROSPER. 

PROSI'KU. 

Ah  !  maman  ,  q\ie  j'ai  donc  le  cœur  gai  !  Je  viens  enfin  de  voir 
monsieur  le  procureur  du  roi.  Il  est  curieux  à  entendre  :  sa  con- 
versation est  si  insiructive  !  Il  m'a  bien  dit  de  ne  pas  me  faire  une 
hydre  de  tout  cela  :  c'est  le  pont  aux  ânes. 

MADAME    DUTILLEHI,. 

Tant  mieux  pour  toi  ,  mon  enfant. 

PROSPER. 

D'abord  ,  tout  ce  qui  n"est  que  crime  ordinaire  ,  comme  vol ,  in- 
cendie, assassinats,  on  peut  traiter  cela  comme  on  veut,  à  sa  fan- 
taisie, sans  se  fatiguer;  c'est  de  très-peu  d'importance,  personne 
n'y  prend  garde.  11  n'y  a  donc  réellement  que  les  délits  politiques 
qui  demandent  du  .soin.  Vous  allez  croire  que  c'est  la  mer  à  boire, 
eh  bien  !  ])our  les  délits  politiques,  on  a  des  protocoles  tout  faits. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Je  disais  aussi  :  Mais  tous  ces  accusateurs  publics  ont  l'air  de 
dire  la  même  chose. 

PROSPER. 

Maman,  il  ne  faut  pas  nous  appeler  accusateurs  publics;  c'est 
révolutionnaire. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Il  est  vrai  que  beaucoup  de  gens  s'imaginent  encore  qu'il  faut 
avoir  un  cœur  de  tigre  pour  faire  ce  métier-là. 

PROSPER. 

Un  procureur  du  roi  comme  le  nôtre,  par  exemple,  qui  ne  vit 
que  de  lait  ! 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ah    c'est  drôle. 


PROVERBE.  221 

PROSFER. 

Aussi  esl-il  doux  comme  un  agneau;  mais  jusqu'à  son  dernier 
soupir  il  défendra  la  monarchie  actuelle  ,  comme  il  a  défendu  Tau- 
tre.  11  n'y  a  pas  de  lois  ,  il  n'y  a  pas  de  cliarte  qui  puisse  l'arrêter. 
Il  m'a  dit  là-dessus  un  mot  sans  réplique  que  je  lui  ai  demandé  la 
permission  d'écrire  pour  ne  pas  l'oublier.  C'est  une  révélation  tout 
entière.  (  //  tire  un  fiapier  de  sa  poche.  )  Tenez  ,  le  voici  : 

«  Le  pouvoir  ne  ptut  pas  rester  désarmé  en  présence  des  factions 
»   qui  conspirent  sa  perte.  « 

MADAME    DDTII.LEUL. 

T'en  serviras-tu? 

PR03PER. 

Je  le  crois  bien  ;  je  le  mettrai  partout.  Je  l'ai  déjà  lu  à  ma  sœur. 

MADAME     DUTILLEUL. 

Comment  le  trouve-t-elle? 

PROSl-ER. 

Elle  ne  m'en  a  pas  paru  aussi  enthousiasmée  que  je  l'aurais  cru. 
Cela  tient  peut-être  à  ce  qu'elle  est  malade.  C'est  dommage  dans  ce 
moment-ci,  car  vous  ne  savez  pas  tout  :  je  suis  chargé  de  poursui- 
vre notre  journal  légitimiste. 

MADAME    DUTILLEDL. 

Déjà! 

PROSPER. 

Oui ,  maman.  Je  vous  dis  q[ue  monsieur  le  procureur  du  roi  veut 
me  combler.  Pour  mon  début ,  un  procès  d'opinion  ! 

MADAME    DUT.'LLEUL. 

Tu  ne  crains  pas  que  ce  ne  soit  bien  fort  pour  commencer. 

PROSPER. 

Du  tout ,  du  tout;  n'ayez  donc  pas  peur.  Monsieur  le  procureur 
du  roi  me  donnera  des  conseils;  et  ma  sœur,  qui  a  tant  de  verve 
quand  elle  veut,  m'a  promis  de  s'en  mêler  aussi. 

MADAME    DOTILLEUL. 

S'il  ne  s'agissait  pas  de  politique.. . 

PROSPER. 

On  peut  tout  faire  entrer  dans  un  procès  politique  aujourd'hui- 

MADAME    DUTILLEUL. 

On  ne  peut  pas  faire  entrer  des  commérages. 

PROSPER. 

Voyez  donc  à  Pari.s  ;  ils  ne  font  pas  autre  chose.  Je  vous  promets 
d'obtenir  une  bonne  condamnation. 

3  ig. 


222  REVUE     DE    PARIS. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ne  te  flatte  pas  trop  d'ayance. 

niOSPER. 

Celu  me  ferait  tant  d'honneur  ! 

MADAME    DUTILLEUL. 

J'entends  bien  ^  mais  si  par  hasard  les  accusés  étaient  absous,  je 
te  connais ,  tu  n'es  pas  fort,  cela  serait  capable  de  te  rendre  malade. 

PI105PER. 

Ils  ne  peuvent  pas  être  absous  ,  maman. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ils  peuvent  être  condamnés  à  peu  de  chose. 

PROSPER. 

J'appellerais  à  miiiimâ. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Qu'est-ce  que  c'est  qu'à  miinmâ  ? 

PROSPER. 

Vous  ne  savez  pas  ce  que  veut  dire  à  rrti/jma.'*  C'est  appeler  d'une 
petite  peine  à  une  plus  considérable. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Ah!  fi  doncj  c'est  de  l'acharnement ,  ce  me  semble. 

PROSPER. 

Fi  donc  à  ininùnâ  !  Vous  vous  y  connaissez  !  Il  n'y  a  rien  au  con- 
traire qui  vous  recommande  davantage.  Quand  il  est  question  d'a- 
vancement, c'est  toujours  par  les  substituts  qui  ont  appelé  à  vii- 
nimâ? (\yCon  commence. 

MADAME     DUTILLEUL. 

En  tout  je  n'aime  pas  qu'on  fasse  plus  que  son  devoir. 

PROSPEH. 

Pensez-vous  que  ce  sera  encore  Justin  que  j'aurai  pour  adver- 
saire,  lui  qui  a  gagné  contre  moi  les  trois  seuls  procès  que  j'aie 
plaides!  A  coup  sûr,  je  ferai  du  pire  que  je  pourrai  pour  me 
venger  d'un  journal  qui  a  eu  l'audace  de  le  prendre  pour  défenseur. 

MADAME    DUTILLEUL. 

C'est  ici  le  seul  qui  ait  des  moyens. 

PROSPER. 

Allons,  maman,  vous  allez  faire  son  éloge  parce  qnejele  déteste 
à  la  mort.  En  définitive,  ce  n'est  qu'un  avocat. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Uu  avocat  de  talent  au  moins. 


PROVERBE. 


223: 


PUOSPEU. 

Bien  ohligé  ! 

MADAME    DUTILLEllL. 

Ah  ça  !  est-ce  que  je  ne  pourrai  plus  parler  chei  moi  ?  Il  ne  man- 
querait que  cela  !  Oui,  je  dis  que  Justin  a  du  talent  ,  et  qu'il  ne  te 
sulFira  pas  de  le  vouloir  pour  le  faire  condamner.  J'ai  bien  le  droit 
de  dire  ce  que  je  pense. 

PROSPER. 

Je  n'en  vois  pas  la  nécessité. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Je  m'en  vas.  Encore  un  peu,  je  crois  que  tn  m'interdirais  la 
parole. 

(Elle  sort.) 

PROSPER. 

Que  c'est  ennuyeux ,  les  familles  ,  pour  un  Lomme  public  !  Com- 
ment, je  sortirai  d'un  tribunal  où  j'aurai  fait  prononcer  une  peine 
capitale  peut-être,  pour  venir  me  remettre  en  lutèle  auprès  de  ma 
mère!  C'est  insoutenable,  c'est  faux,  c'est  ridicule.  Un  magistrat 
doit  être  indépendant,  n'obéir  qu'à  sa  conscience  et  aux  ordres 
qu'il  reçoit  de  ses  supérieurs. 

SCÈr»iE  IV.  —  MARIE-JEANNE  ,  PROSPER. 

MARIE-JEANNE  ,  Ù  la  pOfte. 

Monsieur  Prosper,  comment  faut-il  vous  remettre  iine  lettre  à 
présent  ? 

PROSPER. 

11  faut  mêla  remettre  sans  m'appeler  monsieur  Prosper,  et  dire  : 
«  Monsieur,  voici  une  lettre  pour  monsieur.  » 

MARIE-JEANNE. 

Monsieur,  voici  une  lettre  pour  monsieur. 

PROSPER. 

Il  faut  avancer. 

MARIE-JEANNE. 

Je  n'ose. 

PROSPER. 

Comment ,  tu  n'oses  ! 

MARIE-Jl  ANNE. 

M'"i=  Dulillcul  dit  qu'il  faut  se  mélicr  de  vous. 


224  REVUE     DE    PARIS. 

PR05PEU. 

Est-ce  que  tu  as  parlé  de  quelque  chose  à  ma  mère? 

MARTE-JEANNE. 

Je  m'en  serais  bien  gardée.  Elle  n'aurait  eu  qu'à  le  répéter  à 
Gauthier ,  il  en  aurait  cru  plus  qu'il  n'y  en  a  ;  j'aimerais  mieux 
mourir. 

PROSPER. 

Ah!  dam,  Marie-Jeanne,  c'est  que  je  suis  magistrat  à  l'heure 
qu'il  est  j  et  un  magistrat,  ce  n'est  plus  comme  un  autre  homme. 

MARIE-JEANNE. 

Bah! 

PROSPER. 

Non,  Marie-Jeanne.  Un  magistrat  doit  cacher  tout  ce  qu'il  fait  , 
afin  d'être  irréprochable. 

MAHIE-JEANNE. 

Irréprochable  ! 

PROSPER. 

C'est-à-dire  qu'il  doit  prendre  encore  plus  de  précautions  que 
quand  il  n'était  qu'avocat.  Un  avocat  qui  embrasse  la  servante  de  sa 
mère  ,  on  ne  fait  qu'en  rire  ;  mais  quand  c'est,  un  magistrat,  on 
dit  :  Ah  !  ah  !  Tu  conç  ois  la  différence. 

MAUIE-JEANNE. 

Ça  fait  que  vous  ne  me  tourmenterez  plus  ? 

PROSPER. 

Seulement  il  ne  faudra  plus  que  tu  te  défendes  ni  que  tu  cries 
comme  tu  faisais  autrefois. 

MARIE-JEANNE, 

Je  crierai  plus  fort,  au  contraire. 

PROSPER  ,  àlciuint  la  voix. 

Et  moi  je  redeviendrai  magistrat ,  entends-tu  ?  et  je  te  deman- 
derai pourquoi  tu  cries  ;  et  cela  devant  tout  le  monde  ,  en  t'accusant 
de  vouloir  exciter  du  scandale. 

MARIE-JEANNE. 

Du  scandale  ! 

PROSPER. 

Il  ne  faut  plus  badiner  avec  moi. 

MARLE-JEANNE. 

Je  ne  demande  pas  mieux. 

PROSPER. 

Tu  me  verras  au  tribunal ,  c'est  là  que  je  serai  imposant.  Il  n'y 


PROVERBE.  225 

a  pas  à  dire,  j'ai  la  premiT're  place,  je  parle  tant  que  je  veux; 
personne  n'a  le  droit  de  m'inlerronipre ,  on  est  forcé  de  m'écouter 
comme  un  oracle.  Une  pauvre  fille  comme  toi ,  si  je  me  le  mettais 
bien  dans  la  tète ,  pourrait  passer  un  bien  mauvais  quart  d'heure , 
crois-moi. 

MARIE-JEANNE. 

Quand  on  n'est  pas  coupable. 

PKOsrEn. 
Est-ce  que  tu  t'y  connais,  toi?   Il  n'y  a  que  les  magistrats  qui 
puissent  distinguer  ce  qui  est  coupable  de  ce  qui  ne  l'est  pas. 

MARIE-JEANNE. 

Ne  m'asticotez  pas  toujours  ;  ce  n'est  pas  moi  qui  irai  vous 
cbercher.  Vous  voulez  me  mettre  à  mal;  et  si  je  me  regimbe  pour 
rester  honnête  fille  ,  vous  me  ferez  passer  un  mauvais  quart  d'heure. 
Si  c'est  là  votre  justice  ,  elle  est  belle. 

PROSPER. 

Parce  que  tu  es  une  sotte.  Ne  devrais-tu  pas  être  reconnaissante 
de  voir  que  'hialgré  mes  dignités  ,  je  veuille  bien  jouer  encore  avec 
toi  comme  un  simple  particulier  ?  Laisse  là  ton  Gauthier ,  qui  n'est 
qu'un  butor,  et  sois  gentille.  Tu  es  bien  jeune  encore;  tu  ne  sais  pas 
ce  qui  peut  t'arriver;  il  est  toujours  bon  d  avoir  un  magistrat  dans  sa 
manche. 

MARIK-JEANNE. 

Ah  ça!  qu'est-ce  que  vous  dites  donc  là  ,  monsieur  ?  Un 
magistrat  dans  ma  manche  !  Et-cc  qu'on  doit  tenir  des  propos  comme 
ça  vis-à-vis  d'une  fille  qui  a  del'honueur? 

PROSl'ER. 

Que  tu  es  niaise  ! 

MARIE-JEANNE. 

Pas  si  niaise  que  vous  le  voudriez  bien.  C'est  vrai  que  je  me  suis 
laissée  embrasser  par  vous  plus  que  je  n'aurais  dû  ;  mais  je  croyais 
toujours  que  c'était  pour  la  dernière  fois.  A  présent  que  je  vois  que 
vous  voulez  que  ca  recommence  comme  de  plus  belle  , je  vous  dis 
que  non.  C'est  fini ,  bien  fini,  parce  que  ça  ne  m'a  jamais  fait  plaisir. 

PHOSPBR. 

fia  te  fait  plus  de  plaisir  avec  ton  Gauthier  ,  apparemment. 

MARIE-JEANNE. 

11  n'y  a  pas  de  comparaison  ,  et  pourtant  il  ne  m'a  encore  cm- 


Î26 


REVUE    DE    PARIS. 


brassée  que  par  gage  ,  à  la  main  cliaude  ,  quand  j'étais  condamnée 
à  ça  par  tout  le  monde.  11  n'oserait  pas  en  cachette. 

PRObPER. 

Cestbon.  ' 

MARIE-JEANNE. 

Est-ce  que  vous  allez  lui  en  vouloir  à  son  tour  ? 

PKOSPER. 

Cest  bon  ,  te  dis-je. 
SCÈNE  Y.— PROSPER  MARIE-JEANNE,  GAUTHIER. 

MARIE-JEANNE. 

Viens  donc,  Gauthier  V'ià-t-il  pas  M.  Prosperqui  est  en  train  de 
t'en  vouloir  ! 

CAUTUIER. 

Eb  bien  !  qu'il  m'en  veuille  ;  je  ne  peux  pas  l'empèclier. 

PROSPER. 

Prenez  garde  ,  Gauthier,  à  mesurer  un  pou  plus  vos  paroles  quand 
vous  comparaissez  devant  moi. 

GAUTHIER. 

Je  ne  comparais  pas  ;  je  viens  vous  dire  que  votre  sœur  vous 
demande. 

PROSPER. 

Yous  ne  pouvez  pas  dire  :  Mademoiselle  votre  sœur  ? 

GAUTHIER. 

Ca  allonge. 

PROSPER. 

Comment ,  maraud  ,  ça  allonge  ! 

GAUTHIER. 

Maraud!  vous  m'appelez  maraud  !  C'est  donc  pour  rire  ? 

MAUIE-JEANNE. 

11  m'en  a  dit  bien  d'autres  à  moi. 

GAUTHIER. 

N'allez  pas  prendre  ces  habitudes-l,\  ,  monsieur  Prosper  ;  ce 
n'est  pas  comme  il  faut.  Vous  étiez  bon  enfant,  restez  bon  enfant. 
Moi  qui  vous  mettais  toujours  en  gaieté,  moi  que  vous  poussiez 
eontu:uellenicnt  à  dire  des  bêtises  pour  vous  faire  rire,  à  quoi  ça 
resscmble-t-il  de  m'appeler  maraud  ? 

PROSPER. 

Gauthier,  je  vous  réitèrel'ordre  d'être  plus  respectueux  à  l'avenir. 


PROVKRBE.  m 

GADTIIIER. 

Dès  que  c'est  comme  ça ,  tant  pis  pour  vous  5  ça  me  reposera.  11 
y  avait  bien  des  etoses  que  je  faisais  par  amitié,  et  qu'à  coup  sûr 
je  ne  ferai  plus  par  respect.  On  ne  manque  pas  d'apolliicaires  po)ir 
mettre  des  sangsues;  on  trouve  aussi  des  garde-malades  dont  le 
métier  est  de  passer  des  nuits  j  je  serais  bien  sot  de  m'exténuer. 
3e  vous  respecterai,  monsieur  Prosper,  ne  craignez  rien  ,  je  vous 
respecterai  ,  mais  je  ne  ferai  ensuite  que  ce  qui  me  regarde. 

PROSPER. 

Vous  ferez  ce  qu'on  vous  dira  de  faire. 

G.iUTniER. 

Tant  que  ça  me  conviendra;  et  si  ça  ne  me  convient  pas,  je  quit- 
terai la  maison,  et  de  plus  j'emmènerai  Marie- Jeanne  ;  et  vous 
tomberez  dans  les  domestiques  nouveaux ,  et  vous  verrez  ce  que 
c'est. 

PROSPER. 

Mais  ,  imbécile  que  tu  es  ,  tu  ne  veux  donc  pas  comprendre  que 
je  suis  devenu  magistrat? 

G-\ltIHIER. 

Eh  !  qucst-ce  que  ça  me  fait  à  moi  que  vous  soyez  devenu  ma- 
gistrat ?  Tous  les  magistrats  ,  avec  la  meilleure  envie  du  monde  , 
ne  pourraient  pas  m'ôter  un  cheveu  de  la  tête.  Magistral  !  magis- 
trat! Ça  serait  beau  si  les  magistrats  pouvaient  faire  tout  ce  qu'ils 
voudraient. 

PROSPER. 

Gauthier,  prenez  garde  d'ajouter  un  mot  de  plus. 

MARIE-JEANNE. 

Mon  Dieu  !  Gauthier  ,  n'ajoute  pas  un  mot  de  plus. 

GAUTHIER. 

Laisse-moi  donc  tranquille.  Pardine!  la  maison  irait  joliment  si 
on  se  mettait  à  trembler  comme  toi.  Mon  père  disait  bien  :  »  Don- 
nez un  bâton  à  un  enfant  pour  se  défendre  des  chiens  enragés, 
il  battra  tout  le  monde.  »  Avec  leurs  places ,  ils  sont  de  même. 

PROSPER. 

11  est  impossible  que  ce  drôle-là  ne  soit  pas  de  quelque  associa- 
tion secrète. 

GAUTIirER. 

Association  secrète! 


228  REVUE    DE    PARIS. 

PROSPER. 

Je  finirai  par  le  découvrir  j  et  alors  gare  à  vous  ,  Gauthier. 

GAUTHIER. 

Vous  me  parlez  peut-être  le  patois  des  tribunaux  ;  je  n'y  com- 
prends rien.  Mais  si  vous  êtes  vraiment  devenu  aussi  méchant  que 
vous  voulez  en  avoir  l'air  ,  je  vous  dis  que  je  ne  vous  crains  point. 
Mon  cousin  ,  qui  était  chez  le  préfet,  a  été  renvoyé  sans  rime  ni 
raison  5  on  voulait  encore  lui  retenir  ses  gages.  U  n'a  pas  été  par 
quatre  chemins  :  sans  faire  ni  une  ni  deux,  il  s'est  adressé  à 
M.Justin,  qui  a  Làclé  un  papier  par  lequel  le  préfet  a  bien  clé 
obligé  de  payer,  tout  préfet  qu'il  est;  parce  qu'on  a  beau  faire  ,  il 
y  a  encore  des  lois. 

PROSPER,  à imrt  en  s'en  allant. 

C'est  bien  là  le  malheur  j  la  légalité  nous  tue.  (Il  sort.) 

SCÈNE  YI.  — GAUTHIER,  MARIE-JEANNE. 

MARIE- JEANNE. 

Je  tremble,  Gauthier. 

GAUTHIER. 

Parce  que  tu  le  veux  bien. 

MARIE-JEANNE. 

On  ne  change  pas  comme  M.  Prosper  sans  vouloir  aller  loin, 

GAUTHIER. 

Qu'il  aille  au  diable  s'il  le  veut  j  qu'est-ce  que  ça  te  fait  ? 

MARIE-JEANNE. 

Ca  fait  toujours.  Quelqu'un  qu'on  connaît  depuis  si  long-temps. 

GAITTHIER. 

A  présent ,  moi ,  c'est  comme  si  je  ne  l'avais  jamais  connu.  Il  se 
moque  de  nous.  Drôle!  maraud  .'est-ce  que  c'est  là  comme  il  devrait 
me  parler?  J'aimerais  encore  mieux  être  un  maraud  qu'un  douillet 
comme  lui  :  à  la  moindre  chose  qu'il  a ,  on  dirait  d'un  enfant.  Que 
je  voudrais  lui  revoir  ses  douleurs  d'entrailles!  il  aurait  beau  m'ap- 
peler,  monsieur  le  substitut,  du  diantre  si  je  bougeais. 

MARIE-JEANNE. 

Tu  ne  le  laisserais  pas  là  ,  Gauthier. 

GAUTHIER. 

Je  le  laisserais  là.  T'es  bonne,  toij  puisqu'il  est  aussi  ingrat, 
ma  foi ,  qu'il  se  soigne  tout  seul. 


PROVF.RBE.  229 

MAIltE-JEANNE. 

Alors  j'aimerais  mieux  quitter  la  maison ,  vois-lu  ?  parce  que  de 
l'entendre  souffrir  sans  secours  ,  je  sens  que  ça  me  ferait  encore  de  la 
peine. 

GAUTHIER  ,  avec  ironie. 

Quand  on  est  si  sensible  ,  on  y  va  soi-même. 

MARIE-JEANNE. 

Oh  bien  !  oui  ;  à  présent  moins  que  jamais  :  car  je  ne  t'ai  jamais 
avoué  une  chose  ,  Gauthier. 

GAUTUrEB. 

Qu'est-ce  que  c'est  donc  ? 

MAIUE-JEANNE. 

Tu  ne  le  fâcheras  pas  ? 

GAUTHIER. 

Dis  toujours. 

MARIE-JEANÎfE. 

Tu  vas  te  fâcher ,  j'en  suis  sûre. 

GAUTnrEH. 
Allons  ,  voyons  ,  parle. 

MAHIE-JEANXE. 

Eh  bien  !  depuis  queuque  temps  il  m'embrassait. 

GAUTHIER. 

Qui?  M.  Prospcr? 

MARIE-JEANNE, 

Oui ,  Gauthier  ;  mais  malgré  moi ,  bien  malgré  moi ,  je  t'assure. 
La  preuve  ,  c'est  que  je  criais.  Mais  ne  v'ià-t-il  pas  une  autre  his- 
toire? A  présent  il  veut  toujours  continuer  à  m'embrasser ,  mais , 
comme  il  est  magistrat ,  il  ne  veut  plus  que  je  crie  ,  ou  sans  ra  il 
me  fera  passer  un  mauvais  quart  d'heure. 

GAUTHIER. 

Ah  ça!  mais  ça  devient  trop  fort.  Et  pourquoi  me  dis-tu  ra  si 
tard? 

MARIE-JEANNE. 

Parce  que  VOUS  étiez  bien  ensemble  j  et  que  j'avais  peur  de  vous 
brouiller. 

GAUTHIER  . 

11  n'y  a  plus  à  barguiner  ,  Marie-Jeanne  ;  nous  ne  pouvons  pas 
rester  dans  cette  maison.  Je  dirai  bien  le  pourquoi  à  madame,  elle  ne 
pourra  pas  trouver  que  nous  avons  tort.  Dès  que  M.  Prosper  t'em- 
brasse ,  il  est  capable  de  tout. 

3  an 


2S0  r.KVUE    DE    PARIS. 

SCÈNE  \II.— GAUTHIER  ,  MARIE-JEANNE,  ARMAND, 

ARMAND. 

Bonjour  ,  mes  enfans  j  où  est  donc  votre  maître  ? 

GAUTHIER. 

Cliez  sa  sœur,  monsieur  Armand. 

ARMAND. 

Yoyei  si  je  puis  lui  parler. 

CAUTHrER. 

Oui ,  monsieur  Armand.  (  //  sort  avec  Marie-Jeaime.  ) 

ARMAND. 

Prosper  substitut!  Il  en  a  déjà  lecubinet,  le  buste  obligé,  la 
gravure  du  tableau  de  Pradon  :  rien  n'y  manque.  Quelle  dérision  ! 
Parce  que  ce  gaillard-là  a  un  oncle  intrigant  à  Paris,  il  faut  qu'il 
devienne  magistrat  ici  !  Je  ne  sais  pas  de  quoi  je  m'étonne ,  tout  ne 
se  fait-il  pas  comme  cela  à  présent?  ( //  aperçoit  la  lettre  qve 
Marie-Jeanne  a  apportcc.)y  oici  notre  lettre  ;  monsieur  le  substi- 
tut n'est  guère  curieux;  elle  n'est  pas  encore  décachetée.  Ma  démar- 
che est  toute  d'intérêt  pour  lui.  Pauvre  diable,  il  ne  sait  pas  où  il  va! 

SCÈNE  VIII.  -  ARMAND ,  PROSPEK. 

rnosPEK. 
Bonjour,  mon  cher  Armand. 

ARMAND. 

J'ai  riionneur  de  présenter  mes  très-respectueux  hommages  à 
monsieur  le  substitut  de  monsieur  le  procureur  du  roi. 

PROSPER. 

C'est  drôle  ,  n'est-ce  pas? 

ARMAND, 

Tu  n'as  pas  encore  ouvert  notre  lettre  ? 

PROSPER. 

Notre  lettre  ? 

ARMAND. 

La  lettre  que  voilà. 

PROSPER. 

Qui  donc  me  l'a  écrite  ? 

ARMAND. 

Nous  tous  tes  anciens  camarades. 

PROSPER. 

Ccst  une  lettre  collective? 


PROVERBE.  2âl 

ARMAND. 

Tu  as  Tair  d'avoir  peur.  Rassure-loi,  ce  n'est  point  un  cartel. 

PROSPER. 

Cartel  ou  non  ,  je  ne  reçois  pas  de  lettres  collectives. 

ARMAND. 

En  ce  cas ,  je  vais  la  prendre  ,  et  nous  t'en  enverrons  chacun  une 
copie. 

PROSPER. 

Je  ne  devine  pas  ce  que  vous  pouvez  me  vouloir. 

ARMAND. 

Comme  tu  vas  attaquer  la  liberté  de  la  presse,  nous  te  rendons 
les  sermens  que  tu  nous  avais  faits  de  la  soutenir  avec  nous. 

PRObPER. 

Je  n'attaque  qu'un  journal  légitimiste. 

ARMAND. 

Malin  !  Et  demain  quand  on  te  dira  de  tomber  sur  les  libéraux  ? 

PROSPER.. 

Je  verrai  ce  que  j'aurai  à  faire. 

ARMAND. 

Comment  donc!  mais  te  voilà  ati  grand  complet.  Moi,  simple 
que  j'étais  ,  j'avais  sottement  cru  ])ouvoir  t'ouvrir  les  yeux  sur  ce 
premier  pas  où  tu  t'engages  ,  le  faire  voir  l'inconvénient  d'attacher 
ton  nom  à  une  aussi  triste  époque  que  la  notre  ;  je  suis  fâché  de 
ni'êlre  trompé  Heureusement  j'en  aurai  bientôt  porté  mon  deuil. 
pRospru. 

C'est  donc  un  bien  grand  crime  que  d'accepter  des  fonctions  de 
substitut  ? 

ARMAND. 

Pour  toi  il  ne  peut  pas  y  en  avoir  de  plus  grand  ,  car  c'est  une 
apostasie. 

PROSPER. 

Monsieur,  je  suis   magistrat;  je  ne   puis  pas  écouter  un  pareil 

langage. 

ARMAND. 

Ce  langage,  il  n'y  a  pas  quinze  jours,  était  encore  le  tien. 
Crois-tu  que  ce  soit  pour  t'irriter  que  je  le  rappelle?  C'est  pour 
dissiper  ton  aveuglement  ,  c'est  par  pure  amitié.  Tu  n'as  pas  un 
assez  grand  mérite  pour  que  ta  désertion  nous  paraisse  une  cala- 
mité; nous  t'aimons  même  mieux  pour  persécuteur  que  qui  que  ce 


2S2  BEVUE    DE    PARIS. 

soit.  Mais  nous  sommes  tous  du  même  âge,  nous  vieillirons  ensem- 
ble :  pourquoi  élever  à  jamais  une  barrière  entre  nous? 

PROSPER. 

A  jamais!  parce  que  j'aurai  prêté  mon  ministère  à  un  gouverne- 
ment établi ,  à  un  gouvernement  reconnu,  à  un  gouvernement  qui 
a  l'assentiment  de  la  France  entière  ? 

ARMAND. 

La  France  entière  veut  avant  tout  les  libertés  qu'elle  a  conqui- 
ses. 

PnOSPER. 

Le  pouvoir  ne  peut  pas  non  plus  rester  désarme  en  présence  des 
factions  qui  conspirent  sa  perte. 

ARMAND. 

Pauvre  pouvoir  en  effet  qui  n'a  pour  se  défendre  que  l'armée, 
le  budget ,  la  nomination  à  toutes  les  places  ,  à  tout  ce  qu'on  appelle 
honneurs  et  dignités  ;  et  de  plus  une  police  qui  résume  en  elle  seule 
les  roueries  de   tous  les  régimes.  C'est  un  pouvoir  bien  à  plaindre. 

ruOSÎ'ER. 

Qu'est-ce  que  tout  cela  sans  l'opinion  publique? 
ARMAND,   riant. 

Un  gouvernement  qui  a  l'assentiment  général  sauf  ro[)inion  pu- 
blique! Ah  !  je  t'en  prie  ,  Prosper,  tâche  donc  de  faire  entrer  cela 
dans  ton  réquisitoire. 

PROSPER. 

Avec  vosjournaux,  vos  pamphlets  et  vos  caricatures,  voiis  démoli- 
riez le  monde.  Je  défie  aucun  gouvernement  de  résister  à  la  légis- 
lation que  nous  avons. 

ARMAND. 

Tu  vas  au  plus  court  )  il  faut  mettre  la  loi  hors  la  loi. 

PROSPER. 

Tu  ne  peux  pas  te  figurer  combien  tes  plaisanteries  me  paraissent 
de  mauvais  goût. 

ARMAND. 

C'est  la  grâce  qui  opère  ;  il  ne  faut  pas  t'en  plaindre.  Tu  dois 
désormais  trouver  ridicules  toutes  les  personnes  qui  ont  des  con- 
victions. 

PROSPER. 

Est-ce  à  dire  que  je  n'en  ai  pas,  moi  ? 

ARMAND. 

Tu  n'as  rien  ,  mon  cher ,  tu  ne  sais  rien  ;  tu  ne  t'es  jamais  douté 


PROVERBE.  2â3 

(le  rien.  Te  voilà  lancé  par  ton  procureur  du  roi ,  et  déjà  tu  brûles 
de  t'attaquer  à  deux  des  plus  honnêtes  gens  du  pays  ,  auxquels  tu 
dois  également  des  égards  :  le  premier ,  l'auteur  de  l'article  ,  parce 
que  c'est  un  de  nos  anciens  professeurs;  et  l'autre... 

PROSPER. 

Il  n'y  en  a  pas  d'autre. 

ARMAND. 

Vois  comme  tu  es  bien  instruit!  Tu  n'as  qu'à  triompher,  par 
hasard  dans  ton  réquisitoire  de  début ,  faire  condamner  ton  ad- 
versaire à  l'amende  la  plus  forte  possible,  tu  seras  bien  content  :  qui 
crois-tu  qui  la  paiera  ?  Ton  beau-père  futur,  M.  Bulard,  qui  est 
le  plus  fort  actionnaire  du  journal  qu'on  t'a  donné  mission  de  pul- 
Tériser.  Arrange-toi  à  présent,  je  m'en  moque.         (//  sort.  ) 

PROSPER. 

Quelle  singulière  engeance  que  ces  libéraux!  Au  lieu  d'être  en- 
chantés de  voir  s'élever  un  des  leurs ,  ce  qui  est  tout  naturel,  ils  ont 
l'air  de  me  porter  envie.  Je  n'y  conçois  rien.  Il  est  toujours  hono- 
rable d'être  investi  de  la  confiance  d'un  gouvernement  ;  d'ailleurs 
j'aime  celui-ci.  Que  peut-on  lui  reprocher?  qu'a-til  fait  depuis 
qu'il  est  là?  Rien  que  de  chercher  à  s'établir  envers  et  contre  tous. 
S'il  s'est  fourvoyé  ,  cela  le  regarde.  Pourquoi  donc  se  déchaîner  con- 
tre lui?  Les  factions  sont  vraiment  bien  sottes. 

SCÈNE  IX.  —  PROSPER ,  Mme  DUTILLEUL,  LE  PRÉSIDENT. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Prosper,  dis-moi  donc  un  peu  où  tu  as  envoyé  Marie-Jeanne  et 
Gauthier  ? 

PROSPER. 

Nulle  part,  maman. 

MADAME   DUTILLCUL. 

Voici  pourtant  monsieur  le  président  qui  s'est  donné  la  peine  de 
monter  en  haut ,  faute  d'avoir  trouvé  quelqu'un  pour  lui  indiquer 
ton   nouveau  cabinet. 

LE  PRÉSIDENT. 

J'étais  H  la  campagne ,  mon  cher  Prosper ,  quand  vous  êtes  passé 
cheï  moi  j  c'est  ce  qui  m'a  privé  du  plaisir  de  vous  voir.  Je  viens 
uie  féliciter  avec  vous  des  relations  que  nous  allons  avoir  ensemble. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Je  ne  sais  pas  si  nous  devons  nous  en  féliciter ,  nous ,   monsieur 
3  20. 


2§4  REVUE    DE    PARIS. 

le  président  J  ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'est  que  ça  fait  bien  du  remue- 
niénage  dans  une  maison. 

PROSPER. 

Maman,   monsieur  le   président  n'a  pas   besoin     de    savoir... 

MADAME    DIITILLEUL. 

Bast,  bast,  je  connaissais  monsieur  le  président  avant  que  lu 
fusses  au  monde.  C'était  l'ami  de  ton  père  j  je  ne  me  gêne  pas  avec 
lui. 

TROSPER. 

Maman ,  c'est  pour  moi  que  monsieur  le  président  a  eu  la  bonté 
de  se  déranger. 

LE  PRESIDENT. 

Eh  bien!  mon  cher  ami,  au  lieu  d'un  plaisir  j'en  ai  deux.  J'ai 
toujours  eu  beaucoup  d'estime  pour  madame  votre  mère. 

MADAME   DUTILLEIII.. 

Dites-lui  donc,  monsieur  le  président ,  qu'il  n'est  pas  sorti  de 
la  côte  d'Adam  non  plus.  11  est  infatué  de  sa  subslituerie  au  point 
de  croire  qu'il  peut  faire  la  leçon  à  tout  le  monde. 

PROSPER. 

Je  demande  à  monsieur  le  président  s'il  me  sera  jamais  possible 
de  me  regarder  comme  un  magistrat  tant  que  ma  mère  continuera 
de  me  traiter  comme  un  petit  garçon? 

MADAME   DUXILLEUL. 

Mais  tu  serais  pape  que  tu  serais  toujours  mon  fils.  Au  surplus  , 
ta  sœur  ne  veut  passe  mêler  de  ce  que  tu  sais  bien ,  et  elle  a  raison . 
C'est  une  indignité  que  de  vouloir  faire  condamner  des  gens  parce 
qu'ils  disent  ce  qu'ils  pensent  :  cela  ne  s'est  jamais  vu. 

LE  PRÉSIDENT. 

Je  n'en  jurerais  pas. 

MADAME  DUTILLEUE. 

Tant  pis  alors  pour  ceux   qui  s'y  prêtent.  [Elle sort.) 

SCÈNE  X.-  LE  PRÉSIDENT,   PROSPER. 

PROSPER. 

Auprès  devons,  monsieur  le  président,  je  n'ai  pas  besoin  d'ex- 
cuser ma  mère;  vous  savez  combien  elle  est  tranchante  dans  ses  dé- 
cisions. 


PROVERBE.  2B5 

I.E  l'UÉSlDENT. 

^ous  tenez  Jonc  beaucoup  à  faire  condamner  ce  pauvre  journal? 

l'ROSPr.R. 

Je  tiens  à  avoir  un  début  brillant  j  c'est  bien  le  moins  :  quand 
ce  ne  serait  que  par  égard  pour  mon  oncle. 

lE  I"R1?S1DENT. 

U  J  aurait  quelques  réflexions  à  faire. 

PROSPER. 

Aussi  je  ne  réfléchis  qu'aux  moyens  que  j'emploierai  pour 
réussir. 

LE    PRESIDENT. 

Ce  journal  est  en  général  assez  sagement  rédigé;  sa  discussion 
ne  sort  pas  d'une  polémique  décente. 

PPOSPER. 

r.'est  égal,  monsieur  le  président,  dès  qu'il  discute  ,  il  est  cou- 
pable.  S'il  n'y  avait  pas  de  jury  ! 

LE  PRÉSIDENT. 

Dans  les  causes  politiques  il  nous  tire  souvent  d'un  grand  em- 
barras. 

PROSPER. 

Je  ne  vois  pas  d'embarras.  Le  ministère  public  accuse  ,  le  tribu- 
nal condamne  :  il  n'y  a  rien  de  plus  simple.  Le  jury  n'est  qu'une 
superfétation. 

LE  PRÉSIDENT. 

Je  ne  vous  croyais  pas  aussi  avancé. 

PROSPER. 

Comment!  monsieur  le  président,  des  gens  qui  demandent  à 
quoi  nous  a  servi  de  faire  une  révolution  pour  voir  la  capitale  en- 
tourée de  bastions  prêts  à  la  foudroyer  !  Oii  sont-ils  ces  bastions? 
où  sont-ils?  Que  quelqu'un  me  fasse  le  plaisir  de  me  dire  où  ils  sont- 
Avant  d'accuser  le  pouvoir  de  viser  à  la  tyrannie,  encore  faudrait- 
il  que  cette  tyrannie  ,  fût  manifeste  ;  qu'une  partie  de  la  capitale  eût 
été  réduite  en  cendres;  que  toutes  les  garanties  sur  lesquelles  le  pays 
a  droit  de  compter  lui  eussent  été  enlevées  par  la  ruse  ou  par  la 
violence.  Y  a-t-il  quelque  cbosedecela?  Certainement  si  la  terreur 
était  organisée,  s'il  n'y  avait  plus  moyen  de  se  faire  entendre,  je 
ne  trouverais  rien  à  blâmer  dans  les  récriminations  de  la  presse, 
je  serais  des  premiers  à  lui  applaudir  ,  à  l'encourager  ,  à  la  stimuler 
même ,  car  j'aime  la  liberté  de  la  presse.  Mais  quand  elle  évoque 


286  REVUE    DE    PARIS. 

des  fantômes,  quand  elle  feint  des  craintes  ridicules  pour  alarmer 
le  pays  je  dis  que  ses  reproches  sont  des  injures  ,  ses  prévisions  des 
crimes. 

LE  PRl'siDENT. 

Mon  cher  monsieur  Dutilleul ,  j'étais  très-lié  avec  monsieur 
votre  père,  c'était  un  homme  de  sens;  permettez-vous  que  je  vous 
parle  comme  je  suppose  qu'il  vous  aurait  parlé? 

PROSPER. 

Est-ce  que  vous  trouvez  quelque  chose  à  redire  à  la  tirade  que  je 
viens  d'improviser  ? 

LE     PniisiDENT. 

Je  suis  un  peu  blasé  en  fait  de  tirades.  Ce  que  j'estime  avant 
tout,  c'est  l'équité.  Je  ne  dis  pas  la  justice,  et  vous  me  comprenez 
sans  doute.  Dans  les  temps  de  parti ,  la  justice  est  variable  ;  l'équité 
du  magistrat  raffermit  la  société.  Un  réquisitoire,  après  tout,  ne 
doit  pas  absolument  ressembler  un  à  accès  d'épilepsie.  Blâmez  si 
vous  trouvez  à  blâmer;  mais  ne  vous  acharnez  pas.  11  faut  prendre 
garde  de  vous  attacher  un  grelot  qui  ferait  fuir  les  gens  à  votre  ap- 
proche. 

PROSPER. 

Si  ce  grelot  pouvait  se  faire  entendre  jusqu'àParis  !...  D'abord  je 
déclare  que  je  ne  veux  pas  mourir  substitut. 

LE  PRÉSIDENT. 

Attendez  au  moins  \ine  occasion  plus  honorable  de  gagner  vos 
éperons. 

PROSPER. 

Tout  le  monde  sait  bien,  monsieur  le  président,  que  vous  êtes 
légitimiste. 

LE    PRÉSIDENT. 

Ah!  jesuis  légitimiste. 

l'ROSPER. 

Prenez  bien  garde,  monsieur  le  président,  que  je  suis  loin  de 
vous  en  faire  un  crime, 

LE    PRÉSIDENT. 

Je  vous  en  sais  beaucoup  de  gré  :  mais,  si  vous  ne  m'en  faites 
pas  un  crime  ,  pourquoi  en  faites-vous  un  crime  à   ce  journal  ? 

PROSPER. 

Parce  ce  que  monsieur  le  procureur  du  roi  dit  qu'un  journal  a 
de»  abonnés,  et  que  ce  n'est  pus  comme  un  individu. 


PROVERBE. 


237 


tE  PllialDENT. 

Tant  que  la  liberté  de  la  presse  existera,  monsieur  le  procureur 
(lu  roi  n'oserait  pas  dire  cela  dans  un  réquisitoire, 

PROSIT.R. 

Qu'est-ce  donc  qu'on  peut  dire  alors  ? 

LB  PRESIDENT. 

Dans  Taffiiire  dont  vous  êtes  chargé  ,  je  n'en  sais  rien  ;  je  vous 
parle  comme  à  mon  fils  J  je  serais  fâché  de  vous  voir  copier  tous  les 
Ijavardages  dont  nous  a  assommés  le  ministère  public  depuis  vingt 
ans. 

PnOSPER. 

Est-ce  que  les  réquisitoires  de  la  restauration  pourraient  me  ser- 
vir? Ce  serait  bien  avantageux.  Il  y  avait  tant  d'habiles  gens  à 
cette  époque  ! 

LE  PRESIDENT. 

Fort  habiles  en  effet,  s'ils  ont  voulu  amener  ce  que  nous  avons 
vu.  Quand  on  cède  à  toutesles  fantaisies  d'un  gouvernement ,  quand 
rien  ne  lui  résiste  plus  en  apparence,  il  se  croit  fort;  c'est  le  mo- 
ment où  il  tombe. 

FROSPEn. 

Le  pouvoir  ne  peut  pourtant  pas  rester  désarmé  en  présence  des 
factions  qui  conspirent  sa  perle. 

I.E  PRrSIDENT. 

Je  n'ai  rien  à  vous  répondre.  J'ai  fait  en  mémoire  de  votre  père 
ce  que  ma  conscience  me  dictait.  Votre  serviteur. 

PROSPER. 

Mais,  monsieur  le  président... 

LE  PRÉSIDENT. 

Adieu,  adieu.  {Il sort.) 

PnOSPEK. 

(//  reste  quelque  temps  pensif.  )  La  tête  me  fend  ,  je  ne  sais  où 
j'en  suis.  Son  équité!  sa  conscience  !  Parbleu,  sa  conscience!  si 
j'étais  président ,  j'en  aurais  peut-être  autant  que  lui.  Avec  sa 
conscience,  il  n'en  cherche  pas  moins  à  me  circonvenir  ,  à  m'altirer 
dans  sa  faction.  Qu'il  compte  là-dessus!  Je  ne  suis  ni  pour  le  passé, 
ni  pour  l'avenir  ;  c'est  le  présent  tel  qu'on  le  fera  qui  me  convient. 
Les  légitimistes,  les  anarchistes,  me  sont  également  odieux,  et  je 
compte  bien  m'expliquerlà-dcsstis  de  manière  à  faire  reculer  le  sieur 
Justin.  En  parlant  de  cela,  comment  qualifierai-je  son  client?  11 


ÎS8 


RKVUr.    DE    PARIS. 


a  beau  avoir  été  mon  professeur,  aujourd'hui  c'est  mon  justiciable. 
L'appellcrai-je  le  sieur  un  tel ,  le  prévenu  un  tel ,  l'accusé  un  tel» 
ou  tout  simplement  un  tel  ?  On  ne  peut  m'appeler,  moi ,  que  mon- 
sieur le  substitut;  plus  je  rabaisserai  mon  adversaire,  plus  je  m'é- 
lèverai; c'est  une  espèce  de  fleur  de  rhétorique.  Je  parle  au  nom 
du  roi ,  je  peux  tout  me  permettre.  Qu'est-ce  que  c'est  que  de  mi- 
sérables écrivailleurs  vis  à  vis  d'un  magistrat  du  roi  ?  Des  sycophan- 
tes.  [Il  s'arrête  )  Ah  !  sycophantes  !  Il  faut  que  j'écrive  ce  mot-là  , 
il  est  sonore,  et  peut  trouver  place  quelque  piart.  Cherchons  au" 
paravaut  dans  le  Dictionnaire,  pour  savoir  au  juste  ce  qu'il  veut 
dire.  [Il ouvre  vn  Diciioimaire.  )  Sycophante,  mot  emprunté  du 
grec,  qui  signifie  fourbe,  menteur,  fripon,  délateur^  coquiti. 
Bravo  !  c'est  cela.  Ah  !  monsieur  Justin  ,  vous  ne  l'éviterex  certai- 
nement pas.  Fourbe  ,  menteur  ,  fripon  ,  délateur ,  coquin  !  la  belle 
langue  que  le  grec  !  [Il  se  met  à  écrire.  ) 

SCÈNE  XI.  -  PRCSPER  ,  M.  DULARD. 

M.  BJLABD. 

C'est-moi,  monsieur  Prosper. 

PROSPER. 

Entrez,  monsieur  Bulard;  je  travaillais. 

M. BULARD. 

Je  ne  vous  tiendrai  pas  long-temps  ;  mais  j'ai  cru  que  nous  de- 
vions avoir  une  explication  ensemble  si  vous  1  e  permettiez. 

PROSPEll. 

Donnez-vous  donc  la  peine  de  vous  asseoir  ,  monsieur  Bulard  . 
Vous  allez  sans  doute  me  reprocher  d'avoir  été  long-temps  sans  me 
présenter  chez  vous  ;  les  fonctions  dont  je  suis  honoré  ne  m'ont  pas 
laissé  un  moment  de  libre. 

M.  BBLARD. 

C'est  justement  de  ces  fonctions  que  je  voulais  vous  entretenir. 

PROSPER. 

M'I'-'  Sophie  se  porte  toujours  bien  ? 

M.  BIfLARD. 

Ah!  ma  fille  vous  en  veut.  Qu'est-ce  que  c'est  donc?  Comment! 
accepter  d'être  substitut  sans  nous  en  rien  dire ,  sans  seulement 
nous  écrire  un  mol  pour  demander  si  cela  nous  convenait. 

PROSPER. 

Il  me  semblait  si  naturel  que  cela  vous  convint. 


PROVERBE.  2>>9 

M.     BULARD. 

Mais  c'est  que  pas  du  tout.  Un  gendre  avocat,  c'est  trés-Lono- 
rable  ;  il  n'a  pas  de  causes ,  eli  bien  !  il  n'a  pas  de  causes  5  apparem- 
ment il  ne  veut  pas  en  avoir  ,  cela  ne  regarde  personne.   Ce  n'est 
pas  moi  qui  vous  aurais  chicané  là-dessus  ,  bien  sûr. 
pnosrER. 

Sur  quoi  donc  voulez-vous  me  chicaner? 

M.  BULARD. 

Vous  nous  conveniez  à  ma  femme  et  à  moi  ;  Sophie  disait  bien 
de  temps  en  temps  que  vous  n'étiez  pas  d'une  trop  bonne  santé  , 
mais  sans  que  cela  lui  fît  autrement  de  peine.  Elle  est  si  innocente 
qu'elle  ne  sait  pas  la  conséquence  des  choses. 

PROSPER. 

A  cause  de  cela ,   elle  ne  voudrait  donc  pas  d'un  mari  substitut  ? 

M.  BULARD. 

Je  vous  en  demande  bien  pardon,  monsieur  Prosper;  mais  cela 
ne  nous  parait  pas  un  état  naturel ,  surtout  les  substituts  politiques. 
Si  vous  ne  l'étiez  que  contre  des  voleurs  ,  contre  des  assassins ,  et 
encore  contre  des  assassins  véritables  ,  car  aujourd'hui  on  joue  avec 
tout,  on  se  donnerait  peut-être  le  temps  de  réfléchir.  Mais  s'atta- 
quer à  des  journaux  ,  à  des  journaux  respectables  ! 

PROSPER. 

Oh!  oh!  des  journaux  respectables  !  Vous  êtes  prodigue  de 
grands  mots  ,  monsieur    Bulard. 

M.  EDLARD. 

Après  ma  religion  ,  je  ne  trouve  rien  de  plus  respectable  que  de 
défendre  la  cause  qu'où  a  dans  le  cœur  ,  au  risque  de  ce  qui  pourra 
en  arriver. 

PROSPER. 

Pardon,  pardon;  la  mémoire  me  revient.  N'avez-vous  pas  des  fonds 
dans  notre  feuille  légitimiste  ? 

M. nULARD. 

Quand  cela  serait  ? 

PROSPER. 

Diable  !  c'est  qu'ils  pourraient  bien  être  un  peu  aventurés. 

m.  BITLARD. 

Tenez,  ma  parole  d'honneur  !  rien  ne  me  contrarie  plus  que  de 
vous  voir  faire  le  fanfaion  pour  une  pauvre  petite  place  de  substitut 
qu'on  vous  a  donnée.  Vous  n'avez  pas  vécu  autant  que  moi,  vous 


240  EEVUE    DE    PARIS. 

n'avez  pas  vu  tout  ce  que  j'ai  vu  ,  de  sorte  cpie  vous  pouvez  croire 
qu'il  n'y  a  jamais  rien  eu  de  plus  beau  que  ce  que  vous  voyez.  Il 
s'en  faut  bien  que  cela  me  fasse  le  même  effet,  à  moi.  Vous  êtesjeune 
attendez  un  peu  5  vous  avez  du  temps  devant  vous.  Laissez  passer 
ce  gouvernement-ci ,  laissez-en  passer  un  autre ,  si  c'est  néces- 
saire; à  la  fin  des  fins  ,  peut-être  en  viendra-t-il  un  raisonnable; 
qui  sait? 

PROSPER. 

Oui,  mais  pendant  que  je  laisserai  passer  les  gouvernemens  ,  le 
temps  passera  aussi  pour  moi.  Ce  n'est  pas  là  mon  affaire, 

M. BULABD. 

Je  vous  ai  connu  ne  croyant  pas  que  ceci  pourrait  tenir. 

l'ROSrER. 

Soyez  substitut  seulement  un  jour  ou  deux ,  vous  serez  étonné 
de  ne  plus  croire  un  mot  de  ce  que  vous  aviez  cru  jusque-la.  C'est 
magique  :  j'en  suis  étonné  moi-même. 

M.  BDLABS. 

Mais  enfin  quels  sont  vos  sentimens  actuels  ? 

PROSPER. 

Je  suis  au  gouvernement. 

M.  BULARD. 

A  un  gouvernement  que  vous  savez  pourtant  bien  être  corrup- 
teur. 

PROSPER. 

La  belle  nouvelle!  Sans  doute  il  est  corrupteur;  tous  les  gouver- 
nemens doivent  l'être.  Yous  imaginez-vous  que  ceux  qui  l'avaieut 
précédé  ne  l'étaient  pas? 

M.  BULAUD. 

Dites-moi  alors  à  quoi  cela  leur  a  servi. 

PROSPER ,  se  flottant  les  mains. 
Cela  a  servi  aux  gens  qu'ils  avaient  corrompus  à  se  trouver  tout 
prêts  pour  entourer  leurs  successeurs.  Yoilà  l'essentiel. 

M. BULARD. 

A  la  bonne  beurc  ,  parlez-moi  de  ce  ton-là.  Je  vous  avais  pris 
d'abord   au  sérieux,  et  je  ne  savais  plus  que  penser  de  vous. 

PROSPER. 

Je  ne  badine  pas.  Il  n'y  a  pas  de  bons  gouvernemens  sans  corrup- 
tion :  plus  ils  sont  corrupteurs,  plus  on  gagne  à  les  servir. 

M.     BDEARD. 

Quel  monde  !  A  coup  sûr  ce  n'est  pas  le  monde  des  bonnêtes  gens. 


PROVERBE.  2'(1 

PUOSPER. 

Honnêtes  gens  est  un  mot.  Ecoulez  ,  monsieur  Bulard;  nous  n'al- 
lons faire  qu'une  môme  famille  j  mes. intérêts  vont  donc  devenir  les 
vôtres.  Monsieur  le  procureur  d>i  roi  m'a  initié  aux  grands  mystè- 
res j  lin  gouvernement  ne  dût-il  durer  que  six  mois,  il  faut  se 
donner  à  lui  comme  on  se  donne  au  diable.  C'est  une  porte  ouverte 
pour  toute  la  vie. 

M.  rniLAKD. 

Si  c'est  là  votre  résolution,  j'en  suis  fâché,  mais  vous  perdez 
une  bonne  femme. 

PROSPEU. 

Pourquoi  la  pcrdrais-jc? 

M.     BULARD. 

Parce  que  nous  ne  pourrions  plus  nous  entendre.  Vous  étiez 
libéral;  on  peut  être  libéral  sans  se  faire  du  tort,  il  est  censé 
qu'on  n'aime  pas  les  monarchies.  On  n'est  pas  maître  de  cela.  Mais 
vous  voir  aimer  celle-ci  de  préférence  à  l'autre,  je  me  demande 
la  raison;  et  non-seulement  l'aimer  ,  mais  aller  jusqu'à  vous  com- 
promettre pour  elle;  et  justement  dans  les  choses  que  vous  rcpro- 
cliieile  plus  à  l'autre  ! 

PROSPER. 

11  est  une  vérité  incontestable  ,  monsieur  Bulard  :  c'est  que  le 
pouvoir  ne  peut  pas  rester  désarmé 

M.    BULARD. 

N'achevez  pas;  j'ai  celte  phrase-là  dans  ma  poche.  Vous  l'avez 
dite  à  M.  Armand,  qui  l'a  déjà  fait  courir  dans  toute  la  ville.  Si 
c'est  là  votre  grand  cheval  de  bataille  ,  il  ne  vous  conduira  pas  loin, 
je  vous  en  avertis.  Envoyez-moi  donc  promener  tout  cela,  monsieur 
Prosper.  Il  vous  faudra  faire  bien  des  effronteries  avant  d'arriver  à 
la  position  où  nous  vous  mettions  tout  de  suite.  Ce  n'est  pas  pour 
nous  que  je  vous  parle  ,  nous  ne  sommes  pas  embarrassés  de  noire 
Sophie;  envient  encore  nous  la  demander  tous  les  jours,  quoiqu'on 
sache  bien  que  je  vous  l'ai  promise. 

PROSPER. 

Je  parierais  que  ce  sont  ceux  qui  viennent  vous  la  demander  qui 
TOUS  auront  monte  la  tête  contre  moi. 

M.     BULARD. 

Sur  mon  ame  ,  je  vous  réponds  que  non.  Mais  qu'est  ce  que  tout 
cela  fait  ?  Dites-moi  votre  dernier  mot  ;  plaidez-vous  cuutre  nous  .' 


242 


REVUE    DE    PARIS. 


PROSPER. 

Il  y  va  démon  honneur,  monsieur  Bulard. 

M.  BULARD. 

C'est  là  votre  dernier  mot  ?  .T'en  suis  fâché  j  le  mien  est  :  Adieu  , 
monsieur  Prosper.  [Ilsort.) 

PROSPER  ,  d'une  air  triomphant. 

Je  deviens  redoutable  5  j'ai  des  ennemis  ,  et  des  ennemis  qui 
descendent  jusqu'à  se  donner  la  peine  d'endoctriner  le  pauvre 
M.  Bulard.  Il  n'avait  pas  mal  retenu  sa  leçon  ,  le  cher  homme.  Qu'il 
garde  sa  fille,  et  parbleu!  qu'il  garde  sa  fille.  Mon  avenir  n'en 
vaudra  que  mieux.  Il  ne  me  convient  plus  dem'allier  à  la  petite 
bourgeoisie}  cela  est  au-dessous  de  moi.  11  est  si  dur  d'avoir  à  rougir 
de  sa  femme  ! 

SCÈNE  XII.— PROSPER,  M^^DUTILLLUL,  M"e  BRACHET. 

MADAME    DUTILLEUL. 

Qu'est-ce  donc,  Prosper?  M.  Bulard  vient  de  m'apprendre  que  tout 
était  rompu. 

PROSPER. 

Eh  bien  !  je  ne  serai  pas  le  gendre  d'un  ancien  épicier.  J'en 
prends  mon  parti. 

MADAME  DUTIEI.EUE. 

Vous  l'entendez,  madame  Brachet?  J'en  prends  mon  parti.  Depuis 
que  monsieur  s'imagine  être  devenu  un  personnage,  voilà  comme  il 
répond  à  tout  :  J'en  prends  mon  parti  !  Ton  gouvernement  te  paiera 
donc  bien  cher  ?  Refuser  un  mariage  comme  celui-là  ! 

PROSPER. 

Ah  !  maman  ,   si  vous  allez  recommencer... 

MADAME    DI'TILLEUL. 

Je  recommencerai  tant  que  je  voudrai.  Monte  donc  un  peu  chez 
ta  sœur,  qui  a  reçu  l'impossible  de  monde  aujourd'hui,  tu  verras 
comme  elle  rabattra  ton  caquet.  Un  procès  politique  dans  une  ville 
comme  celle-ci  ! 

MADAME  ERACIIET. 

Une  ville  qu'on  avait  laissée  tranquille,  même  pendant  la  grande 
terreur. 

MADAME     DUTILLEUL. 

Je  vous  dis  qu'ils  ne  savent  de  quoi  s'ingérer  à  Paris.  Est-ce 
qu'ici  jamais  personne  se  serait  douté  qu'on  pût  faire  autant  d'em- 


PROVERRE.  243 

barras  pour  un  article  de  journal  ?  On  te  donnera  un  charivari,  tu 
peux  compter  là-dessus. 

MAnAME  BRACIir.T. 

Yojez  alors  où  tout  cela  peut  nous  mener. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Ah  !  mon  Dieu,  à  une  émeute,  peut-être  bien  à  Télat  de  siège; 
ils  ne  rêvent  que  cela.  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que  je  vais  partir 
pour  la  campagne;  je  ne  veux  pas  me  rendre  responsable  de  l'en- 
titement  de  monsieur  mon  fils. 

PnOSPER. 

Vous  écoulez  des  caillettes. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Caillettes  ,  que  vous  trouviez  bien  spirituelles  quand  elles  ap- 
plaudissaient à  tout  ce  que  vous  disiez.  Au  surplus,  demandez  à 
M"'<=  Brachet  ce  qu'elle  a  entendu  de  son  côté. 

MADAME  BRACHET. 

En  vérité,  mon  cher  monsieur  Prosper,  on  vous  regarde  comme 
la  dupe  de  moasieur  le  procureur  du  roi.  Il  paraît  qu'il  sentait  bien 
que  celte  affaire  lui  ferait  du  tort,  et  c'est  pour  cela  qu'il  a  cher- 
ché à  s'en  débarrasser  sur  vous. 

PROSPER. 

Propos  de  petite  ville  que  tout  cela. 

MADAME  DUriLLr.UL. 

Propos  ou  non,  c'est  un  déchaînement  général.  Enfin  Gauthier 
et  Marie-Jeanne  ne  restent  à  mon  service  que  parce  que  je  leur  ai 
dit  que  je  partais  pour  la  campagne  ,  et  que  je  les  emmènerais  tous 
les  deux  avec  moi. 

PROSPER,  d'un  ton  goyiiciiard. 

Est-ce  comme  légitimistes  ou  comme  libéraux  que  le  sieur  Gau- 
thier et  la  demoiselle  Marie-Jeanne  songent  à  quitter  la  ville? 

MADAME  DUTILLEUL. 

C'est  parce  qu'ils  ne  vous  reconnaissent  plus;  et  je  crois  bien  , 
puisque  je  ne  vous  reconnais  pas  moi-même.  Vous  avez  bonne 
grâce  à  parler  des  libéraux,  vraiment  !  Ne  dirait-on  pas  que  vous 
n'avez  jamais  été  de  leur  bord?  Qui  m'a  donné  les  opinions  que 
j'ai  ?  n'est-ce  pas  vous  ?  De  moi-même,  j'aurais  regretté  la  restau- 
ration, comme  M""^  Bracîliet,  comme  bien  d'autres.  Vous  m'avez 
tant  et  tant  répété  que  si  les  ordonnances  eusseut  réussi  on  aurait 
ôlé  à  la  France  toutes  ses  libertés;  que  les  prisons  auraient  été  en- 


24'+ 


REVUE    DE    PARIS. 


combrées;  qu'on  aurait  ressuscité  les  commissions  militaires  pour 
se  venger  plus  vile  des  gens  à  qui  on  en  aurait  voulu  5  il  a  bien 
fallu  m'y  rendre.  Mais  tout  ce  dont  vous  me  faisiez  peur,  ne  l'a- 
vons-nous pas  vu  depuis? 

MADAME  DUTILLEHL. 

Et  notez  ,  s'il  vous  plaît ,  que  pour  le  voir  ca  nous  coûte  beau- 
coup plus  cher  que  ça  ne  nous  aurait  coûté  sous  la  vraie  dynastie. 
On  prétend  que  leur  budget  actuel,  avectous  les  herbes  delà  Saint- 
Jean  qu'ils  y  font  entrer,  ne  s'élève  pas  à  moins  de  i4oa  i5oo  mil- 
lions. 

pRosPER,  ricanant. 

Si  c  est  nécessaire  pour  empêcher  le  pillage. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Pillage  pour  pillage,  que  nous  importe!  Tenez,  laissons-le,  ma- 
dame Brachc't  ;  car  je  crois,  en  vérité,  qu'en  leur  donnant  leurs  pla- 
ces on  leur  fait  prendre  quelque  drogue  qui  leur  ote  le  sens  com- 
mun. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Que  non,  que  non,  madame  Dutilleul;  ne  vous  imaginez  pas 
cela.  M.  Prosper  sait  bien  qu'il  se  moque  en  disant  ce  qu'il  dit.  Il 
n'ignore  pas  que  son  gouvernement  n'a  pas  le  droit  de  faire  tout  le 
mal  qu'il  fait.  Quand  c'est  de  Dieu  lui-même  qu'on  tient  la  cou- 
ronne, c'est  autre  chose. 

MADAME  DUTILLEUL. 

Je  pars  demain,  monsieur  mon  fils  j  je  ne  reviendrai  que  quand 
votre  beau  chef-d'œuvre  sera  consommé  ;  et  alors  nous  nous  oc- 
cuperons de  compter  ensemble  ,  et  vous  verrez  à  vous  établir  autre 
part  que  chez  moi.  Je  ne  prétends  pas  me  mettre  à  dos  toute  la  ville. 

PROSPEK. 

Ma  sœur  va-t-elle  avec  vous? 

MADAME  DUTILLEUL. 

Ah  !  je  crois  bien. 

PROSPER. 

Je  voulais  seulement  le  savoir. 

MADAME   DOTILLKUL. 

Venez,  madame  Brachet.  Que  vous  êtes  heureuse  de  ne  pas  avoir 
d'enfans.  (  Elle  sort  avec  31'"'^  Brachet.  ) 

pRosPEii ,  seul. 
Allez,  allez  ;  c'est  bien,  c'est  bien;   laissez-moi  seul;  c'est  ce 


PROVF.RBE.  24S 

que  je  désirais.  Mon  ministère  est  un  sacerdoce;  je  dois  vivre  dans 
le  renoncement  de  toutes  les  afFeclious  liumuiues,  et  ne  tenir  qu'à 
la  grande  famille  des  gens  en  place.  C'est  la  bonne.  Des  sœurs,  des 
mères,  à  quoi  cela  sert-il?  à  vous  attiédir.  Et  des  beaux-pères,  et  des 
amis  ,  et  des  présidens  ,  et  des  libéraux ,  f  Ijj^s  légitimistes  ;  on  ne 
sait  auquel  entendre.  J'ai  mon  gou:vejiiement ,  il  ne  m'en  faut  pas 
davantage.  Qu'avec  cela  monsieurle  procureur  du  roi  me  tienne  au 
courant  des  opinions  quéje  dois  avoir  ,  parce  que  de  soi-même  on 
pourrait  faire  des  bévues  ,  et  je  suis  bien  sûr  qu'on  sera  content  de 
moi.   Ma  règle  de  conduite  est  toute  tracée  : 

Comme  i'abbé  chante  le  moine  ui'pond. 


Théodore  Leclercq. 


LE  THEATRE   ANGLAIS 

EN  1833. 


Londres,  ce  i""^  juin. 

(1)  Depuis  quelques  années, 

ce  n'est  plus  aux  fictions  de  la  scène  que  nous  demandons 
nos  émotions.  Voilà  déjà  une  des  causes  de  l'abandon  où 
languissent  les  théâtres  en  Angleterre  comme  en  France. 
Nous  avons  beau  nous  révolter  de  temps  en  temps  contre  le 
démon  de  la  politique  :  il  nous  domine  alors  même  que  nous 
le  maudissons.  Je  me  suis  surpris  dans  ces  dispositions  si  peu 
favorables  à  la  littérature  ,  juste  au  moment  où  je  croyais  m'étre 
mis  en  chemin  pour  une  excursion  exclusivement  littéraire. 
La  diligence  de  Paris  à  Calais  part  à  huit  heures  du  matin.  En 
m'emparant  d'une  place  du  coupé  ,  j'avais  glissé  dans  une 
poche  le  paquet  de  mes  gazettes ,  vierges  encore  sous  leur 
bande  ,  à  moins  que  notre  portier  n'eût  déjà  eu  le  temps  d'y 
chercher  le  texte  de  sa  politique  quotidienne.  Ce  ne  fut  qu'au 
second  relai  que  je  m'avisai  de  déchirer  l'euNeloppe  du  Cour- 
niER  FRANÇAIS  ,  qui  nie  tomba  le  premier  sous  la  main.  Les 
nouvelles  de  Londres  devaient  naturellement  tixcrmon  atten- 
tion ,  lorsque  je  me  rendais  tout  droit  à  Londres.  C'était  le 
16  mai.  Je  lis  justement,  à  l'article  Angleterre ,  que  la 
capitale  des  trois  royaumes  est  toute  bouleversée  des  suites 
dune  émeute  ,  où  John  Bull  a  commencé  par  proclamer  la 
Convention  Nationale!  n  A  la  bonne  heure,  me  dis-je  dans 
l'accès  d'une  curiosité  irréfléchie  et  ciuelle  j  l'Angleterre  va 

(i)  Cet  iitti  le,  envoyé  d'abord  sous  la  forme  épistolaire  ,  faisait 
suite  à  uu  autre  de  Londres  en  i833,  qui  pourra  paraître  plus 
tard.  A.   P. 


LITTÉRATURK.  247 

lions  offrir  un  spectacle  qui  vaudra  bien  le  voyage.  Fasse  le 
("ici  que  j'arrive  avant  que  les  trois  jours  de  Londres  soient 
liiiis!  1)  Je  ne  suis  pas  prcciséujent  ce  qu'on  appelle  un  révo- 
lutionnaire universel ,  mais  ce  n'est  pas  non  plus  ici  une  bra- 
vade. Cette  soif  do  troubles  populaires  ,  de  spectacles  dans  la 
rue  ,  est  aujourd'hui  la  maladie  générale  ,  dont  je  connais  plus 
dun  pacifique  flâneur  atteint  comme  moi.  11  est  vrai  que  d'é- 
meutes en  émeutes  nous  avons  parfois  éprouvé  ,  à  Paris ,  la 
satiété  de  ce  genre  de  plaisir;  mais  j'en  appelle  à  je  ne  sais 
combien  de  personnes  qui  ,  absentes  de  Paris  en  1830,  m'ont 
souvent  dit  depuis:  u  Quel  regret  de  pasmêtre  trouvé  là  !  que 
vous  êtes  heureux  d'avoir  vu  tout  cela  de  vos  yeux  !  )>  Ainsi 
je  crois  vraiment  que  ,  mes  journaux  lus  et  commentés  ,  j'aurais 
volontiers  compris  dans  le  calcul  des  dépenses  présumées  de 
mon  séjour  à  Londres  ce  que  me  coûterait  le  loyer  d'une  fe- 
nêtre pour  voir  au  moins  passer  la  révolution  anglaise  en  ama- 
teur. 

Heureusement  ou  malheureusement,  comme  on  voudra, 
|iour  l'Angleterre,  car  ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  dire  mou  opi- 
nion politique  à  ce  sujet;  ma  révolution  de  Londres  demeura 
dans  le  coupé  de  la  diligence.  L'émeute  de  Coldbath-Field 
n'était  qu'une  échauffourée  sans  suite  ,  qui  n'avait  agité  que 
le  quartier  qui  en  fut  le  théâtre.  Le  reste  de  la  ville  s'en  était 
si  peu  ému  (jue  j'en  ai  apporté  la  nouvelle  de  Paris  à  une  hon- 
nête famille  qui  vit ,  il  est  vrai ,  au-delà  du  West-Eud.  Il 
m'a  fallu  me  contenter,  à  Londres,  provisoirement,  en  fait 
de  spectacles  ,  de  ceux  que  donnent ,  à  la  lueur  du  gaz,  les 
it  serviteurs  du  roi,  sous  l'autorisation  du  grand-chambellan 
de  Sa  Majesté  britannique  ;  »  car  telles  sont  encore  les  qualifi- 
cations et  les  fornmles  en  usage,  malgré  le  bill  de  réforme  , 
qui  s'est  peu  enquis  de  la  réforme  des  théâtres  ,  tout  en  con- 
tribuant à  leur  ruine  par  la  concurrence  de  plus  en  plus  re- 
doutable des  émotions  parlementaires. 

Les  mois  de  mal  et  de  juin  sont  toujours  la  saiso?i  brillante 
de  Londres  ,  l'époque  où  tout  le  beau  monde  y  est  réuni  , 
paradant,  le  jour,  en  »  carosses  dorés,  >>  dans  les  rues  mar- 
chandes et  îashionahles  ;  se  pressant,  la  nuit,  dans  les  salons 

aristocratiques,  aux  concerts  ,  aux  bals mais  non  plus  aux 

théâtres.  Depuis  quelques  années  ,  les  théâtres  ,  à  l'exception 


248  REVUE    DE    PARIS. 

d'un  seul ,  ne  s'aperçoivent  plus  guère  de  la  saison.  Le  pre- 
mier journal  où  je  cherchai  l'emploi  d'une  soirée  m'eût  révélé 
toute  leur  détresse  ,  si  je  n'en  eusse  entendu  parler.  J'y  vis 
d'abord  une  triste  nouvelle  pour  la  tragédie  ,  la  mort  de  Kean, 
Yultiinus  Romanorum ,  Edmond  Kean  ,  de  qui  l'article  chro- 
nologique obligé  disait  qu'il  emportait,  comme  Talma  ,  son 
art  au  tombeau  ;  honnnage  douloureux  ,  contre  lequel  n'a  ré- 
clamé aucun  partisan  de  Macready  et  de  Young  ,  qu'on  avait 
jadis  pu  croire  de  redoutables  émules  pour  lui.  Kean  lui-même 
survivait,  depuis  cinq  années  ,  à  son  talent.  Les  écarts  de  sa 
vie  avaient  usé  ses  moyens  jdiysicjues  et  fourni  des  prétextes 
à  l'indifférence  du  public  !  Mais  après  avoir  sympathisé,  moi 
aussi,  avec  les  regrets  donnés  à  Kean  :  «  Voyons  ,  me  dis-je  , 
ce  que  représente  la  troupe  de  Drury-Lane  pour  consoler  sa 
Melpomène  en  deuil.  »  A  l'appui  de  l'annonce  des  spectacles 
de  la  soirée ,  le  journaliste  remarquait  avec  douleur  que  Drury- 
Lane  ,  le  théâtre  national ,  était  envahi  par  une  troupe  alle- 
mande ,  et  que  la  troupe  anglaise  ne  s'y  montrait  tous  les  deux 
jours  que  pour  chanter  des  opéras  comiques  traduits  du  réper- 
toire du  vieux  Feydeau  ,  ou  ,  à  l'imitation  du  King's  Opéra  , 
pour  danser  des  ballets  empruntés  à  notre  Académie  royale 
de  musique.  —  Et  Covent-Garden  ;'  Covent-Gardeu  a  eu  tort , 
sans  doute  ,  de  ne  pas  faire  comme  le  théâtre  rival  ;  car  Co- 
vent-Garden est  fermé  depuis  quinze  jours,  malgré  un  succès 
obtenu  la  veille  de  sa  ban(j[ueroute  ;  et  la  troupe  congédiée 
s'est  réfugiée  dans  la  petite  salle  dite  Olpni>ù/ue  pour  y  ex- 
ploiter,  pendant  quelques  nuits  ,  la  nouveauté  du  drame  de 
Shéridan  Knowles.  Haymarket  annonce  relâche,  «ne  pou- 
vant, dit  son  affiche  ,  lutter  contre  les  attractions  multipliées 
des  importations  étrangères  aux  autres  théâtres,  n  Bref,  quel- 
que respect  qu'on  ait  pour  le  génie  dramatique  des  concitoyens 
du  grand  Shakspearc  ,  comme  le  vide  appelle  le  vide,  ahjssus 
abyssum  vocat ,  et  que  la  foule  appelle  la  foule,  pour  peu 
qu'on  soit  de  ce  monde ,  et  qu'on  veu  ille  se  distraire  en  com- 
pagnie fashionable  ,  il  n'y  a  guère  que  le  grand  Opéra  ou  un 
étranger  puisse  honnêtement  passer  la  soirée.  C'est  encore  à 
Londres  comme  à  Paris  ,  sous  ce  rapport,  avec  cette  différence 
(|u'à  Paris ,  notre  drame  lyrique  est  resté  fraiinais  ,  au  moins 
pour   les  paroles  ,  et  qu'à  Londres,  on  n'exécute,  au  King's 


MTTÉRATURK.  219 

Oporn,  que  de  la  musique  ilalieiinc  et  des  pirouettes  françaises. 
.l"ai  doue  commencé  mes  excursions  dramatiques  par  l'Opéra 
jioiir  y  voir  Tancride  et  Nathalie. 

La  salle  était  pleine  ;  car  c'estle  seul  théâtre  que  l'aristo- 
cratie anglaise  honore  de  ses  souscriptions  et  de  ses  visites, 
parce  qu'elle  y  règne  ,  le  seul  où  elle  impose  son  étiquette 
jusqu'au  parterre  ,  où  l'on  n'est  admis  qu'en  bas  de  soie  ,  vaste 
parterre  où  les  dames  se  placent ,  comme  à  l'orchestre  de  Fn- 
vart ,  et  où  elles  sont  ol)ligées  d'étaler  elles-mêmes  une  toilette 
de  soirée.  Nos  dilettanti  ne  me  plaindront  pas  quand  je  leur 
aurai  dit  que  i\IM.  Riibini,  Tamburini,  M"»:  Pasta  et  M™c  Da- 
li.oreau  chantaient  ce  soir  là,  et  que  M'I' Taglioni  dansait; 
mais  J'en  scandaliserai  quelques-uns,  peut-être  ,  en  ajoutant 
que  M™=  Pasta  chanta  faux  tous  ses  airs  ,  sauf  sa  fameuse  cava- 
tine,  ce  qui  n'empêchait  pas  qu'on  ne  la  saluât  de  frénétiques 
applaudissemens  presque  à  chaque  note.  ^1""=  Pasta,  que  nous 
avons  si  mal  reçue  dernièrement  à  Paris  ,  conserve  ici  toute  sa 
renommée.  C'est  quelle  est  restée  une  grande  tragédienne  ,  et 
(pie  les  dilettanti  de  Londres,  moins  délicats  que  les  noires  , 
a|)plaudissent  le  style  passionné  de  son  chant .  sans  s'inquiéter 
de  sa  correction ,  tandis  que  la  vois  si  pure  de  M"^  Damoreau 
obtient  un  succès  plus  froid.  De  même  on  préfère  Tamburini  à 
Kiibini ,  dont  la  suavité  est  accusée  de  monotonie,  u  Rubini , 
ai-je  entendu  dire  à  un  jeune  lord,  est  monotone  comme  le 
rossignol.  J'aimerais  mieux  l'écouter  dans  un  bois  ,  au  clair 
de  la  lune,  que  dans  notre  vaste  salle,  à  la  lueur  des  bougies.  i> 
Quanta  INI^^"  ïaglioni,ici  comme  partout, c'est  l'enthousiasme 
quelle  excite  ,  et  la  moindre  critique  contre  sa  perfection  ferait 
lapider  le  blasphémateur.  On  adore  à  la  lettre  ,  son  pied  et  sa 
jambe.  Oui,  cela  va  jusipi'ii  l'idolâtrie.  Ce  pied  et  cette  jambe, 
imités  tantôt  en  plâtre  ,  tantôt  eu  bois  d'ébène  ou  d'acajou  , 
puis  mis  sous  verre  ,  servent. d'enseigne  dans  presque  tous  les 
magasins  de  chaussures  à  la  mode. 

Quoique  ayant  conservé  ,  aux  yeux  des  Anglais,  toute  sa  su- 
périorité ,  la  divine  Pasta  a  cependant  une  rivale  dans  leur  ad- 
miration :  c'est  M'"*=  IMalibran  ,  actrice  et  chanteuse  polyglote 
que  j'étais  assez  curieux  d'entendre  parler  et  chanter  anglais. 
Je  suis  allé  la  voir  à  Drury-Lane,  dans  une  Somnambule  tra- 
duite de  l'opéra  de  Bclliui,lequel  opéra  est  calqué,  pour  l'action, 


250  REVUE    DE    PARIS. 

sur  le  ballet  de  M.  Scribe.  En  vérité,  M'"<^  Malibran  est  aussi 
une  gronde  tia^édienne  ,  et  il  manque  peut-être  au  bonheur  de 
Paris  de  la  voir  un  jour  dans  quelque  drame  français.  Chaque 
fois  qu'elle  est  annoncée  ,  il  y  a  ])resqne  autant  de  foule  à 
Drury-Lane  qu'au  King's  Opéra,  théâtre  contre  lequel  Drury- 
Lane  fuit  une  espèce  de  concurrence  de  chant  et  de  danse. 
A'ms'i ,  a\ecla  Somnambule  j  on  donnait,  le  même  soir,  le 
Dieu  et  la  Brijadcve ,  ballet-opéra  ,  qu'on  appelle  ïcïla  Jeune 
Cachemirienne  ,  ((lie  maitl  of  Cfishmee?-). 

La  musique  de  M.  Auber  a  été  arrangée  par  l'éternel  arran- 
geur anglais  ,  M.  Bishop,  qui  se  fait,  depuis  quinze  ans,  une 
réputation  originale  avec  ses  traductions.  Mais  ,  il  est  juste  de 
le  dire,  une  miss  Augusia  danse  dans  la  yet/zie  Cachemirienne, 
le  rôle  de  Taglioni  avec  une  grâce  c[ui  rappelle  souvent  Taglioni. 
Ajoutez  que  pour  la  taille  et  la  lieanté,  miss  Augusta  ressem- 
blerait plutôt  à  Julia.  Je  nie  propose  de  la  recommander  à 
M.  Véron.  Mais  ,  hélas  !  ce  serait  peu  généreux  de  l'enlever  à 
sa  troupe  :  elle  est  seule. 

Je  m'en  suis  convaincu  dans  les  autres  théâtres  comme  à 
Drury-Lane  :  la  scène  anglaise  vit  non-seulement  de  nos  ac- 
teurs ,  mais  encore  de  nos  pièces.  Ne  croyez  pas  cependant  que 
nos  auteurs  aient  à  Londres  un  nom,  une  réputation  comme 
nos  artistes  dramatiques.  Il  faudrait,  pour  cela, qu'ils  vinssent, 
comme  ceu.\-ci ,  payer  de  leur  personne  ,  saluer  ,  chaque  soir  , 
le  public  ,  ou  du  moins  forcer  les  directeurs  de  mettre  leurs 
noms  sur  l'affiche  anglaise,  qui,  par  paranthèse  ,  est  toujours 
classiquement  appendue  au  gigot  de  mouton  ou  à  la  longe  de 
veau,  dans  létal  du  bouclier.  M.  Scribe,  qui  a  déjà  fourni  au 
moins  cent  et  une  pièces  au  répertoire  des  grands  et  petits 
théâtres  de  Londres,  n'est  pas  plus  connu  du  public  que 
M.  Victor  Hugo,  dont  on  joue  ,  depuis  une  semaine,  la  Lu- 
crèce Borgia  dans  un  théâtre  de  pantomime. 

Comme  on  doit  s'en  douter,  ceux  qui  gémissent  dans  les 
journaux  de  la  dégénération  du  théâtre  anglais  ne  manquent 
pas  ,  entre  autres  griefs  ,  de  reprocher  aux  directeurs  cette  im- 
portation étrangère  qui  a  fait  peu  â  peu  trouver  étrange  ou  su- 
ranné ,  â  Londres  ,  le  drame  national.  Les  directeurs  s'excu- 
sent en  répondant  qu'ils  sont  bien  forcés  d'accepter  ce  que 
les  auteurs   leur  apportent;    les  auteurs,  à  leur  tour  ,  disent 


LITTKRATURE.  2S1 

que  ,  travaillant  [pour  un  public  indifiërent ,  capricieux  ,  très- 
pea  artiste  ,  et  pour  les  directeurs  qui  n'ont  pas  de  droits  d'au- 
teur à  payer,  comme  en  France,  ils  en  donnent  au  public  et 
aux  directeurs  pour  leur  argent ,  et  qu'ils  se  garderaient  bien 
de  compromettre  devant   les  dédains  de  John   Bull  les  pièces 
de  leur  crû,  réservant  leur  imagination  et  leur  génie  propre 
pour  des  temps  meilleurs.  Le  fuit  est  qu'aucun  auteur  de  mé- 
rite ou  ayant  une  réputation  à  risquer  ne   s'est  soucié,  depuis 
quinze  ans  ,    d'écrire  pour  le   théâtre.  Un  succès,   à   Drury- 
Lane  ou  à  Covent-Garden  ,  n'est  ni    chose  Jcishionable  ni 
chose  profilahle.  Or  la  république  des  écrivains  est  ici  très- 
aristocratique  ,    ou    très-indusfrielle  ,   comme   la  nation  elle- 
même  ;  elle  recruterait   presque  une  chambre  des  lords  tout 
entière,  tant  il  y  a  de  riches  seigneurs  qui  font  des  romans  ou 
des  articles  de  Revues,   mais  les  communes  de  la  littérature 
ne  veulent  pas  plus  écrire  gratis  à  Londres  qu'à  Paris.  Ecrivez 
donc    une  pièce   de  théâtre  pour  cent  louis  qu'un  directeur 
vous  en  donnera  tout  au  plus;  exposez-vous  aux  sifflets  et  aux 
hurlcmens  de  John  Bull  [hisses  and  groaning),   quand  un 
libraire  vous   offre  25,000  fr.  d'un  roman,   et  vous  garantit 
\ingt-cinq   annonces  de  gazettes   qui  vous  proclameront,  un 
mois  durant,   le  rivai   de  Walter    Scott.   Mais  j'écarte  cette 
question  de  la  détresse  des  théâtres  en  Angleterre  ,  sur  laquelle 
mes  amis  m'ont  promis  des  renseignemens  plus  comjilels  que 
ceux  que  je  possède  ,  et  je  ne  veux  faire  ici  que  le  feuilleton  du 
jour  en  vous  parlant  du  succès  qui  n'a  pu  empêcher  Covent- 
Garden  de  fermer  sa  porte.    Il  s'agit  de  la  Femme ,  coule  de 
Manloue  [Ihe  JFife ,  a   taie  of  Mantua),  que  je  suis  allé 
voir  représenter  à  l'Olympic    Théâtre;  c'est  une  jolie  petite 
salle  que  je   comparerai  à  celle  de  la  Montansier  ,  où  préside 
notre  ami  Dormeuil  ,  et  où  ,  comme  je  l'ai  déjà  dit ,  la  troupe  , 
congédiée  par  son  directeur  ,■  exploite  à   son   compte,  avec 
l'autorisation  du   lord-chambellan  ,  le  répertoire  du  Covent- 
Garden. 

La  salle  n'était  pas  pleine;  quoique  les 'journaux  (encore 

une  imitation   parisienne  peut-être  )'  nous  assurent,  tous  les 

matins,  qu'il  n'est  pas  facile  d'y  trouver  place.  On  comprend, 

du  reste  ,  cette  complaisance  charitable  de  la  presse  pour  une 

auvrc  troupe  fugitive ,  semblable  aux  malheureux  Troyeivs 


252  REVUE    DE    PAKIS. 

chassés  dllion  ,  portant  avec  eux  les  débris  de  leur  fortune  et 
leurs  dieux  domestiques.  L'auteur  de  la  Wife  inspire  aussi 
personriellementrintérêt.  Comédien  et  poète  en  même  temps, 
M.  Shéridan  Knowles  se  compare  avec  modestie,  dans  son 
prologue,  à  la  chauve-souris  d'Esope,  incertaine  entre  deux 
natures  ,  sifflée  par  les  oiseaux  et  huée  par  les  souris.  On  lui 
devait  déjà  les  f^irginius  que  notis  avons  vu  jouer  à  Paris 
par  Macready  ,  et  plus  récemment,  le  Bossu ^  autre  pièce  à 
receltes.  Il  a  publié  aussi  un  recueil  de  contes.  Son  nou- 
veau drame  se  distingue  par  un  style  assez  adroitement  imité 
du  vieux  théâtre  ,  sans  être  surchargé  de  vieilles  locutions, 
sans  l'abus  si  commun  de  la  redondance;  il  y  a  plus  de  ten- 
dresse que  de  force  dans  sa  poésie  ,  quelques  pensées  brillan- 
tes, du  nombre  dans  lerliythme,  de  l'élégance  dans  la  phrase, 
rien  de  bien  original  ,  muis  non  plus  rien  de  curieusement 
bizarre. 

La  scène  se  passe  en  Italie  ,  et  la  fable  est  un  petit  roman  ; 
car  ,  en  Angleterre  ,  on  en  est  aussi  à  dialoguer  un  roman  au 
théâtre,  au  lieu  de  combiner  les  ressorts  d'un  vrai  drame  ou  de 
développer  des  caractères  ,  à  la  manière  de  Corneille  et  de 
Shakspeare.  Du  moins  M.  Sh.  Knowles  n'a  pas  fait  comme 
plusieurs  de  ses  compatriotes  ,  qui ,  lorsqu'ils  s'emparent  de 
l'Italie  ou  de  l'Espagne  par  un  drame  ou  un  roman  (  n'est-ce 
pas  encore  une  autre  imitation  parisienne?),  se  ])iquent 
d'être  «  plus  Arabes  qu'en  Arabie  ,  n  ainsi  que  disait  Ha- 
milton  ,  et  saturent  leur  dialogue  d'une  prétendue  couleur 
italienne  ou  espagnole  à  faire  pâlir  les  tableaux  de  Véronèse 
et  de  Murillo.  A  moi  le  beau  soleil  de  Naples  ou  de  l'An- 
dalousie; à  moi  les  éiïithètes  poétiques  de  Venise  ou  de  Sé- 
ville  ;  vite  un  brigand  ou  une  courtisane  ,  un  assassinat  ou  un 
empoisonnement,  une  débauche  ou  une  orgie  où  l'on  jure, 
soit  par  coi-pio  di Dio ,  soit  par  saint  Jacques  de  Composfelle  : 
voilà  l'Italie  comme  n'a  pas  su  la  poétiser  Byron,  ou  voilà  l'Es- 
pagne comme  n'ont  pas  su  la  peindre  Lcsage  ni  Mérimée.  Mais 
je  ne  sais  si  tous  nos  auteurs  me  pardonneront  cette  digression, 
quoique  les  digressions  soient  tant  k  la  mode,  et  je  reviens  vite 
à  M.  Shéridan  Knowles.  Je  ne  voudrais  pas  cependant  analyser 
sa  pièce  :  la  critique  n'analyse  que  les  œuvres  d'art,  où  tout 
est  calculé,  quoique  tout  y  semble  naturel.  Il  vaudrait  peut- 


l.ITTKP.ATl  RE.  235 

être  mieux  raconter  le  roman  qu"il  a  mis  en  scène  ,  comme  une 
histoire  ramenée  au  simple  récit  de  la  tradition.  —  Il  y  avait 
une  fois  (car  vraiment  il  faudra  bien  revenir  à  la  vieille  formule 
pour  varier  nn  peu) ,  il  y  avait  à  jMantoue  une  pauvre  fille  ve- 
nue de  la  Suisse  avec  son  père  ,  et  laissée  orpheline  aux  soins 
dun  tuteur  qui  ,  se  croyant  le  droit  de  disposer  d'elle  ,  lavait 
accordée  en  mariage  au  comfe  Florio.  Mariana,  c'était  son 
nom,  intimidée  par  une  autorité  injuste,  après  avoir  long-temps 
résisté,  avait  été  traînée  jusqu'à  l'autel  ;  mais  là  ,  retrouvant  son 
courage,  au  moment  de  prononcer  le  oui  fatal  elle  avait  dé- 
claré qu'elle  ne  serait  jamais  l'épouse  du  comte  Florio,  et  s'était 
mise  sous  la  protection  du  curé  Antonio.  Ce  prêtre  respectable 
promit  à  Mariana  son  appui ,  et  le  tuteur  de  la  jeune  fille  fut 
forcé  d'avoir  recours  îiu  duc  de  Mantoue  pour  réclamer  sa  pu- 
pille, prétendant  toujours  avoir  le  droit  de  disposer  de  sa  main. 
Ferrardo  Gcnzaga  ,  le  duc  régnant,  annonça  qu'il  jugerait 
cette 'cause  solenncllenient  et  conformément  aux  lois  du  pays  ; 
mais  vainement  ?iîariana  chercha  dans  ^lantoue  un  avoc.il;  ils 
avaient  tous  été  gagnés  par  le  comte  Florio  ,  et  le  curé  Anto- 
nio ,  fidèle  à  la  protection  qu'il  lui  avait  promise,  fut  réduit  à 
prier,  par  lettre,  un  sien  neveu,  avocat  à  Ronie,  de  venir  dé- 
fendre l'orpheline.  Lorenio,  cet  avocat,  semit  en  route  j  mais 
il  fut  arrêté  par  des  voleurs  qui  le  retinrent  long-temps  prison- 
nier. Il  s'échappa  enfin  en  délivrant  un  compagnon  d'infortune, 
qui  s'oifrit  pour  remplacer  son  secrétaire  ,  tué  par  les  bandits  , 
et  avec  qui  il  arriva  sain  et  sauf  à  Mantoue,  le  jour  même  où 
le  procès  devait  être  jugé.  Il  était  temps  ,  comme  on  voit.  Le 
bon  curé  se  hâta  de  présenter  son  neveu  à  l'orpheline  ;  et  celle- 
ci,  pour  mettre  son  avocat  au  fait,  lui  raconta  comment  elle 
ne  pouvait  aimer  le  comte  Florio,  parce  qu'elle  en  aimait  un 
autre,  un  jeune  voyageur  de  Mantoue,  que  son  père  avait 
sauvé  delà  chute  d'une  avalanche,  et  recueilli  dans  son  chalet, 
qu'elle  avait  soigné  elle-même  ,  mais  qu'elle  était  venue  inuti- 
lement chercher  à  Mantoue,  lorsqu'il  avait  quitté  la  Suisse. 
Qu'était-il  devenu  ?  elle  l'ignorait  ;  mais  elle  l'aimait,  elle  l'ai- 
iiieiait  toujours.  L'aveu  d'une  passion  si  tendre  et  si  confiante 
toucha  aux  larmes  le  jeune  avocat  elTTon  nouveau  secrétaire, 
qui  se  rendirent  à  l'audience  du  prince. 

Le  procès  commence.  Ij'avorat  du  c.imte  Flnrio  parle  le  pre- 


Vfi  ï 


REVUE     DE    PARIS. 


niiev,  mais  le  duc  Fcrrardo  dain;RC  à  peine  eiilciulii;  la  rt'|)li(nie 
(le  Lorcnzo.  «  Que  Mnriana  épouse  le  comte,  »  dit-il.  Le  bon 
curé  ,  iii(li;;iié  de  cette  partialité  fyianiiiijue  ,  prend  à  son  tour 
la  parole  et  ose  reprocher  au  prince  son  injustice  et  la  violence 
à  laquelle  il  condamne  la  pauvre  orplieliue.  u  La  cause  est  ju- 
;;ée,  répète  le  prince,  qu'on  rende  cette  jeune  flUe  à  son  tu- 
teur légal.  —  On  ne  pourra  que  lui  rendre  mon  cadavre  ,  » 
sY'crie  Mariana  au  désespoir;  et,  montrant  un  flacon  qu'elle 
avait  caché  dans  son  sein  :  ic  La  mort  est  à  mes  lèvres ,  ajoute- 
t-elle;  qu'on  fasse  nn  pas  pour  me  saisir,  et  une  goutte  de  ce 
poison  me  délivre  de  la  puissance  îles  hommes.  —  D'où  vient 
cette  répugnance  pour  le  comte  ?  demande  le  duc  Fcrrardo. — 
.Te  suis  fiancée  à  un  autre  ,  répond  Mariana.  —  Et  cet  autre 
dont  vous  parlez  ,  est-il  à  Mantoue?  ne  savez-vous  pas  sa  de- 
meure? —  Pour  le  moment  je  ne  lui  en  connais  d'autre  que 
mon  cœur,  ii  Le  duc  voit  qu'il  a  affiire  à  une  jeune  fille  roma- 
nesque, et  ordonne  qu'on  exécute  la  sentence,  lorsqu'une  voi.v 
nouvelle  s'élève  qui  arrête  à  lu  fois  les  officiers  de  justice  et  fait 
tomber  de  la  main  de  Mariana  le  flacon  qu'elle  portait  à  ses  li- 
vres pour  s'empoisonner.  «  Ma  Mariana  !  »  dit  cette  voi.v  ,  et 
c'est  celle  du  secrétaire  de  Lorenzo.  —  u  C'est  lui  ,  c'est  mon 
amour!  «  En  effet,  le  secrétaire  se  fait  connaître  pour  l'amant 
de  l'orpheline  ,  et  se  jette  dans  ses  bras  ,  sans  respect  pour  la 
justice  souveraine,  u  Qu'on  écarte  ce  rustre  qui  ne  sait  pas  en 
présence  de  qui  il  se  trouve  ,  n  dit  le  duc  Ferrardo.  Mais,  loin 
de  se  laisser  elfrayer  par  cette  injonction,  le  secrétaire  s'adresse 
au  due  lui-même  :  u  Descends  ,  noble  duc ,  descends  ,  toi  qui 
ignores  où  tu  sièges.  —  Où  je  siège?  que  veux-tu  dire  ?  —  Sur 
le  trône  de  ton  cousin.  —  Il  est  mort.  —  Non  ,  il  vit  et  réclame 
sa  place....  Me  reconnais-tu  cousin?  »  Le  prétendu  secrétaire 
est  reconnu  en  eliet,  non-seulement  par  son  cousin  ,  mais  par 
tous  les  seigneurs  de  Mantoue  présens  à  l'audience.  C'était 
Léonardo  Gonzaga .  qui ,  pendant  que  son  père,  le  feu  due  , 
régnait  encore,  entraîné  par  un  caractère  inquiet  et  romanes- 
que ,  était  allé  incognito  parcourir  le  monde,  c'était  Léonardo, 
qu'on  avait  cru  mort,  et  qui  revenait  ainsi ,  au  grand  désap- 
pointement de  son  cousin.  Cependant  celui-ci  se  résigna  avec 
bonne  grâce  et  abdiqua  en  faveur  de  l'héritier  légitime,  qui, 
aux  cris  de  Vive  le  duc  !  Vive  la  duchesse  !  fit  asseoir  h  son  côté 


LITTERATURK. 


253 


l:i  Irciiiblniitu  Mifiana,  en  la  proclamant  duchesse  de  Miiiitouc. 

Le  nouveau  prince  goûtait  à  peine  depuis  un  mois  accompli 
les  (louceins  de  la  lune  de  miel,  lorsque  Tinviision  de  l'Italie 
par  les  français  l'appela  sur  les  frontières.  Il  laissa  son  épouse 
à  niantone  et  la  confia  à  l'honneur  de  son  cousin,  qu'il  nomma 
régent  en  son  absence,  convaincu  de  la  fidélité  d'un  parent 
qui  n'avait  pas  hésité  un  moment  à  lui  restituer  la  couronne 
ducale.  Mais  Ferrardo  avait  fait  contre  mauvaise  fortune  bon 
co-'ur  lorsqu'il  avait  si  facilement  cédé  la  place  àLéonardo;  il 
nourrissait  secrètement  le  ressentiment  de  l'ambition  déçue,  et 
il  voulut  mettre  à  profit  sa  régence  pour  recouvrer  l'autorité.  Ce 
n'était  pas  un  ambitieux  hardi  ;  le  poison  et  le  stylet  lui  faisaient 
peur  dans  sa  main  ou  dans  celle  d'un  complice;  il  imagina 
donc  qu'il  se  déferait  plus  sûrement  de  son  romanesque  cousin 
en  le  frappant  dans  la  réputation  de  sa  femme,  u  II  l'e  survivia 
pas  ,  se  dit-il  ,  à  la  preuve  de  son  infidélité,  n  Dans  cette  idée, 
Ferrardo  cherchait  eu  lui-même  le  moyen  de  corrompre  ou  de 
calomnier  ]\Iariana  ,  car  peu  lui  importait  ([u'elle  fût  coupable, 
pourvu  (ju'clle  passât  pour  telle  aux  yeux  de  Léonardo,  lors 
qu'à  la  porte  de  son  palais  il  rencontra  un  honnne  d'assez 
mauvaise  mine  qui  semblait  lui  barrer  le  passage.  Le  duc  , 
malgré  l'air  insolent  de  ce  mendiant,  lui  offre,  en  aiuiiône  , 
un  florin  ;  le  mendiant  le  repousse...  un  ducat  :  —  ce  n'est  pas 
assez,  encore;  il  lui  en  demande  cent.  Le  duc  veut  le  faiie 
arrêter.  «  Gardez-vous-en  bien  ,  seigneur,  lui  dit  tout  bas  cet 
homme,  jusqu'à  ce  tpie  vous  sachiez  mon  nom;  ce  nom  est 
apposé  à  certains  documeiis  que  vous  ne  vous  soucieriez  peut- 
être  pas  de  voir  mettre  au  jour.  —  Quels  docuniens?  »  l'inconnu 
lui  cite  alorsdeux  ou  trois  commissions  suspectes  qu'il  a  reçues 
jadis  de  lui.  «  Assez ,  Saint-Pierre ,  lui  dit  le  duc.  —  Vous  nie 
connaissez  donc  maintenant ,  seigneur,  malgré  l'état  où  la  mi- 
sère m'a  réduit  ?  »  Le  duc  non-seulement  le  reconnaît ,  mais  lui 
donne  sa  bourse  et  achète  ses  servit^es.  Ce  Saint-Pierre  était  un 
iincien  instrument  de  ses  mauvaises  actions,  etTerrardo  re- 
mercie te  sort  de  le  retrouver  si  à  propos.  La  réussite  de  ses 
[)lanslui  semble  désoi'mais  assurée;  il  jettera  Saint-Pierre  surUi 
passage  de  la  duchesse  pour  la  séduire  ou  pour  la  cotiqjromettre. 

Saint-Pierre,  redevenu  un  gentilhomme,  grâceà  lalibéralité 
du  régent  pour  lui,   mène  un  train  somptueux;  il  joue,  c'est 


256  REVUE    DK    PARIS. 

là  son  grand  défaut ,  et  il  perd  ;  il  était  malheureux  au  jeu.  Il 
lui  prend  une  velléité  de  réputation  militaire  et  il  se  rend  à 
l'armée  ;  mais  quand  il  revient  à  Mantoue ,  chargé  d'un  mes- 
sage du  prince  pour  son  cousin  le  régent,  il  s'avoue  aussi 
pauvre  qu'auparavant.  Ferrardo  acquitte  encore  une  ibis  ses 
dettes  et  commence  ù  l'employer  pour  perdre  IMariana.  Bientôt 
l'innocente  princesse  tombe  dans  les  pièges  qui  lui  sont  tendus; 
toules  les  apparences  tournent  contre  elle;  le  bruit  court  à 
Mantoue  que  Saint-Pierre  est  son  amant;  on  l'a  vue  lui  parler 
avec  émotion.  Ferrardo  ne  cesse  de  gémir  sur  l'inconstance  du 
sexe.  Le  bon  curé  Antonio  lui-même,  persuadé  que  Mariana 
s'était  perdue  par  trop  de  confiance  en  sa  vertu  ,  vient  )a  rap- 
peler sévèrement  à  sou  devoir.  Mariana  s'indigne  d'abord  des 
soupçons  exprimés  parle  vieillard;  puis,  réfléchissant  que  de 
tels  souj  <  ons  annonçaient  quelque  noir  complot,  elle  le  sup- 
plie de  lui  dire  s'il  était  lui  aussi  son  ennemi,  puiscpie,  sans 
aucune  raison  de  douter  de  son  innocence ,  il  se  rendait  l'écho 
de  ceux  qui  inventaient  quel([ue  odieuse  fable  pour  la  perdre. 
«  Quoi  donc!  dit  alors  Antonio,  un  homme  n'a-t-il  pas  été 
surpris  cette  nuit  même  dans  votre  chambre  ?  —  Quel  homme? 
—  Celui-là  même  avec  qui  vous  parliez  hier  soir.  — Je  suis 
perdue!  i>  s'écria  Mariana.  Et  au  même  instant  le  régent 
Ferrardo  et  plusieurs  seigneurs  et  magistrats  convoqués  par 
lui  pénétraient  dans  sa  chambre.  <i  Vous  êtes  perdue!  dit 
Antonio.  —  Oui ,  perdue ,  mais  innocente  ,  ii  répond  Mariana  , 
qui  voit  bien  qu'elle  est  la  victime  de  quelque  noire  trame.  En 
eiFet ,  Farrardo  et  les  autres  reparaissent  avec  une  écharpe 
qu'ils  ont  trouvée  sur  le  lit  de  la  princesse  ,  et  qu'on  reconnaît 
pour  être  ."i  Saint-Pierre.  Antonio  ne  doute  plus  que  IMariana 
ne  soit  adultère  ,  et  se  retire  avec  tous  les  témoins  de  cette 
scène  ,  excepté  l'errardo  ,  qui ,  s'adressant  à  la  princesse  lors- 
qu'elle revient  de  sa  stupéfaction  ,  feint  de  s'intéresser  à  elle. 
«  Fuyez,  lui  dit-il,  je  favoriserai  votre  évasion;  je  tiens  des 
chevaux  et  de  l'argent  à  votre  disposition,  n  Mariana  ,  comme 
si  elle  n'avait  plus  d'autre  pensée  que  d'échapper  à  sa  honte, 
et  peut-être  à  la  colère  de  son  époux,  se  décide  à  fuir. 

Le  régentse  félicite  du  succès  de  ses  machinations  :  u  Mais  , 
!«c  dit-il,  il  me  reste  à  faire  éloigner  aussi  Saint-Pierre  de 
Mantoue.  »  Saint-Pierre,  qu'il  tenait  enfermé  dans  une  cham- 


LITTÉRATURE.  257 

bre  voisine,  est  donc  introduit;  Ferrardo  remnrqiie  son  air 
sombre  et  méconlent.  n  Sommes-nous  seuls?  lui  demande 
Siiint-Piene;  as-tu  fait  éloigner  ces  salellites  qui  hier  soir  se 
sont  empares  de  moi  et  m'ont  entraîné  ici?  —  N'as-tii  pas 
compris  ,  lui  répond  Ferrardo  ,  (ju'ils  n'agissaient  que  par  mes 
ordres  ?  n  Saint-Pierre  veut  se  venger  alors  sur  le  régent  d'un 
coup  qu'il  prétend  avoir  reçu  et  se  plaint  en  blasphémant  de 
la  violence  avec  laquelle  on  l'a  entraîné  à  demi-ivre  dans  la 
chambre  du  duc.  «  Apaise-toi ,  lui  dit  Ferrardo  tout  en  lui 
montrant  son  poignard  ,  tu  n'as  été  entraîné  ici  que  pour  y  faire 
ta  fortune;  voilà  une  cassette  contenant  dix  mille  ducats  et 
cjui  va  t'appartenir  moyennant  un  dernier  service.  —  Lequel? 
Ecris-moi  ,  comme  si  tu  t'en  glorifiais  ,  que  tu  as  en  effet  passé 
cette  nuit  là  où  l'honneur  du  Juc  défend  qu'aucune  autre  tête 
(|ue  la  sienne  repose. Qu'as-tu  à  me  regarder  ainsi  ?  ce  n'estpas 
cliose  didicile.  —  En  effet.  — Voilà  une  plume,  de  l'encre  et 
du  papier  ,  écris....  Qu'attends-tu?  —  Je  réfléchis,  rejjrend 
S  linf-Pierre  ,  à  la  meilleure  manière  d'exécuter  votre  désir. 
Jliclez-nioi  vous-même  tout  ce  qui  s'est  passé  ,  je  le  rédigerai  à 
mesure.  »  Ferrardo  rappelle  chaque  incident  du  complot,  et 
Saint-Pierre  écrit  ;  puis  ,  quand  il  a  fini ,  faisant  un  geste  d'im- 
patience :  «  Par  la  mort',  s'écrie-t-il ,  voilà  un  mot  qui  n'est 
\)as  celui  queje  voulais  mettre  ,  prêtez-moi  votre  poignard  pour 
le  raturer  avec  la  pointe.  )>  Ferrardo  lui  remet  son  poignard. 
'•.  V'oyez  ,  lui  dit  alors  Saint-Pierre  ,  si  c'est  bien  cela,  n  Fer- 
rardo lit  :  «  Comment  donc  ,  Saint-Pierre  ,  mais  c'est  ma  con- 
fes.'îion  et  non  la  tienne  que  lu  viens  d'écrire.  Qu'est-ce  que 
cela  signifie? — Vous  la  reconnaissez,  seigneur  duc;  je  suis 
un  secrétaire  habile ,  comme  vous  voyez.  Eh  bien  !  signez-la.  i> 
Ferrardo  ne  peut  revenir  de  son  étonnement.  u  Est-ce  bien 
vous,  Saint-Pierre? — Oui,  c'est  moi,  mais  tel  que  vous 
m'avez  fait,  non  plus  le  simple  enfant  de  la  Suisse  que  vous 
enlevâtes  au  chalet  paternel ,  mais  l'homme  quia  profité  de 
vos  leçons  et  qui  est  devenu  à  la  ville  aussi  corrompu  que  vous.» 
Le  duc  vent  se  lever  ,  mais  son  poignard  est  dans  la  main  de 
Saint-Pierre,  qui  le  force  de  l'écouter  jusqu'au  bout ,  en  lui 
reprochant  d'avoir  séduit  sa  jeunesse  et  empoisonné  sa  vie  par 
d'éternels  remords,  u  Peut-être,  dit  le  duc,  ne  t'ai-je  pas  of- 
fert une  somme  nsscz  forte?  — Signez. — Je  double  les  dix 


258  REVUE    DE    PARIS. 

mille  (liiciits.  —  Allons  ,  signez.  —  Snint-Piene ,  (e  coitlenle- 
ras-tu  de  quarante  mille  ducats?  —  Signez,  répète,  Saint- 
Pierre  insensible  à  cette  séduction.  Vous  avez  encore  une 
minute ,  au  bout  de  laquelle  votre  nom  sera  au  bas  de  ce  pa- 
pier, ou  ce  poignard  au  fond  de  votre  cœur,  n  Fevrardo  signe; 
Saint-Pierre  le  contraint  de  lui  confier  en  même  temps  son  an- 
neau ducal ,  renferme  à  sa  place  dans  le  cabinet,  et  part,  en 
le  remerciant  avec  ironie. 

Cependant  le  lendemain  Ferrardo  ne  désespérait  pas  encore 
de  sa  fortune.  Le  bruit  du  crime  delà  dncliesse  s'était  répandu 
dans  la  ville;  la  disparition  de  Mariana  et  de  Saint-Pierre 
semblait  le  confirmer.  Le  régent,  Antonio  et  les  magistrats 
de  Mantoue  se  préparent  à  aller  porter  au  duc  Leonardo  la 
triste  nouvelle  de  son  déshonneur.  Cette  dépufation  solen- 
nelle arrive  au  camp  ,  et  lorsque  le  duc  l'interroge  avec 
anxiété  sur  son  épouse  bien  aimée,  le  régent  lui  raconte  sa 
fuite  avec  Saint-Pierre. 

Leonardo  refuse  de  croire  une  si  odieuse  trahison;  vaine- 
ment le  bon  curé  Antonio  atteste  les  paroles  du  régent  :  telle 
est  sa  confiance  en  la  veitu  de  sa  Mariana  qu'il  trouve  moyen 
d'interpréter  favorablement  cette  fuite...  et  au  même  moment 
un  officier  vient  annoncer  la  duchesse  elle-même.  Leonardo 
Tavaitbien  deviné  :  elle  n'avait  fui  que  pour  chercher  un  refuge 
auprès  de  lui.  La  voilà  eu  présence  de  ses  accusateurs,  plaidant 
elle-même  sa  cause  avec  la  dignité  de  l'innocence  calomniée  , 
mais  ne  cachant  pas  qu'elle  a  surtout  compté  sur  l'amour  de 
Leonardo  pour  sa  justification  ,  quehjue  artificieuses  que 
fussent  les  preuves  qu'on  invo([ucrait  contre  elle.  Ferrardo 
j)ersiste  à  la  déclarer  coupable  ;  mais  on  introduit  le  prétendu 
complice  de  son  crime  ,  Saint-Pierre  lui-même  ,  qui,  au  mo- 
ment où  Ferrardo  répète  avec  assurance  que  IMariana  est 
adultère  ,  s'élance  et  crie  ;  «  Menteur  !  elle  est  aussi  fidèle  que 
lu  es  perfide  !  )>  Ferrardo  tire  son  épée;  et  en  frappe  Saint- 
Pierre,  qui  tombe,  blessé  à  mort  ;  ><  On  en  croira  du  moius 
un  mourant,  dit-il  d'une  voix  éteinte.  Prince  ,  lisez  cette  con- 
fession. —  Elle  me  fut  arrachée  par  la  menace  du  poignai-d, 
re[ireud  Ferrardo.  Mais  niezquevoiis  avez  passé  la  nuit,  seul . 
aiqirès  de  l'adultère.  —  Seigneur,  dit  Saint-Pierre  en  s'adres- 
sunt   à  L('onuido,  la   prinecsie  ne  poite-l  elle  pas  une  petite 


LITTKKAÏIJKE.  259 

<i()ix  nisliqiie  ,  qui  n'a  pas  été  jiolic  par  la  main  d'un  ouvrier? 
—  Oui,  répond  jNIariana ,  la  même  (pie  je  vous  ai  montrée 
([uand  nous  avons  parlé  ensemble  à  INIantoue.  —  Ce  fui,  dit 
Sain(-I'ierre  ,  un  présent  que  votre  frère  vous  lit,  il  y  a  quinze 
ans.  —  Il  yaquinze  ans,  en  effet,  j'étais  nue  toute  jeune  fille, 
et  lui  déjà  presque  un  homme. — Un  matin  ,  eu  vous  réveillanl , 
iijoula  Saint-Pierre  ,  vous  aperçûtes  ce  frère  pleurant ,  debout, 
près  de  votre  lit;  il  vous  bénit ,  passa  cette  crois  autour  de 
votre  cou  ,  vous  baisa  sur  le  front,  vous  dit  adieu  ,  partit,  et 
vous  ne  le  revîtes  plus.  Je  vous  en  conjure,  approchez -vous 
de  moi...  Ah  Dieu!  c'est  bien  le  visa;;e  de  ma  mère!!!  — 
]Mon  frère  Ambroise  !  dit  Mariana.  )•  C'étaient  en  effet  lu 
frère  et  la  sœur.  La  calomnie  devint  évidente.  Saint-Pierrei 
avait  reconnu  Mariana,  à  son  retour  de  l'armée,  et  su 
vue,  en  évoquant  fous  les  souvenirs  de  sa  jeunesse,  avait 
éveillé  ses  remords.  Il  expira  avec  la  satisfaction  de  prouver 
que  sa  sœur  était  toujours  restée  digne  de  son  époux  et  d'elle- 
même. 

Je  viens  de  vous  raconter  tout  le  roman  de  M.  Slieridaii 
Knowles,  en  indiquant  par  quelques  fragmens  du  dialogue  les 
scènes  les  plus  saillantes.  C'est,  comme  il  est  f.icile  de  le  voir 
par  cette  analyse  en  récit,  une  histoire  fort  ordinaire,  et  il  a 
fallu  toute  la  complaisance  de  la  critique  pour  en  trouver  le 
plan  ingénieux.  Les  caractères  n'ont  rien  non  plus  de  très- 
neuf,  quoiqu'on  ait  beaucoup  admiré,  après  tant  de  femmes 
innocentes  et  persécutées  sur  la  scène  ,  cette  Desdémone,  ou 
mieux  encore  cette  copie  de  l'Imogène  de  Shakspearc ,  qui 
triomphe  si  heureusement  d'un  autre  lachinio  par  la  confiance 
qu'elle  puise  dans  sou  amour.  Quant  à  Saint-Pierre,  on  rem- 
plirait aussi  un  bagne  de  tous  les  drôles  de  la  iaême  famille 
qui  figurent  dans  les  mélodrames  de  notre  époque.  Il  faut 
donc  chercher  le  mérite  de  M.  Sh.  Knowles  dans  l'expression 
élégante  et  harmonieuse  de  quelques  nobles  sentimens.  Sa 
pièce,  drame,  ou  mélodrame,  ou  conte,  est  ce  que  nous  aj)pel- 
lerions ,  en  France,  agrcahleinent  versifiée.  11  y  a  même  des 
pages  d'un  style  brillant. 

L'auteur  remplit ,  dans  la  Femme,  le  rôle  de  Sai!it-Pii;rre, 
C'est  un  homme  de  physionomie  plus  conuuune  cpie  noble. 
Sou  débit  est  sûr  et  intelligent;  mais  rien,  dan.s  son  jeu,  ne 


260  REVUK    I>K    PARIS. 

s'élève  au-dessus  de  l'ordinaire.  Les  autres  comédiens  suffisent 
aussi  tout  juste  à  jouer  convenablement.  La  seule  miss  Elle» 
Tree  (ÎMariana)  ajoute  la  poésie  d'une  diction  pleine  de  grâce 
et  de  sensibilité  ,  à  la  poésie  de  son  caractère  de  jeune  fille 
romanesque,  d'abord,  et  puis  de  princesse  simple  avec  no- 
blesse ,  passionnée  sans  exagération.  Ce[)endant ,  somme  toute, 
de  l'aveu  des  Anglais  eux-mêmes  ,  la  meilleure  actrice  qu'il  y 
ait  à  Londres,  en  ce  moment,  c'est,  jiour  les  uns  M"""  ftlali- 
bran  ,  pour  les  autres,  M"°  Pasta.  Profitant  de  cette  bonne 
composition  de  l'amour- propre  national,  j'ajouterai  que  la 
jambe  la  plus  admirée  n'est  plus  celle  de  l'Anglaise  M™^  Ves- 
tris  ,  dont  le  plâtre  moulé  avait  coûté  si  cber  à  Lord  Fife, 
'mais  la  jambe  du  Taglioni;  et  quant  au  drame  lui-même, 
littérairement  parlant ,  il  semble,  malgré  M.  Knovvles,  que 
c'est  aussi  de  France  qu'il  doit  revenir  en  Angleterre,  plus 
digne  de  Shakspeare  5  car,  à  en  juger  par  la  simple  analyse 
des  EnJ'aiis  d'Edouard ,  qui  me  parvient  aujourd'hui ,  c'est 
de  Shakspeare  <|iie  Casimir  Delavigne  s'est  heureusement 
inspiré  dans  son  dernier  triomphe. — Il  me  resterait  à  examiner 
les  causes  de  la  dégénération  du  théâtre  anglais;  mais  c'est  le 
texte  d'un  bill  sollicité  au  parlement  par  M.  Ed.-L.  Bulwer, 
dont  je  veux  attendre  les  obligeantes  communications. 

A  propos  des  En  fans  d'Edouard  y  si  j'ai  été  privé  par  mon 
voyage  de  la  première  représentation,  j'ai  pu  recueillir  ,  juste- 
ment hier,  tout  ce  qui  reste  de  leur  souvenir  en  dehors  delà 
pièce  de  Shakspeare.  Nous  avons  visité  la  Tour.  Comme  ce 
n'était  pas  ma  première  visite  ,  nous  avons  éludé  la  mystifi- 
cation de  voir  la  couronne  ou  la  prétendue  couronne  du  roi 
d'Angleterre,  tlie  likeness  ofa  kingly  crown,  comme  dirait 
Milton  ,  derrière  le  grillage  en  fer  qui  la  protège  des  voleurs, 
dans  une  forteresse  (jui  pourrait  braver  une  armée  !  Mais  après 
nous  avoir  montré  la  hache  qui  trancha  la  tète  d'Anne  de 
Bolen  ,  etc. ,  le  garde  nous  a  arrêtés  sous  un  sombre  arceau  , 
et  nous  a  dit  :  u  Voici  la  porte  de  la  tour  sanglante ,  ainsi 
nommée  depuis  qu'on  y  a  assassiné  les  enfans  d'Edouard.  » 
Puis,  de  la  Tour,  nous  sommes  redescendus  jusqu'à  West- 
minster pour  vi.siter  l'abbaye.  Parmi  les  tombeaux ,  il  en 
est  un  sur  lequel  reposent  deux  enfans  :  ce  sont  les  enfans 
d'Edouard.  Une  petite  .Anglaise  qui  visitait  aussi  l'église  avec 


I.lTTiinATUlVE.  26  i 

»a  inèro ,  dans  la  même  société  de  curieux  ([ue  nous ,  a  été 
frappée  de  la  taille  de  ces  petits  morts  de  marbre,  u  C'étaient 
deux  petits  eufans  comme  vous ,  lui  a  dit  la  mère  ,  et  qui  furent 
tués  pur  leur  oncle.  —  Tués  par  leur  oncle!  s'est  écriée  la 
petite  personne  ,  et  pourquoi? —  Ma  fille,  parce  qu'ils  n'étaient 
])us  sa/jes.  n  La  petite  personne  s'est  heureusement  contentée 
de  cette  leçon  où  Thistoire  a  été  un  peu  sacrifiée  à  la  morale  , 
et  j'en  ai  été  moi-même  édifié,  dans  une  époque  où  l'histoire 
et  le  roman  ont  tant  de  falsifications  iunnorales  à  se  reprocher. 
—  Je  parle  pour  lAnglelerre  aussi  bien  tjue  pour  la  France, 
comme  vous  le  verrez  quand  je  vous  dirai  où  en  est  la  littéra- 
ture anglaise  en  1833 

A5IÉDÉE    PiCHOT. 


REVUE  CRITIQUE. 


LES  POETES  DU  TRIMESTRE. 


Je  suis  un  critique  assez  positif,  et,  partant,  peu  mystique  de  ma 
nature  j  cppendant  je  me  garderai  bien  de  me  rendre  l'écho  de  ces 
poètes  négligés  qui  ne  cessent  de  répéter,  dans  l'intervalle  d'un 
volume  à  un  autre ,  qu'il  n'y  a  plus  de  public  pour  les  vers.  Je  ne 
sache  pas  qu'en  notre  époque  si  prosaïque  aucun  ouvrage  en  prose, 
toman  ou  histoire,  se  soit  débile  au  nombre  d'exemplaires  des 
Chansons  de  Béranger,  des  MioiTATioNs  de  Lamartine,  des  Mts- 
bj'iNiENNEs  de  Casimir  Delavigne  et  des  Satiucs  do  Barthélémy  et 
Méry.  Mais  il  est  vrai  de  dire  qu'en  poésie  il  y  a  toujours  eu  mo- 
nopole en  faveur  de  quelques  premiers  venus  :  c'est  la  seule  con- 
solation qu'on  puisse  offrir  à  ceux  qui  se  plaignent  de  l'indiffé- 
rence des  acheteurs  ou  des  lecteurs  ,  pour  parler  en  style  moins 
mercantile.  Parmi  les  poètes  moins  populaires  que  les  noms  que 
je  viens  de  citer,  il  en  est  dont  le  tour  peut  venir  encore,  ou  dont 
le  genre  de  talent  (pardon,  messieurs,  c'est  de  génie  que  je  veux, 
dire)  n'a  eu  d'autre  tort  que  de  ne  pas  s'adresser  aux  sympathies  de 
la  foulej  car  il  faut  dans  le  succès  de  nos  plus  illustres  poètes  faire 
aussi  la  part  delà  politique  et  de  l'a  propos.  k\i  jmjcment  dernier 
delà  critique  posthume  il  peut  advenir  que  parmi  les  poètes  très- 
connus,  très-vantés,  très-populaires  en  un  mot  dune  péiiode 
donnée ,  tel  n'aura  été  peut-être  que  le  poète  d'un  parti ,  tel  autre 
que  le  poète  d'une  année  ou  d'une  olyinpiade,  celui-là  mourant 
avec  la  passion  qu'il  a  servie,  celui-ci  avec  la  mode  qui  l'avait 
adopté  j  et  puis,  de  tant  d'œuvres  complètes  imprimées  du  vivant 
des  auteurs,  il  restera,  au  bout  d'une  génération  de  poètes,  quel- 
ques pages  d'échantillons  pour  figurer  dans  les  poétiques,  les 
Imites  de  littcraiure  et  ces  choix  de  poésies  mêlées  que  nos  voi- 
sins les  Anglais  appellent  élcyans  extraits  (élégant  exlracls). 
Qfioi  qu'il  en  soit  de  ce  lendemain  de  nos  succès  ,  j'ai  si  bien 


I.ITTy.RATUr.E.  2G3 

raison  do  prétendre  que  notre  époque  indusiriello  consent  à  se  lais- 
ser amuser  par  la  poésie  comme  par  la  musique,  que  non-seule- 
ment il  s'est  publié,  depuis  janvier  dernier,  plus  d'un  million  de 
vers  (j'ai  mieux  aimé  les  compter  que  les  lire,  je  l'avoue,  quoi- 
qu'on en  ait  vu  se  glisser  par  centaines  même  dans  les  feuilletons 
de  la  presse  politique  ,  entre  un  article  sur  l'Académie  des  Sciences 
et  un  autre  sur  les  chemins  de  fer  ) ,  mais  qu'encore  il  se  manifeste 
dans  la  poésie  du  jour  une  tendance  aux  sentimens  tendres,  à  la 
religion  et  au  mysticisme  tout-à-fait  édifiante.  C'est  une  conso- 
lante réaction  après  tant  de  petits  poèmes  semi-philosophiques  cl 
semi-libertins  ,  dont  les  auteurs  se  croyaient  les  rivaux  de  Voltaire 
et  de  Byron,  Ne  désespérons  pas  qu'une  réaction  analogue  ne  ra- 
mène bientôt  aussi  le  roman  à  la  morale,  le  roman  tour-à-tour 
»  historique,  drolatique,  philosophique,  intime,»  mais  devenu 
sous  chacune  de  ces  lormes  plus  corrupteur  en  i853  que  du  temps 
de  Crébillon  fils  et  de  La  Clos  ,  de  Louvet  et  de  Pigault-Lebrun. 
Lin  des  symptômes  de  cette  réaction  prochaine  ne  serait-il  pas  dans 
la  réimpression  si  généralement  applaudie  d'un  roman  tout  rempli 
d'une  philosophie  rêveuse  plutôt  que  chagrine ,  où  le  doute  n'a 
rien  d'amer  ,  où  l'amour  de  la  nature  tient  lieu  d'une  religion  , 
d'OneuMANN  enfin,  livre  oublié,  qui  vient  après  vingt  ans  prendn» 
sa  place  entre  le  Vicaiue  savoyard  et  René?  Mais  depuis  la  révo- 
lution antipoélique  et  antireligieuse  de  i83o,  il  est  une  publica- 
tion qui,  en  apparence,  plus  qu'aucune  autre  ,  aura  préparé  Irs 
voies  à  ceux  de  nos  poètes  qui  osent  enfin,  sans  craindre  le  ridi- 
cule, ou  du  moins  l'accusation  de  jésuitisme  ,  croire  en  Dieu  dans 
leurs  vers ,  prêter  uus  forme  d'ange  à  la  muse  ,  et  rendre  un  culti; 
aux  souvenirs  de  l'enfance  et  du  foyer  domestique;  je  veux  parler 
des  Feuilles  d'aiitomne,  qui  ont  pu  paraître  impunément  sans  faire 
crier  au  dècot  parle  libiialisme,  comme  il  arriva  à  M.  de  Lamar- 
tine quand  parurent  ses  premières  M^ditatioss.  Peut-être  aussi,  au 
lieu  d'attribuer  le  retour  de  la  poésie  chaste  à  l'exemple  d'un  grand 
nom,  est-il  plus  juste  de  ne  voir  dans  cet  exemple  que  la  première 
expression  de  la  pensée  générale  revenue  par  satiété  aux  éternelles 
idées  du  vrai  et  du  beau  simple.  En  effet  ,  le  bizarre,  l'étrange, 
l'extraordinaire  ne  sauraient  être  que  le  caprice  ou  la  maladie  d'un 
esprit  supérieur  qui  entraine  un  moment  les  imaginations  bla-sècs 
ou  malades  comme  la  sienne,  et  produit  répidèiiiie  toujours  pas- 
sagère du  mauvais  goût. 


26-4  r.KVUE    T)E    PARIS. 

Quant  à  moi,  je  le  déolare  franchement,  tout  ce  qu'on  a  décoré 
jusqu'ici  du  titre  de  fantastique  en  poésie  n'avait  jamais  pu  exci- 
ter en  moi  qu'un  sourire;  j'ai  souvent  confondu  ce  sublime-là  avec 
le  grotesque,  au  grand  scandale  de  mes  amis.  Grâce  au  ciel,  on 
commence  à  rire  de  toutes  ces  tristesses  factices  ,  de  ces  masca- 
rades lugubres  ,  qui  multiplient  autour  d'elles  les  attributs  du  ci- 
metière ,  à  défaut  de  la  mélancolie  rêveuse  de  la  vraie  poésie  ,  et 
qui  ne  sont  qu'une  contre-partie  de  ce  dandvsmo  littéraire ,  par- 
iant sans  cesse  chevaux,  cigares,  vin  de  CJiampagne  ,  et  confon- 
dant la  fatuité  avec  l'aisance  de  la  bonne  société.  Agréable  distri- 
bution de  rôles  entre  Jean  qui  pleure  et  Jean  qui  rit ,  l'un  parodiant 
le  beau  désespoir  de  Childe-Harold ,  l'autre  la  moquerie  dédai- 
gneuse de  don  Juan  !  Au  reste  ,  si  la  mystification  a  duré  si  long- 
temps ,  convenons  de  bonne  grâce  que  la  critique  a  bien  à  se 
reprocher  la  complicité  de  ses  théories  et  sa  complaisance  à  re- 
connaître de  prétendus  'c  apostolats  ,  ))  de  prétendues  a  missions 
de  poètes  »  en  contradiction  avec  ces  autres  grands  mots  ((  d'in- 
dividualité ))  et  «  d'indépendance  artistique  n  appliqués  à  je  ne 
sais  combien  de  médiocrités  imberbes  ou  caduques.  Mais  laissons 
en  paix  les  morts ,  qui  par  parenthèse  ont  aussi  maintenant  leur 
journal  et  pourraient  nous  répondre. 

En  tête  de  tous  les  volumes  devers  ])ubliés  récemment,  il  faut 
placer  d'abord  celui  de  31""=  Desbordes  Valmore ,  intitulé  les  Pi.i;uns. 
Il  y  a  là  toute  une  vie  de  femme  poétiquement  racontée  ,  la  vie 
d'une  femme  qui  a  beaucoup  aimé,  soutFcrt  et  pleuré,  un  niman 
vrai  dont  chaque  page  réveille  en  vous  une  délicieuse  émotion  , 
ravissante  lecture  que  vous  n'interrompez  que  pour  pleurer  ou 
rêver  sur  un  vers ,  sur  un  mot.  Depuis  les  Feuilles  d'automni!  aucun 
livre  n'avait  comme  celui-là  rendu  à  mes  souvenirs  d'enfante  leurs- 
brillantes  couleurs,  et  renouvelé  en  moi  celte  douce  mélancolie 
que  nous  laissent  des  douleurs  afTaiblies  par  le  temps.  C'est  un 
livre  avec  lequel  on  retrouve  tour-àtour  les  images  des  amis  qu'on 
a  aimés  et  perdus ,  tous  les  sentimens  tendres  ou  tristes  qu'on  a 
éprouvés.  Jusqu'ici  je  ne  ne  savais  pas  de  poésie  de  femme  au-des- 
sus de  celle  de  M'"e  Taslu  :  les  vers  de  M"^eDesbordesValmore  n'ont 
même  pas  en  général  le  fini  ni  la  correction  claire  et  facile  que 
nous  avons  tant  admirée  dans  ceux  de  sa  rivale;  mais  il  me  semlde 
qu'il  y  a  justement  un  charme  de  plus  dans  cet  abandon  ou  dans 
cette  fougue  qui  laissent   quelque  chose  à  désirer  sous  le  rapport 


i.iTTtRATL'nr.  2(55 

(lu  style  proprement  dit.  Enfin  je  n'ai  jamais  abdiqué  plus  volon- 
tiers la  sévérité  du  critique  pour  me  livrer  à  mon  émotion  de  lec- 
teur. J'ai  aimé ,  souffert  et  pleuré  aTec  Mra=  Desbordes-Valmore , 
que  je  n"ai  jamais  vue,  comme  je  ferais  avec  une  sœur ,  une  amie 
qui  me  raconterait  ses  peines  après  une  longue  absence.  Il  me 
larde  de  voir  comment  nos  métaphysiciens  de  la  critique  explique- 
ront ces  impressions  que  je  les  défie  de  ne  pas  avoir  éprouvées 
comme  moi.  A  leur  art  de  déduire  tout  ce  qui  est  beau  d'un  système 
philosopbique ,  je  préférerais  certes  le  talent  de  savoir  dessiner 
comme  Westall  ou  Johannot,  afin  de  traduire,  par  une  suite  de 
jolies  vignettes  ,  tout  ce  qu'il  y  a  de  délicates  images  dans  ce» 
simples  élégies: 

Yois-tu,  d'un  cœur  de  femme  il  faut  avoir  pitié. 
Quelque  chose  d'enfant  s'y  mêle  à  tous  les  âges  j 
Quand  elles  diraient  non,  je  dis  oui.  Les  plus  sages 
Ne  peuvent  sans  transport  se  prendre  d'amitié  ; 
Juges  d'amour  !  Ce  mot  nous  rappelle  nos  mères  ; 
Le  berceau  balancé  dans  leurs  douces  prières , 
L'ange  gardien  qui  veille  et  plane  autour  de  nous  , 
Qu'une  petite  fille  écoute  à  deux  genoux,  etc.,  etc. 

C'est  le  début,  appelé  Révélation  ,  et  rempli  de  ces  superstitions 
religieuses  par  lesquelles  nous  avons  tous  passé,  n'importe  à  quelle 
religion  nous  ont  conduits  les  distractions  du  monde.  Puis  c'est 
la  Fie  et  la  Mort  du  ramier,  l'Attente,  Amottr ,  le  Jumeau 
pleuré,  les  Mots  tristes ,  Toi,  me  }iais-tu?  Minuit ,  et  quarante- 
huit  autres  pièces  dont  la  plus  faible  contient  au  moins  une  pensée 
tendre  ou  gracieuse.  Les  lecteurs  de  la  Revue  de  Paris  n'ont  pas 
oublié  sans  doute  une  notice  sur  Lucretia  Davidson ,  cette  jeune 
Américaine  morte  à  dix-sept  ansj  M"'  Yalmore  lui  a  adresse  une  de 
ses  plus  touchantes  élégies,  où,  avec  une  modestie  charmante, 
elle  chante  les  muses  rivales  de  la  sienne.  Mais  je  préfère  encore 
les  vers  à  Louis  LabLé ,  ou  ceux  que  M""  Valmore  a  fait  sur  sa 
fille  Ondine  ; 

Ondine,  enfant  joyeux  qui  bondis  sur  la  terre, 
Mobile  comme  l'eau  qui  l'a  donné  son  nom, 
Es-tu  d'un  séraphin  le  miroir  solitaire? 
Sous  ta  gr.ioe  mortelle  orne-t-il  ma  maison? 

3  i7> 


266  RKVUE    DE    PARIS. 

Quand  je  Vy  vois  glisser  dansante  et  gracieuse, 
Je  sens  flotter  mon  ame  errante  autour  de  toi  ; 
Je  me  regarde  vivre,  ombre  silencieuse  ; 
Mes  jours  purs  sous  tes  traits  repassent  devant  moi  ! 

0  ma  blanche  colombe  !  entr'ouvre-moi  ton  aile; 

Mon  cœur  a  fait  le  tien ,  il  s'y  renfermera  ; 

Car  ce  serait  affreux  et  pitié  de  t^apprendre , 

Quand  tu  baises  mes  pleurs,  ce  qui  les  fait  couler. 

Va  les  porter  à  Dieu,  sans  chercher  à  comprendre 

Ce  qu'une  larme  pèse  et  coûte  à  révéler. 

Tout  pleure  ,  et  l'innocent  que  le  torrent  entraîne, 

Et  ceux  qui  pour  prier  n'ont  que  leur  repentir. 

Peut-être  en  ce  moment  les  soupirs  d'une  reine 

Sur  la  route  du  ciel  rencontrent  mes  soupirs  ,  etc.,  etc. 

Mais  après  avoir  beaucoup  loué  ,  je  voudrais  en  toute  justics  ré- 
véler, par  la  citation  d'une  pièce  entière,  les  défauts  en  même  temps 
que  les  qualités  de  l'auteur  ,  à  qui  on  peut  reprocher  quelquefois 
jine  manière  affectée  de  briser  son  vers  et  de  varier  ses  tours  de 
phrase  aux  dépens  delà  clarté.  Je  choisis  le  plus  court  des  cinq  pe- 
tits drames  élégiaqucs  adressés  aux  enfaus,  et  dont  les  lakistes  an- 
glais Wordsworlh  et  Wilson  ne  désavoueraient  aucun. 

l'oreiller  d  une  petite  fille. 

Cher  petit  oreiller,  doux  et  chaud  sous  ma  tête, 
Plein  de  ])]ume  choisie  ,  et  blanc  et  fait  pour  moi  ! 
Quand  on  a  peur  du  vent ,  des  loups  ,  de  la  tempête  , 
Clier  petit  oreiller ,  que  je  dors  bien  sur  toi  ! 

—  Beaucoup  ,  beaucoup  d'enfans  pauvres  et  nus,  sans  mère, 
Sans  maison  ,  n'ont  jamais  d'oreiller  pour  dormir; 

Ils  ont  toujours  sommeil.  0  destinée  amère  ! 
Maman  ,  douce  maman,  cela  méfait  gémir. 

—  Et  quand  j'ai  prié  Dieu  pour  tous  ces  petits  anges 
Qui  n'ont  pas  d'oreiller,  moi  j'embrasse  le  mien. 
Seule,  dans  mon  doux  uid  qu'à  tes  pieds  tu  m'arranges. 
Je  te  bénis ,  ma  mère ,  et  je  louche  le  tien  ! 

—  Je  ne  m'éveillerai  qu'à  la  lueur  première        > 
Pe  l'aube  au  rideau  bleu  ,  c'est  si  g-ai  de  la  voir  ! 


LITTÉRATURE.  267 

Je  vais  dire  tout  bas  ma  plus  tendre  prière  : 
Donne  encore  un  baiser,  douce  maman.  Bonsoir  ! 

l'RIlillE. 

Uieu  des  enfans  !  le  cœur  d'une  petite  fille 
Plein  de  prière  ,  écoute ,  est  ici  sous  tes  mains  ; 
On  me  parle  toujours  d'orplielins  sans  famille! 
Dans  Tavenir,  mon  Dieu  ,  ne  fais  plus  d'orphelins  ! 

—  Laisse  descendre  au  soir  un  ange  qui  pardonne  , 
Pour  répondre  à  ces  voix  que  l'on  entend  gémir. 
Mets  sous  l'enfant  perdu  que  la  mère  abandonne 
Un  petit  oreiller  qui  le  fera  dormir. 

Après  M™«  Dcsbordes-Yalmore  ,  mais  sur  la  même  ligne  ,  je 
placerai  M.  Jules  Le  Fèvre  ,  qui  publie  un  recueil  sous  le  titre  de 
Confidences.  C'est  aussi  de  la  poésie  mélancolique  et  tendre,  plus 
forte  de  pensées  peut-être,  plus  savante  d'exécution,  mais  qui,  à 
cause  de  cela  même,  a  le  défaut  de  manquer  quelquefois  de  naï- 
veté et  de  naturel ,  dons  précieux  qui  compensent  bien  un  peu  de 
négligence,  et  que  le  titre  de  3L  Le  Fèvre  exigeait  pour  donner  à 
ses  Confidences  un  air  d'épancbemens  faciles.  J'en  veux  surtout  à 
l'auteur  de  l'emploi  d'un  vocabulaire  de  mots  savans  que  la  poésie 
sentimentale  ferait  bien  de  laisser  à  la  poésie  didactique,  et  que 
l'abbé  Delille  appliqua  souvent  avec  bonheur  à  la  description  des 
[ihénomènes  physiques.  Dans  une  ame  de  poète,  ces  phénomènes 
ne  doivent  réveiller  qu'un  sentiment  et  non  le  mot  propre  d'une 
détinition.  M.  Le  Fèvre  est  jieut-être  trop  érudit  pour  un  rêveur. 
Byron  avait  dit  quelque  part  des  astres  ,  qu'ils  étaient ,  à  ses  yeux, 
les  caractères  d'un  alphabet  céleste  :  31.  Le  Fèvre  a  dit  la  même 
chose  des  fleurs  ,  mais  avec  l'explication  complète  de  chaque  signe 
de  la  langue  de  Flore ,  explication  presque  aussi  longue  que  le  Sys- 
tcma  planturum  de  Linnaeus.  J'aime  mieux  la  manière  plus  dra- 
inatiq\ie  dont  Thomas  Moorc  a  tiré  parti  de  la  même  idée  dans  le 
dernier  des  contes  de  sa  Lalla-Rookh.  Si  je  cite  les  poètes  anglais 
il  M.  Le  Fèvre  ,  c'est  qu'il  les  connaît  mieux  que  personne  j  sa  con- 
naissance des  poètes  étrangers  va  même  encore  jusqu'à  l'éiudition. 
(Chaque  pièce  de  son  recueil  est  précédée  d'épigraphes  empruntées 
il  r Allemagne,  a  l'Angleterre,  à  l'Italie  et  au  Portugal;  M.  le  Fè- 
vre en  met  jusqu'à  quatre  à  la  fois  ,  et  rarement  moins  de  trois. 
Dans  cette  anthologie  polyglotte  figurent  nonseulemenl  les  noms 


260  IlKVLiK     DE     PARIS. 

illustres  de  la  liltiiiature  européenne,  mais  cinq  ou  six  auteurs  qui 
certes  doivent  remercier  M.  Le  Fèvre  de  nous  les  révéler,  n  vraies 
mouclies  conservées  dansl'ambre  de  ses  propres  vers,  u  pensée  qui 
est  de  Thomas  Moore,  je  crois  ,  et  par  laquelle  j'aime  à  réfuter  la 
modestie  qui  porte  M.  Le  Fcvre  à  nous  dire  dans  sa  préface  qu'il 
a  voulu  parer  sa  pauvre  muse  de  quelques  pierreries  étrangères. 
Non,  certes,  M.  Le  Fèvre  n'avait  aucun  besoin  de  ce  mélange  de 
diamans  et  de  paillettes  incrusté  sur  chaque  page  demi-blanche  de 
ses  titres;  car,  ni  en  Italie,  ni  en  Portugal,  ni  en  Allemagne,  ni 
en  Angleterre,  il  n'a  paru  depuis  long-temps  un  volume  plus  riche 
d'images  et  d'idées  que  les  Confidences.  Mais  on  y  trouve  s\irtout , 
en  contraste  avec  l'érudition  que  je  lui  reprochais  tout-ù-1'heure  , 
je  ne  sais  coml)ien  de  ces  tendres  superstitions  du  cœur  qui  sont  si 
bien  comprises  de  quiconque  a  aimé  ou  aime  encore,  et  qui  m'ont 
fuit  rapprocher  ce  recueil  remarquable  de  celui  de  M'"^  Valmore. 
Si  M'"^  de  Staël  a  pu  dire  qu'elle  consentirait  à  être  malheureuse 
comme  lady  Byron  (eu  supposant  ladv  Byron  malheureuse),  au  prix 
d  avoir  inspiré  d'abord  les  vers  que  byron  avait  faits  pour  elle,  il 
n'est  pas  de  femme  qui  ne  puisse  envier  à  la  Maria  de  M.  J.  Le  Fèvre 
un  amant  qui  la  chante  si  tendrement;  il  n'en  est  pas  une  qui  ne 
voulut  suivre  le  poète  dans  sa  pièce  des  Plans  de  soliludc.  Ou  ne 
trouve  pas  moins  de  passion  et  de  poésie  dans  vingt  autres  pièces 
du  volume,  et  entre  autres  dans  une  admirable  paraphrase  à"" Om- 
bra adorata ,  dont  reffct  a  le  charme  des  acccns  de  Fasta  ou  de 
Malibran  : 

Ombre  adorable  et  pure  ,  attends  moi ,  Juliette  , 

Je  te  suis.  Dans  le  ciel  où  ton  cœur  me  regrette , 

Tu  n'auras  pas  long-temps  appelé  Roméo  ; 

Je  me  meurs!  oui  ,  déjà  l'air  béui  du  tombeau 

Comme  «n  souffle  du  ciel  voltige  sur  ma  tête. 

Tiens  reprendre  mon  ame  au  monde  qui  l'arrête; 

Kccois-moi  la  première  au  seuil  du  paradis  ; 

N'entrons  pas  divisés  sous  l'or  de  ses  parvis. 

Oh  !  viens  ,  que  ta  présence  invisible  et  sacrée 

l'rcsse  en  moi  de  la  mort  la  lenteur  égarée.' 

Te  voilà!...  je  le  sens.. .  le  poison  t'obéit... 

U  ne  me  trahit  pas  .  mon  front  s'appesantit  : 

Mon  sang  ,  ivre  de  froid,  en  frisson  s'évapore. 

F'ose-toi  sur  mon  cœur  pendant  qu'il  bat  encore; 


LITTKRATURK. 


269 


Qu'il  bvillc  en  s'étcignant  comme  il  battit  toujours. 

Nous  n'avons  pas  ,  hélas!  pu  môler  tous  nos  jours  ; 

Mais  nous  pouvons  au  moins  marier  notre  cendre. 

Amour,  accours  du  ciel ,  si  tu  peux  en  descendre. 

Que  Roméo  se  meure  en  s'appuyaut  sur  toi. 

Attends-moi,  Juliette,  ô  mon  ombre,  attends-moi  ! 
Je  parlerais  plus  long-temps  de  M^^  Valmoie  et  de  M.  J.  Le  Fé- 
vre  si  je  ne  tenais  à  mentionner  au  moins  un  ou  deux  poètes  en- 
core, dont  les  recueils  ne  le  cédant  qu'aux  Ple-jrs  et  aux  Co.vn- 
DUNCEs.  Tel  est  LA  Vie  INTIME,  poésies  ,  par  M.  de  Latonr,  jeune 
littérateur,  qui  tient  en  vers  tout  ce  qu'avaient  promis  son  élé- 
gante traduction  desPnisoNs  de  Pellico  et  la  notice  touchante  dont 
elle  était  précédée.  Il  y  a  dans  les  poésies  de  M.  de  Latour  les 
«  molles  rêveries  du  jeune  âge  »  et  beaucoup  de  ces  «  pensées  chè- 
res et  intimes,  »  qui  semblent  ne  s'adresser,  comme  dit  l'auteur, 
qu'à  quelques  âmes  tendres  et  bienveillantes,  mais  qui  trouveront 
cependant  des  échos  plus  nombreux  que  sa  préface  n'eu  esp;!fe.  J'ai 
vanté  les  vers  de  51™*=  Valmore  à  Lucrelia  Davidson  ;  M.  de  Latour 
s'est  rencontré  avec  elle,  et  je  ne  sais  à  laquelle  des  deux  pièces 
sur  le  même  sujet  on  pourrait  donner  la  préférence. 

Elle  !  son  ombre  en  deuil  me  poursuit  et  m'enivre  j 

Autour  de  moi ,  partout  ,  plane  son  souvenir. 

Jeune  fille,  pour  toi  que  j'aurais  voulu  vivre  ! 

Jeune  fille  ,  avec  toi  j'aurais  voulu  mourir. 

—  Le  soir,  si  devant  moi  passe  un  léger  nuage. 
Balancé  par  le  vent  dans  les  plaines  des  clciix  , 
Je  crois  le  voir  rêvant ,  épiant  le  passage 

De  l'astre  qu'ici-bas  cherchaient  toujours  tes  yeux 

—  C'est  ta  voix  que  j'entends  dans  la  feuille  qui  tremble. 
J'achève  en  soupirant  chaque  vers  commencé, 
Heureux  ,  que  nos  deux  voix  montent  au  ciel  ensemble 
Dans  un  hymne  d'amour  de  la  terre  élancé ,  etc.  ,  etc. 

Le  même  reflet  de  mélancolie  religieuse  colore  un  choix  trop 
court  de  porsics  qui  nous  arrive  de  Berlin,  et  intitulé  Feuilles 
vCLAN-rr.s.  L'auteur  ,  M.  L.  Marmier ,  a  recueilli  une  précieuse  mois- 
son de  souvenirs  littéraires  et  poétiques  dans  la  fréquentation  des 
célébrités  contemporaines  de  l'Allemagne. 

C'est  aussi  un  poète  que  M.  Poirié  Sainl-Auvcle,  qui ,  déjà  connu 


270  REVUE    DE    PAUIS. 

par  le  recueil  des  Veilliîes  prançaises,  public  aujourd'hui  Cvpkès 
ET  Palmistbs  ,  poésies  historiques  où  l'on  retrouve  les  teintes  va- 
riées et  souvent  toute  la  chaleur  du  climat  qui  les  a  inspirées. 
M.  Saint-Aurèle  est  né  à  la  Guadeloupe,  et  Ton  s'en  aperçoit  à  la  suite 
de  tableaux  animés  intitulés  les  Antilles  : 

J'aime  notre  mer  bleue  et  sa  tempête  ardente, 
J'aime  des  soleils  chauds  la  lumière  abondante  , 
Ces  pitons  que  jamais  mortel  n'escalada, 
Et  nos  mornes  flanqués  de  forêts  giboyeuses  , 
Nos  nègres  sans  soucis  ,  nos  négresses  rieuses, 
Et  les  chants  de  leur  Calanda. 

Persuadé  que  les  nègres  de  M.  Saint-Aurèle    ont,  en  effet,   le 
meilleur  des  maîtres,  et  désirant  à  tous  les  nègres  ,  si  la  traite  con- 
tinue, un  poète  pour  maître  ,  je  répète  volontiers  avec  lui  ; 
J'aime  nos  bons  colons,  aux  mœurs  patriarcales, 
Racontant  des  aïeux  les  paisibles  annales  , 
Comme  aux  jours  d'Abraham  ,  assis  sous  les  palmiers  , 
Et  couronnés  d'enfans  ,  saints  gages  de  tendresse, 
Festoyant  l'étranger  que  le  Seigneur  adresse 
A  leur  repas  hospitalier. 

Je  pourrais  ciler ,  si  l'espace  ne  manquait ,  des  passages  plus  ca- 
lactéristiqucs  du  vrai  talent  de  M.  Saint-Aurèle;  mais  enfin  ,  ravi 
(l'avoir  trouvé  pour  la  première  fois  de  ma  vie  tant  dcbeanx  vers,  il 
me  reste  à  témoigner  à  ces  divers  poètes  toute  ma  reconnaissance, 
eu  leur  indiquant  une  excellente  liste  de  souscripteurs  ;  le  service 
n'est  pas  à  dédaigner,  car  il  faut  convenir  que  la  poésie  chaste  et 
religieuse  ne  parle  pas  avec  le  même  succès  à  toute  espèce  de  lec- 
teur :  cette  liste  est  celle  qui  accompagne  le  Pèlerin,  dernier  poème 
du  chevalier  J.  Bard  ,  de  la  Cote-d'Or.  Je  ne  prétends  pas  que  lb 
Pèlerin  soit  un  ouvrage  à  comparer  aux  Pleurs  ni  aux  Confidences  , 
quoiqu'il  serait  injuste  de  ne  pas  y  remarquer  des  vers  faciles  et 
harmonieux  j  mais  je  recommande  surtout  à  M™"^  Valmore  ,  à  M.  Le 
Fèvre,  etc. ,  etc. ,  ou  du  moins  aux  éditeurs  de  ces  dames  et  mes- 
sieurs,  d'envoyer  leurs  prospectus  à  tous  les  membres  du  clergé, 
de  la  noblesse  d'épée  et  de  la  noblesse  de  robe,  qui  forment  une 
liste  imposante  de  patrons  en  tête  le  d'oeuvre  du  chevalier  J.  Bard, 
auteur  des  Mélancoliques  et  du  Pélep.in  ,  poème  élégiaque  en  six 
chants,  imprimé  avccluxe,et  dont  ,  malgré  la  liste  aristocratique 


LITTÉRATURE.  271 

et  ccclésiaslique  qui  le  précède,  on  trouve  encore  quelques  exem- 
plaires chez.  M.  Hivert ,  libraire,  quai  des  Augustins. 

Jovouhiis,  mêlant  le  profane  au  sacré,  parler  aujourd'hui  des 
divers  romans  publiés  depuis  trois  mois  ;  mais  je  suis  forcé  de  ren- 
voyer à  la  prochaine  livraison  la  seconde  partie  de  cet  article  ,  qui 
pourrabien  me  brouiller  avec  quelques-uns  de  nos  prosateurs  ;  si  la 
première  ne  m'a  pas  rais  trop  mal  avec  un  ou  deux  de  nos  poètes. 

H.-C.  DE  Saint-Michli,. 


REVUE  MUSICALE. 

Les  journaux  anglais  parlent  des  succès  de  Rubini  à  Londres^ 
ceux  de  Paris  répètent  les  éloges  donnés  à  notre  ténor  favori.  Après 
avoir  lu  ces  nouvelles  ,  qui  leur  font  supposer  que  Rubini  chante 
en  ce  moment  Anna  Bolena  ou  bien  II,  Pirata  ,  devant  un  audi- 
toire anglais,  les  amateurs  sont  fort  étonnés  de  rencontrer  ce  vir- 
tuose sur  son  terrain,  sur  le  boulevard  Italien,  llubini  nous  est 
rendu  ,  disent-ils  dans  les  salons  fashionables  ,  où  rannonce  de  l'ar- 
rivée d'un  chanteur  est  d'un  plus  grand  intérêt  que  le  passage  de 
Melternich  ou  de  Pozzo  di  Borgo  j  Rubini  est  a  Paris.  —  Non, 
messieurs,  il  n'y  est  plus;  cet  habile  négociant  en  trilles  et  dou- 
bles croches  est  parti  pour  la  foire  j  il  fait  le  commerce  en  gros  et 
en  détail,  tient  de  superbes  magasins  dans  les  capitales  de  la 
France,  de  l'Angleterre,  de  l'Allemagne,  de  l'Italie  ,  et  ne  dé- 
daigne pas  d'ouvrir  une  boutique  à  Sinigaglia,  pendant  l'été.  Ce 
virtuose  pèlerin  reprend  baleine  en  courant  la  poste.  No\is  l'aurons 
au  ïnois  de  septembre.  Soyez  sûr  qu'il  ne  manquera  point  à  l'appel , 
au  jour  marqué;  en  attendant,  il  nous  tourne  le  dos,  et  grimpe 
les  Alpes  ,  qu'il  redescendra  bientôt.  iSî^nor,  luvitaè  corta  ,  dit 
le  bouffon  de  la  Camilla;  la  vie  active  d'un  chanteur  est  [ilus 
courte  encore  que  celle  des  autres  hommes  :  il  faut  savoir  en  pro- 
fiter. La  vie  chantante  ressemble  beaucoup  à  la  vie  galante  ;  on  doit 
faire  valoir  ses  avantages  Vous  connaissez  sans  doute  beaucoup 
de  dames  qui  se  dépêchent  pour  n'avoir  pas  à  regrellerla  perte  du 
tcnijjs.  Encore  un  duo,  encore  une  cavatine  ,  encore  une  vingtaine 
de  mille  francs.  La  foire  sera  bonne;  on  part  de  Londres,  on  tra- 
verse la  mer  et  les  Alpes  pour  venir  à  Sinigaglia  : 

Prenons  ceci,  puisque  Dieu  nous  l'envoie  , 
Nous  n'aurons  pas  toujours  de  tels  contentenuns 


272  REVUE    DE    PARI5. 

Le  chanteur  financier  se  repose  ensnile  sur  ses  couronnes  et 
dans  son  château.  S'il  se  ])romène  encore,  c'est  pour  aller  visiter 
ses  prés  ,  ses  moissons  et  ses  vignes  j  s'il  s'assied  dans  une  gondole, 
Taviron  la  fera  marcher  sur  des  ondes  réelles  ,  sur  le  cristal  du  lac 
ou  de  la  rivière,  et  non  pas  rouler  entre  deux  flots  de  bois  et  de 
toile,  sur  des  essieux  mal  graissés.  Le  chanteur  finira  tranquille- 
ment sa  course  sur  sa  terre  natale,  et  ne  se  verra  point  condamné 
à  traverser  l'Océan  pour  aller  chercher  au  Mexique  sa  solde  de  re- 
traite. Le  théâtre  de  Mexico  est  l'hôtel  des  Invalides  ,  le  Champ- 
d' Asile  des  virtuoses  hors  de  combat ,  et  qui  n'ont  pas  pris  soin  de 
l'avenir.  C'est  là  que  ces  missionnaires  de  l'art  vont  exhaler 
leurs  derniers  bémols  ,  clore  leur  dernière  roulade,  et  rendre  leur 
dernier  soupir  devant  une  assemblée  composée  de  sujets  de  Monté- 
ziima  et  de  vieux  chrétiens;  auditoir»  tricolore,  où  les  blancs  oc- 
cupent les  premières  loges  ,  les  noirs  les  troisièmes  ,  et  les  mulâtres 
le  juste  milieu.  Nous  avons  aussi  des  mulâtres  en  France;  mais  ils 
siègent  de  préférence  aux  premières  loges  ;  les  lois  du  pays  ne  leur 
eu  défendent  pas  l'entrée. 

Le  1 5  avril  dernier ,  il  pleuvait ,  il  faisait  froid  à  Londres  ,  Rn- 
blui  répétait ,  dans  la  salle  de  Ilannoi^cr-Squarc ,  un  air  qu'il  de- 
vait chanter  le  lendemain  au  concert  de  la  musique  ancienne.  Sui- 
vant un  usage  absurde,  les  souscripteurs  de  ces  concerts  ,  les  loca- 
taires des  loges ,  les  abonnés  de  tout  genre,  ont  le  droit,  à  Londres, 
d'assister  aux  répétitions.  Rubini ,  fatigué  de  ses  travaux  prodi- 
gieux, delà  saison  de  Paris,  du  voyage  qu'il  venait  de  faire,  et 
craignant  de  s'enrhumer,  commença  son  air  assis  et  le  chapeau  sur 
la  tète.  Lord  Burghersh,  directeur  du  concert,  s'approche  du  vir- 
tuose ,  et  lui  fait  entendre  que  par  respect  pour  les  souscripteurs 
présens  il  est  nécessaire  qu'il  chante  debout  et  découvert.  Rubini 
consent  â  se  lever;  mais,  ne  voulant  pas  s'exposer  aux  hasards 
d  LUI  rhume,  il  garde  son  chapeau.  Là-dessus,  grand  scandale  et 
longues  plaisanteries  ,  à  l'anglaise ,  de  la  part  des  journalistes ,  sur 
les  avantages  q\ie  procure  la  richesse.  Ces  petitesses,  si  invétérées 
dans  les  mœurs  du  pays,  sont  la  cause  invincible  qui  s'opposera 
toujours  à  ce  que  les  Anglais  aient  jamais  des  arts  et  des  artistes. 
Aux  répétitions  è^I^jliiycnic  en  Aiilïde ,  Gluck  quittait  son  habit, 
sa  perruque,  et  se  coiffait  d'un  bonnet  de  coton.  Les  grands  sei- 
gneurs qu'il  voulait  bien  admettie  à  ces  exercices  s'empressa.ent 
de  lui  passer  son  habit,  et  hii  présentaient  sa  perruque,  au  lieu  de 


LITTÉKATLUE.  STêi 

se  Ticher  des  libertés  que  le  grand  artiste  prenait  et  de  son  indiffé- 
rence pour  les  usages.  Celte  manière  de  procéder,  messieurs  de 
l'Angleterre ,  vaut  cent  fois  mieux  pour  naturaliser  les  arts  dans  un 
pujs  que  Tor  ,  dont  vous  parlez  sans  cesse,  et  dont  vous  êtes  fort 
avares  aujourd'hui. 

— Je  penseque  mes  lecteurs  me  pardonneront  délaisser  à  l'arriéré 
le  Souper  du  Mari,  les  Souvenirs  de  Lafictir  ,  et  d'autres  opéras 
comiques  dont  le  titre  échappe  à  ma  mémoire  ,  les  Gondoliers 
même,  bien  que  l'afflcbe  ait  rap|ielé  cette  dernière  pièce  il  y  a 
peu  de  jours.  Arrivons  &  Ludovic ,  opéra  en  deux  actes,  dont  le 
succès  a  fait  grand  bruit  dans  le  quartier  delà  Bourse.  Ludovic  est 
un  Corse  aux  passions  fougueuses;  intendant  d'une  fermière  jeune, 
jolie  et  maîtresse  de  sa  main,  sans  être  veuve,  il  parvient  à  lui 
inspirer  de  l'amour  en  lui  tirant  un  coup  de  pistolet  à  bout  por- 
tant. Peut-être  viserait-il  de  plus  loin  si  la  scène  était  plus  grande, 
mais  les  localités  exigent  ce  rapprochement.  Ludovic  est  condamné 
à  mort ,  et  c'est  la  déposition  dcFrancesca,  sa  victime,  qui  fait 
pencher  la  balance  de  Thémis.  La  fermière  a  des  remords  ,  le  cou- 
pable a  de  gros  favoris  ,  la  fermière  profite  de  l'excellent  naturel  de 
son  futur  Gregorio  pour  le  faire  agir  en  faveur  de  son  rival.  Ludo- 
vic, traqué  par  des  soldats  du  pape  ,  vient  s'offrir  aux  coups  de  ses 
persécuteurs,  on  va  tirer  sur  lui,  le  fusiller  sous  les  yeux  de  Fran- 
cesea ,  mais  Gregorio  met  en  joue  le  chef  du  peloton  5  l'amorce 
n'est  point  brûlée,  ce  qui  donne  le  temps  de  décacheter  et  de  lire 
la  lettre  de  grâce.  Ce  drame  ,  très-sérieux  ,  tragique  même  ,  puisque 
les  armes  à  feu  sont  apprêtées  pour  menacer  et  frapper  ,  devient  un 
véritable  opéra-comique  ,  si  l'on  est  disposé  à  rire  des  propos  d'un 
capitaine  ivrogne  qui  dit  sans  cesse  qu'il  a  soif,  excite  ses  soldats  à 
boire ,  et  fait  ensuite  vœu  de  ne  boire  que  de  l'eau  ,  si  à  ce  prix  il 
peut  arrêter  le  prisonnier  protégé  par  Francesca. 

Quelques  situations  dramatiqr.es  et  musicales,  dont  les  corapo- 
sileurs  ont  su  tirer  parti,  font  excuser  l'invraisemblance  de  l'ac- 
tion et  le  défaut  de  préparation  de  plusieurs  scènes  importantes. 
La  musique  de  ce  livret ,  commencée  par  Hérold,  a  été  terminée 
par  M.  Halevi  d'une  manière  très-brillante;  les  quatre  premiers 
morceaux  et  divers  fragmens  du  finale  appartiennent  à  Hérold  : 
Vi.  Halevi  a  fait  tout  le  reste  ;  le  quatuor,  la  sérénade  ,  les  deux 
duos,  la  prière,  méritent  surtout  d'être  signalés.  C'est  M.  Halevi 
qui  a  écrit  les  parties  d'orchestre  bous  les  mélodies  léguées  par  son 


274  REVUE    DE    PARIS. 

collaborateur  ;  il  a  fait  ce  travail  en  homme  de  talent  et  de  goût.  l,e 
trio  d'Hcrold, 

Vivent  nos  montagnes, 
Nos  prés,  nos  bois  ,  nos  campagnes! 

est  d'un  effet  charmant.  Je  cite  deux  vers  pour  montrer  les  difli- 
cnllés  que  nos  faiseurs  de  livrets  ne  craignent  pas  d'opposer  à  l'a- 
dresse du  musicien.  Que  faire  de  deux  lignes  rimécs  ,  que  d'autres  , 
plus  irrégulières  encore,  suivent  à  la  iile  ?  Comment  établir  une 
mélodie  symétrique  sur  des  élémens  aussi  raboteux?  11  faut  néces- 
sairement que  le  musicien  fasse  d'autres  vers,  en  répétant  des 
mots,  afin  de  trouver  son  compte,  ou  bien  que  sa  musique  prenne 
les  formes  bizarres  des  vers.  Quelquefois  on  lui  donne  la  triple 
rime  douce;  c'est  un  progrès  sans  doule,  mais  cette  qualité  fait 
ressortir  encore  plus  le  défaut  de  mesure.  La  rime  ne  signifie  rien  , 
absolument  rien ,  elle  est  d'une  parfaite  inutilité;  terminez  vos 
vers  par  des  sons  doux  et  durs;  peu  importe  que/c?n?«e,  méniigc 
figurent  à  la  rime  dans  la  même  strophe  ,  ainsi  que  les  auteurs  du 
Covite  Onj,  l'ont  fait  ;  mais  gardez  vous  de  négliger  la  mesure.  Un 
pied,  une  syllabe  déplus  ou  de  moins,  renversent,  dégradent  la 
plus  jolie  phrase  de  mélodie;  il  est  impossible  d'écouler  le  début 
de  l'introduction  de  Ludovic  sans  être  choqué  par  les  tirailleraens 
d'une  musique  boiteuse  comme  la  prose  qu'elle  accompagne. 

Déjà  l'aurore 

Qui  se  colore 

Paraît  et  dore 
Nos  coteaux  fleuris. 

D'un  pas  agile 

Portons  en  ville  , 
D'un  pays  fertile  , 
Les  riches  produits. 

Je  cite  ces  huit  vers,  parce  que  je  les  ai  sous  les  yeux  ;  il  m'eût 
été  im))ossible  de  les  retenir.  Ce  n'est  pas  pour  en  critiquer  les 
idées  ,  le  style  ,  les  rimes  ;  au  contraire ,  sous  ces  rapports  ,  je  les 
déclare  excellcns  pour  un  opéra ,  meilleurs  même  que  tous  ceux 
dcQuinault,  de  Lamotte,de  Voltaire,  de  Guillard  et  de  tous  les 
illustres  faiseurs  de  livrets:  mais  je  demanderais  que  ces  lignes., 
que  rinstitut  accepterait  comme  des  vers  ,  et  qui ,  pour  moi ,  ne 


LITTERATURE. 


^•)7]» 


sont  que  de  la  prose  ,  fassent  mesurées  ,  cadencées  ;  elles  seraient 
admirables  sous  la  musique,  si  Hérold  avait  pris  la  licence  de  faire 
t'iianter  à  ses  cboristes  : 

Déjà  l'aurore 
Qui  se  colore 
Paraît  et  dore 
Coteaux  fleuris. 
D  un  pas  agile 
Portons  en  ville , 
D'un  sol  fertile  , 
Riches  produits. 

Je  vous  réponds  que  personne  n'aurait  voulu  courir  après  Tar- 
ticle  et  le  pronom  supprimés  par  le  musicien  ;  Tallure  libre,  fran- 
che ,  élégante  de  la  musique  ,  eût  satisfait  trop  complètement 
l'auditoire. 

Ludovic  est  la  pièce  à  la  mode  à  l'Opéra-Comique  ;  elle  succède 
au  Prc-aux-Clercs.  que  de  nombreuses  représentations  ont  un  peu 
fatigué,  elle  a  été  suivie  par  Cinq  ans  d'entracte,  opéra  nou- 
veau en  deux  actes  ,  de  MM.  Féréol  et  Leborne.  Ces  cinq  ans  d'en- 
tr'acte  sont  comptés  de  i8i3  à  1818.  Etienne,  fils  de  la  mère 
Simonne,  est  appelé  comme  conscrit  :  son  frère  aîné,  Pierre,  se 
dévoue  et  part  à  sa  place.  Etienne  a  des  lalens  ,  il  peut  être  plus 
utile  à  sa  mère,  veuve,  que  l'aîné  ;  Pierre  n'est  bon  qu'à  cultiver 
son  champ,  il  suit  le  détachement  conduit  par  le  sergent  La 
Valeur. 

Cinq  ans  après,  la  mèie  Simonne  a  (icrdii  la  vue;  son  fils 
Etienne  ,  le  fashionable  ,  l'a  abandonnée  pour  faire  \\n  riche  ma- 
riage. Il  est  assez  ingrat  pour  ne  pas  remettre  à  la  poste  quelques 
écus  destinés  à  donner  du  pain  à  sa  mère;  elle  serait  réduite  à  de- 
mander l'aumône  ,  si  le  sergent  La  Valeur  n'était  venu  prendre  sa 
retraite  chez  elle,  afin  de  lui  rendre  ainsile  conscrit  qu'il  lui  a  en- 
levé ;  on  voit  que  le  sergent  est  sensible  ,  et  qu'il  s'est  nourri  de 
l'ouvrage  de  M.  Azaïs  sur  les  Comjicnsations.  Pierre  n'est  pas 
mort  en  Russie;  quelques  habitués  de  lOpéra-Comique  étaient 
furieusement  inquiets  sur  son  compte  -,  ils  versaient  déjà  des  larmes 
sur  la  tombe  du  brave  que  La  Valeur  à  vu  tomber  à  ses  côtés,  et 
qui  depuis  cinq  ans  n'a  pas  donné  signe  de  vie.  Oserai-je  avouer 
que  ces  apparences    cruelles   n'ont   point  alarmé  mon  cœur?  Vous 


27G  RF.VUE    DE    PARIS. 

croyez  peut-èlre  que  j'ai  dû  cette  douce  tranquilliléj  cet  aplomb 
de  journaliste  à  la  subtilité  de  mon  esprit,  à  mon  expérience 
de  Tart  dramatique,  et  qu'à  force  de  m'être  laissé  prendre  aux 
pièges  adroitement  tendus  par  les  faiseurs  de  livrets ,  je  me  te- 
nais en  garde  contre  leurs  ruses  et  les  artifices  de  leurs  combi- 
naisons. Point  du  tout ,  je  ne  suis  pas  plus  malin  qu'un  autre  ,  et 
comme  un  bon-homme  d'épicier ,  j'aurais  donné  dans  le  panneau, 
si,  par  hasard,  je  n'avais  lu  l'affiche  :  Cinq  ans  (Pentr'acie ,  ou 
Dépeut  et  Retour.  Il  faudrait  n'avoir  pas  un  petit  morceau  de 
cette  judiciaire  que  M.  de  Pourceaugnac  possédait,  pour  qu'un 
titre  ,  un  argument  si  clair  et  si  complet ,  laissât  le  moindre  doute 
sur  le  résultat  de  la  campagne  entreprise  par  le  conscrit.  Pierre 
est  parti,  voilà  le  départ  !  M.  Féréol  a  trop  de  déférence  pour  un 
public  qui  l'iionore  de  sa  faveur  et  de  sa  confiance,  il  est  trop 
loyal  pour  lui  manquer  de  parole,  en  ne  lui  donnant  que  la  moitié 
de  ce  qii'il  lui  promet.  Irisez  l'affiche  ,  mesdames  ,  qui  pleuriez  à 
chaudes  larmes,  lisez  l'affiche  ,  et  vous  saurez  d'avance  tout  ce  qui 
doit  arriver;  ce  n'est  pas  une  précaution  inutile,  ce  înot  re/oî/A" 
vous  eût  épargné  bien  des  peines  ,  des  angoisses  même. 

Pierre  était  prisonnier  en  Sibérie  j  il  arrive  le  sac  sur  le  dos,  et 
rencontre  son  frère  Etienne  qui  vient  prend) e  possession  de  la  sous- 
préfecture  do  son  arrondissement,  l.a  mère  Simonne  traite  chacun 
selon  ses  mérites  ;  pour  comble  d'infortune  ,  le  sous  préfet  est  des- 
titué, mais  le  généreux  Pierre  obtient  sa  grâce  ,  et  tout  nous  porte 
à  croire  qu'Annette  le  récompense  de  sa  bonne  action,  Annettc 
qui  d'abord  avait  montré  de  l'affection  pour  Etienne  l'ambitieux, 
pour  Etienne  qui  sacrifie  sa  mère  ,  sa  maîtresse  ,  et  foule  aux  pieds 
les  lois  divines  et  humaines  afin  de  conquérir...  une  sous-préfec- 
ture! C'est  être  criminel  à  bon  marché. 

Tel  est  le  livret  que  M.  Féréol  a  composé  pour  M.  Leborne; 
l'idée  n'est  pas  neuve,  le  Consent,  les  Frères  de  lait ,  OEdipe 
à  Colone  nous  avaient  déjà  montré  les  mêmes  situations.  L'auteur 
des  paroles  a  joué  le  rôle  de  Pierre  avec  beaucoup  de  chaleur  et 
de  sensibilité  ;  ses  camarades  Henry ,  Thénard  ,  M^m  Paul  et  Massy 
l'on  fort  bien  secondé.  La  jnusique  de  M.  Leborne  tient  ce  que  ce 
compositeur  nous  avait  promis  en  écrivant  un  acte  de  la  Violette  , 
opéra  représenté  en  1828.  L'ouverture  de  la  nouvelle  pièce,  l'in- 
troduction, le  finale  an  second  acte,  la  romance  terminée  en  trio 
font   honnonrà  M.  I  cliorne,  et  donnent  une  idée  également  av.nn- 


I.ITTKRATLRF.  277 

tagcuse  (le  son  ^oût  et  de  son  talent.  Cet  opéra  a  réussi  compl(~- 
tcraent;  les  auteurs  ont  été  nommés  par  Henry;  Féréol  n"a  pas 
voulu  imiter  son  confrère  ,  Tempereur  Néron  ,  (jui ,  après  un  sueciis 
semblable,  venait  proclamer  lui-même  sa  victoire. 

Décidément  c'est  Féréol  qui  est  le  premier  des  premiers  ténors  de 
la  troupe,  il  tient  même  la  partie  de  contraltino  ,  celle  qui  a;)- 
partiendrait  à  Rubini,  si  Rubini  jouait  dans  nos  opéras  comiques 
nouveaux.  A  Paris  c'est  à  merveille  ;  de  quelque  gosier  que  parte 
la  roulade,  on  l'accepte  avec  reconnaissance;  mais  en  province 
on  est  moins  accommodant ,  les  bonnetiers  ,  les  épiciers,  les  canus 
des  départemens  se  révoltent  contre  les  concessions  accordées  par 
leurs  confrères  de  la  capitale  ;  ils  ne  veulent  plus  des  drôlcriet 
musicales  qu'on  leur  expédie  sous  le  nom  d'opéras  comiques,  s'ils 
les  tolèrent  encore,  en  attendant  de  faire  une  scission  éclatante 
avec  la  mère-patrie  ,  ce  n'est  qu'après  les  avoir  soumises  à  un  jury 
de  révision.  Des  compositeurs  sont  appelés  jyour  élever  au  rang 
d'opéras  les  minces  vaudevilles  du  théâtre  de  la  Pourse.  à  Tou- 
lo\ise  on  traduit  des  partitions  italiennes  ;  à  Bruxelles  on  compose 
des  pièces  nouvelles;  à  Rouen,  à  BurJeaux,  et  dans  toutes  les 
villes  où  les  cbar.teurs  ont  une  supériorité  reconnue  sur  ceux  i\c 
l'Opéra-Coniique ,  on  taille  des  opéras  sur  le  grand  patron,  l.a 
musique  française  voudrait-elle  enfin  sortir  de  l'état  d'avilisse- 
ment où  Ips  privilèges  la  retiennent  ?  elle  n'existe  réellement  qu'an 
Grand-Opéra,  c'est  là  qu'il  faut  aller  la  cbercher  :  et  quand  vous 
avez  savouré  les  ravissantes  n.élodies  de  Guillaume  Tell ,  soute- 
nues parles  jeux  brillans  et  variés  de  l'orchestre  ,  quand  vous  avez 
applaudi  Rohert-le-D iable  ,  vous  dites  avec  orgueil ,  avec  en- 
thousiasme :  la  musique  française  est  à  son  plus  haut  degré  de 
gloire,  les  Italiens  et  les  Allemands  ne  sauraient  disputer  la  palme 
n  notre  nation.  Mais  comme  je  me  suis  laissé  dire  que  Rossini  était 
né  à  Pésaro  ,  et  que  Meyerbeer  était  venu  de  Berlin  pour  nous  ap- 
porter son  Rohert-le-Diahle  ,  il  m'est  permis  de  douter  encore  de 
ce  triomphe.  On  l'obtienilrait  sans  doute  si  l'on  voulait  cesser 
d'entraver  un  art  dont  le  progrès  est  arrêté  par  la  tontine  et  le 
privilège.  Un  acte  de  justice  vient  de  rendre  aux  sociétaires  de 
l'Opéra-Comique  les  pensions  qu'ils  ont  bien  loyalement  gagnées; 
doublez  ces  pensions  ,  s'il  le  faut,  et  permettez  à  ces  braves  gtns 
d'aller  se  reposer  de  leurs  fatigues,  ils  ne  demandent  pas  mieM\. 
Vous  payez  au  poids  de  Tur  de  vieilles   mesures  pour  les  abattre  et 

Ô  -24 


27a 


r.KVUE    DK    PARIS. 


faire  place  à  des  monumens  d'une  structure  élégante  et  moderne; 
payez  enfin  les  vétérans  ;  les  incurables  de  l'Opéra-Comiquc,  pour 
reconstruire  un  édifice  musical  digne  de  notre  siècle  ,  de  la  Franco 
surtout. 

—  Mme  Méric-Lalande  est  à  Paris  depuis  son  retour  de  Madrid  ; 
cette  Tittuose  est  engagée  à  Milan  ])onr  la  saison  prochaine.  Un 
séjour  de  trois  ans  dans  celte  ville  ,  et  les  brillans  succès  qu'elle  y 
a  obtenus  en  chantant  des  opéras  tels  que  il  Pirata,  la  Sttaniera. 
que  Bellini  a  écrits  pour  elle  ,  sont  d'un  heureux  augure  pour  l'en- 
treprise théâtrale  qui  l'appelle.  La  prima  donna  avait  désigné 
Mercadante  ,  Donizelti  et  Bellini  ;  c'est  Mcrcadante  que  l'on  a 
choisi  pour  lui  composer  un  opéra  sur  un  livret  de  Romani. 

—  Noire  violoniste  Lafont  est  à  Vienne;  les  journaux  de  cette 
ville  proclament  ses  succès.  De  tous  les  violonistes  que  no\is  avons 
entendus  ,  Lafont  est  celui  dans  lequel  nous  reconnaissons  le  plus 
d'élégance,  disent-ils;  il  a  le  secret  d'arriver  à  l'ame  ;  il  exécute 
les  passages  énergiques  ou  rapides  avec  assurance  et  clarté  ,  sans 
recourir  à  cette  manière  capricieuse  et  en  dehors  des  règles  de  l'art, 
dont  le  seul  mérite  est  de  surmonter  des  difficultés  extraordinaires; 
les  jeunes  artistes  peuvent  apprendre  de  lui  comment  en  usant  de 
son  talent  avec  sagesse  on  approche  de  la  perfection.  Son  exécution 
satisfait  à  toutes  les  cond  tiens  que  l'art  exige  ;  le  son  qu'il  tire 
de  l'instrument  est  puissant  et  flatteur.  Les  applaudissemens  qu'il 
a  reçus  d'un  public  nombreux  témoignaient  d'un  enthousiasme  dont 
nous  n'avions  pas  eu  d'exemple  depuis  les  concerts  dePaganini. 
Lafont  a  été  rappelé  sur  la  scène  après  chacun  de  ses  morceaux  ^ 
la  cour  assistait  à  son  concert  du  18  mai. 

—  La  grande  fête  musicale  organisée  cette  année  par  le  comité 
d'Halberstadt  sera  célébrée  en  cette  ville  les  19,  20  et  21  juin, 
sous  la  direction  des  maîtres  de  chapelle  Frédéric  Schneider  et 
Louis  Spohr.  La  fête  commencera  par  un  déjeilner  général ,  et  dans 
l'après-midi  du  19  ,  le  Samson  de  Handel  sera  exécuté  dans  la  ca- 
thédrale, par  un  chœur  de  trois  cents  personnes  et  un  orchestre 
de  plus  de  cent  symphonistes.  Le  lendemain,  grand  concert  vocal 
et  instrumental  au  théâtre.  Le  troisième  jour,  concert  spirituel, 
où  l'on  entendra  la  symphonie  en  iU  majeur  de  Mozart,  le  f^ater 
unser  de  Walmann  ,  mis  en  musique  par  Sjiohr  ,  la  symphonie  en 
vt  mineur  de  Beelhovcn,  et  un  7V>  Deiim  de  Frédéric  Schneider. 
L'association   musicale  d'Ilalberstadl   avait   interromim   ses  fêtes 


HTTl';UATUUE.  279 

pendant  trois  ans  ;  la  reprise  de  ces  solennités  a  fait  le  plus  grand 
plaisir  ,  et  réveillé  des  espérances  d'un  vif  intérêt. 

—  A  la  vogue  constante  de  Rolert-lc-Diahlc  .  au  succès  bril- 
lant de  Gustave  ,  qui  remplit  chaque  fois  qu'on  l'annonce  la 
grande  salle  de  l'Opéra,  se  joignent  des  représentations  qui  n'ont 
pas  moins  d'attrait  pour  le  public.  Guillaume-Tell ,  dont  on  avait 
csécuté  bien  souvent  le  second  acte,  fragment  sublime  d'une  mer- 
veilleuse partition,  GMi7/aî///ie- Te// a  reparu  en  entier.  M"<=  Fal- 
conajouéet  chanté  le  rôle  de  Mathilde  avec  une  supériorité  de 
talent  que  l'on  espérait  d'elle  ,  mais  dont  nous  n'avions  pas  fait 
encore  l'heureuse  expérience. 

M'"<=  Vaquemoulin,  danseuse  française,  qui  a  tenu  le  premier 
emploi  d'une  manière  très-brillante  sur  les  principaux  théâtres 
d'Italie,  a  débuté  avec  succès  à  l'Académie  roj'ale  de  Musique, 
dans  Fernand  Cortès  et  dans  Mars  et  Vénus. 

—  Le  retour  de  M""^  Damoreau  rend  à  notre  Opéra  sa  prima 
donna  par  excellence,  et  vient  donner  un  précieux  secours  à  la 
direction  ,  très-contrariée  en  ce  moment  par  la  grippe  et  les  indis- 
positions ,  qui  se  multiplient  au  point  de  mettre  des  obstacles 
quelquefois  insurmontables  aux  combinaisons  de  l'affiche.  La  mise 
en  scène  à'' Ali  Baba  ou  les  Quarante  Voleurs ,  opéra  en  cinq 
actes  ,  de  M.  Scribe  ,  musique  de  H.  Cherubini,  se  poursuit  avec 
activité.  On  répète  cet  ouvrage  sur  la  scène  maintenant.  Je  n'en  ai 
pas  entendu  une  seule  note;  mais  je  puis  affirmer,  sur  des  té- 
moignage» dignes  d'une  entière  confiance,  que  cette  partition  est 
d'une  grande  beauté,  quant  à  son  ensemble.  On  cite  un  duo  pour 
ténor  et  basse,  chanté  par  Nourrit  et  Levasseur,  comme  un  chef- 
d'œuvre  ;  un  trio  de  trois  dormeurs  ,  dont  l'un  rêve  à  ses  amours  , 
l'autre  a  la  gloire,  le  troisième  à  ses  spéculations  mercantiles. 
Chacun  exprime  d'abord  séparément  sa  pensée  par  un  discours 
musical  d'un  caractère  particulier,  d'une  couleur  tranchée.  La 
réunion  de  ces  trois  phrases,  d'une  physionomie  si  pittoresque , 
est ,  dit-on  ,  d'un  eifet  merveilleux.  M.  Cherubini  a  déjà  donné  un 
morceau  de  ce  genre  ,  dans  sa  Lodoïsku,  On  pense  que  la  pre- 
mière représentation  à' Ali-Baba  aura  lieu  vers  la  fin  de  juillet 
prochain.  Castil-Blaze, 


ALBUM. 


—  Le  Njlrt.vTuis  ,  contes,  nouvelles  el  critiques,  par  M.  A. 
Loève-AVeiinars.  —  Deux  significations  différentes  sont  attachées 
à  ce  litre  :  Homère  parle  du  Népenlliès  comme  d'une  plante  q\ii  dis- 
sipe les  ennuis,  et  Krunt  Sprengel...  Arrêtons-nous  à  la  première 
signification.  Les  deux  volumes  du  Népenthks  m'ont  convaincu 
d'une  vérité  que  l'époque  tend  à  justifier  tous  les  jours;  c'est  que 
la  critique  des  œuvies  de  l'esprit  est  bien  supérieure  maintenant 
aux  œuvres  mêmes.  Si  méprisé  et  si  futile  il  j  a  quelques  années, 
le  feuilleton  s'est  élevé  de  nos  jours  à  la  hauteur  de  tous  les  genres 
de  littérature.  Où  sont  les  hommes  les  plus  r."marquables  ?  aux 
journaux.  Et  de  ces  journaux ,  quelle  est  la  partie  saillante,  vive, 
la  mieux  traitée  ?  le  feuilleton. 

On  agiterait  des  considérations  trés-gravvs  si  Ton  voulait  e.'.pli- 
quer  l'abnégation  de  ces  hommes  supéiieurs  qui,  pouvant  faire  du 
livre  et  du  théâtre  avec  une  incontestable  supériorité,  ont  préféré 
la  lâche  ingrate  et  méconnue  de  la  critique.  Il  faut  le  croire  ,  c'est 
que  la  critique,  coïnme  dit  M.  Loève-AVeimars  dans  sa  préface, 
u  ne  s'est  jamais  faite  avec  autant  de  droiture  et  de  probité  qu'en 
11  ce  moment.  »  Nous  ajoutons  qu'aujourd'hui  il  y  a  presque 
conscience  à  ne  faire  que  cela  ,  en  présence  de  tant  de  livres  sans 
mission  ,  de  tant  de  drames  exécutés  ,  comme  des  canaux  ,  en  com- 
mandite et  en  société.  Répondre  qu'il  est  loisible  à  chacun  d'écrire 
un  livre  avec  maturité,  et  de  présenter  un  drame  sans  associé, 
c'tst  ignorer  le  prix  que  les  libraires,  gâtés  par  l'avide  précipita- 
tion des  auteurs  à  gage,  donnent  aux  manuscrits  j  c'est  oublier 
que  ,  plus  jaloux  d'avoir  des  recelles  ;i  peu  près  assurées  que  des 
lalens  nouveaux,  dont  les  essais  sont  toujours  une  chance,  les 
directeurs  de  ihéàlres  ne  demandent  jamais  quel  est  l'œuvre,  mais 
quel  est  le  nom. 

Pour  balancer  cette  publicité  du  livre,  traité  comme  la  mercu- 
riale de  la  librairie  l'exige  ,  et  cette  publicité  du  théâtre  honleu- 
Rcment  soumis  aux  négoces  des  directeurs  ,  double  publicité  qu'ils 


ALh.iM.  281 

méprisent ,  les  auteurs  critiques  ont  adopté  le  parti  de  tirer  un  lé- 
gitime fruit  de  leurs  critiques  comme  d'autres  de  leurs  œuvres.  El 
en  honneur  il  y  a  plus  de  véritable  observation  ,  plus  d'étude  de  la 
«ociété  et  du  temps,  plus  d'invention  ,  plus  de  mouvement,  plus 
de  style,  dans  certains  feuilletons  bien  connus,  et  pai  ticulière- 
ment  dans  ceux  de  M.  Loéve-Weimars,  que  dans  la  presque  tota- 
lité des  livres  qui  se  publient ,  et  des  drames  qui  se  jouent. 

De  son  coté  ,  la  critique  a  voulu  mériter  la  considération  qu'elle 
s'est  justement  attirée.  Sortie  de  l'étroite  comparaison  des  moder- 
nes et  des  anciens  ,  champ  infécond  et  banal,  elle  a  cessé  de  juger  , 
sous  la  robe  noire  de  Geoffroy  ,  les  productions  d'une  époque  qui 
n'est  pas  seulement  grecque  et  romaine  ,  qui  par  Napoléon  et  par 
la  guerre  ,  par  l'invasion  et  par  la  paix  ,  a  emprunté  à  l'Allemagne 
sa  patiente  laboriosité,  à  l'Angleterre  ses  études  sur  le  mystérieux 
continent  indien,  et  au  midi  ses  chansons  primitives,  poèmes  ou 
épopées,  qui  sont  toute  une  civilisation. 

Ici  brille  sans  rivalité  le  talent  de  M.  Loève-Weimars.  Qu'on 
juge  de  quel  poids  sont  les  appréciations  de  cet  écrivain  judicieux 
riche  de  toutes  les  langues  littéraires  de  l'Europe  ,  familier  avec  la 
plus  belle,  avec  celle  qui  ouvre  les  idiomes  du  nord,  depuis  le 
Rhin  jusqu'à  la  Neva.  Aussi  combien  il  est  fort  dans  ses  critiquas 
lorsqu'il  s'appuie  sur  Goethe  et  Schiller,  ces  dieux  des  temps  mo- 
dernes. 

Cette  belle  science  ,  infiltrée  dans  une  imagination  aux  mille  ra- 
meaux ,  les  colore  tous  ,  donne  à  chacun  un  dessin  plus  assuré  , 
plus  vif  j  et ,  soit  que  ces  rameaux  montent  à  l'arbre  de  la  poésie 
pour  en  partager  les  parfums  ,  soit  qu'ils  s'élèvent  moins  haut ,  en- 
trelacés à  la  prose  ,  la  sève  ne  leur  manque  jamais. 

Les  prédilections  de  M.  Loève-Weimars  comme  conteur  français 
sont  tournées  vers  le  dix-huitième  siècle  ,  dont  il  possède  le  côté 
le  plus  original  et  le  moins  connu.  Dédaignant  l'appréciation  re- 
battue de  ce  siècle  en  ce  qu'il  eut  d'énergie  et  d'opiniâtreté  contr;» 
la  société  établie,  illejuge,  ou  plutôt  il  le  peint  tel  qu'il  fut, 
dans  les  salons  ,  au  théâtre,  au  fond  des  silencieuses  retraites  du 
vice  et  de  la  religion,  à  Chelles  et  à  Trianon,  sur  le  trône  de 
Louis  XV  et  dans  le  fauteuil  à  roulettes  de  Richelieu ,  actif  et  hardi 
la  plume  de  Voltaire  et  de  Ilaynal  à  la  main,  paresseux  j\isqu'à  se 
laisser  guillotiner  sans  mot  dire ,  une  fois  arrivé  de  reine  en  reine 
jusqu'à  la  Dubarry.  C'est  mieux  que  Crébillon  ,  car  rien  n'y  revél 
3  a4. 


282 


REVUE    DE    TAKIS. 


la  forme  énigraatique,  Palliision  orientale.  On  voit  que  l'auteur 
n'écrit  pas  en  vue  de  la  Bastille  et  avec  un  passeport  pour  la  Hol- 
lande sous  la  main.  La  Maréchale  de  Mail/ij  et  Lucrèce  se  res- 
sentent de  cette  liberté  que  n'eut  jamais  l'auteur  du  Sofu.  Que  de 
patience,  de  recherches,  d'érudition  coquette  dans  ces  deux  his- 
toires !  avec  quel  art  femmes  et  choses  ,  meubles  et  langages  sont 
appropriés,  remis  à  neuf,  époussetés  et  polis  !  Le  meuble  vient  de 
la  Chine,  le  mol  de  Sophie  Arnould. 

Celui  qui  lit  connaître  à  la  France  et  répandit  en  Europe  le  nom 
et  les  œuvres  d'Hoffmann  nous  devait  d'autres  essais  sur  l'Alle- 
magne.  L'AUemagn.";  appartient  à  M.  Loève-Weimars,  c'est  son 
fief.  Il  était  resté  d'Hoffmann  unegotitte  d'huile  dans  la  lampe,  \ine 
larme  de  kirsh  dans  le  fond  du  verre,  un  tronçon  de  pipe  à  Leip- 
lig;  CCS  trois  reliques  du  rêveur  qui  n'a  plus  aujourd'hui  ni  ombre 
ni  reflet ,  ont  inspiré  à  son  populaire  traducteur  le  B/ockshery  ,  le 
Tambour  Ljcçjr and ,  les  Bains  de  Lucqves  et  le  Chat  d' Hoffmann. 
Nous  avons  peu  de  pages  aussi  attendrissantes  dans  notre  langue 
que  ces  lignes  écrites  sur  ce  ])auvre  tambour  français  dont  le  der- 
nier regard  est  pour  sa  patrie  vaincue  et  pour  sa  caisse  crevée.  Le 
tambour  Legrand  faisait  partie  de  la  grande  armée  vaincue  en 
Russie.  Ici ,  au  nom  de  M.  Loève-Weimars  s'unit  celui  de  M.  Henri 
Heine,  cet  excellent  écrivain  allemand,  ce  Parisien  de  Berlin, 
qui  paie  notre  hospitalité  en  épigrammes. 

Nous  rencontrons  beaucoup  moins  de  réminiscences  allemandes 
au  second  volume  du  Népentuès.  C'était  chose  facile  à  l'auteur  de 
varier  la  forme  et  la  nationalité  de  ses  nouvelles:  aussi  a-t-il  rem- 
pli cette  obligation  en  écrivain  de  tact  et  qui  connaît  l'inconstance 
du  lecteur  français,  si  mobile  dans  son  attention  ,  quelque  beaux 
que  soient  d'ailleurs  le  trait  qui  l'attache  et  le  style  qu'il  préfère. 
C'est  le  soleil  d'Espagne  qui  réchauffe  maintenant  notre  prosateur. 
Doua  Cuncha  est  une  séduisante  histoire.  La  dona  n'est  pas  de 
celles  qui  passent  leur  temps  à  jouer  de  l'œil  et  de  l'éventail  à  tra- 
vers les  jalousies ,  et  à  danser  le  soir  sous  les  grenadiers  en  (leurs. 
Mais  je  ne  veux  pas  vous  dire  toute  cette  histoire  aiguë  et  courte 
comme  un  poignard  ,  et  qui  se  perd  dans  une  autre  histoire  plus 
terrible  encore,  sous  un  ciel  plus  meurtrier.  Dona  Coucha  et  la 
IVoiine  de  San  layo  sont  deux  sœurs  du  même  lit. 

Il  ne  faut  comparer  à  rien,  comme  finesse  d'aperçus,  intelli- 
jrence  de  rapprochement,  justesse  de  décision,  les  neuf  morceau* 


ALIiUM.  283 

intitules  Critiques  et  imrtraits  <\\\\  remplissent  la  seconde  moitié 
du  dernier  volume  du  Nri-CNTiiis.  Sans  doute  le  travail,  la  lampe 
et  la  méditation  s'y  révèlent  quelquefois  ;  mais  ce  n'est  pas  de 
rinspiration  et  de  l'emportement  qu'on  demande  à  ce  qui  doit 
servir  de  règle  et  démesure.  Ainsi  ce  livre  a  deux  faces  bien  dis- 
tinctes qui  regardent  le  lecteur:  l'une  de  marbre,  riante  et  belle  , 
un  peu  brune ,  un  peu  baccbante;  l'autre  d'airain,  grave  et  pen- 
sive. L.  G. 

—  DE  LA  FRANCE,  par  M.  Henri  Heine.  —  M.  Eugène  Renduel 
vient  de  publier  sous  ce  titre  un  vohimequi  intéresse  notre  vanité 
nationale.  Autrefois,  on  lisait  avidement  les  indiscrétions  d'un  pré- 
tendu Persan,  d'un  prétendu  Chinois,  d'un  prétendu  Huron  même, 
qui  feignait  d'être  venu  jouer  parmi  nous  le  rôle  d'espion  politique 
et  littéraire.  Ces  espèces  de  pseudonymes  ne  prendraient  plus  ;  c'est 
bien  aujourd'hui  qu'on  dirait  sérieusement  à  l'Usbeck  de  Montes- 
quieu :  Cn7>i?nent  peut-on  être  Persan^  yinis  M.  Henri  Heine  est 
uu  Allemand  véritable,  un  Allemand  né  en  Allemagne  et  resté 
Allemand  à  Paris;  je  vous  le  garantis,  malgré  les  airs  badins  et  lé- 
gers que  sa  pensée  écrite  se  donne  avec  assez  de  souplesse  et  parfois 
même  avec  assez  de  grâce.  Depuis  Gnmm,  l'ours  germain  n'avait  pas 
encore  si  bien  imité  le  singe,  tout  en  gardant  son  originalité  native  ; 
mais  autres  temps,  autres  mœurs.  En  17.  .,  le  baron  Grimm  était 
le  correspondant  d'un  souverain;  en  i853,  Grimm  est  un  corres- 
pondant de  journal  ;  en  1 833  ,  les  gazettes  ne  sont-elles  pas  ,  il  est 
vrai,  les  souverainetés  du  jour?  Le  livre  de  M.  Henri  Heine  juge  la 
France  de  i83o  ,  la  France  politique  ,  comme  la  France  littéraire  et 
artiste,  se  compose  d'articles  qui  ont  déj.à  paru  dans  la  Gazette 
d'Augsbourq.  C'est  un  recueil  de  piquans  feuilletons  :  il  n'y  a  pas 
que  nos  auteurs  Français-nés  qui  font  des  livres  avec  des  feuilletons» 
comme  on  voit  j  les  Allemands  francisés  trouvent  ,  eux  aussi , 
la  recelte  bonne.  Plusieurs  pages  de  M.  Henri  Heine  ,  nous  en 
conviendrons  ,  pourront  paraître  de  pâles  contrefaçons  de  nos  petits 
journaux;  mais  il  en  est  de  vraiment  ori;.;inales ,  où  le  nouveau 
Grimm  parle  avec  l'esprit  de  Yoltaire  la  langue  romantique  alle- 
mande dont  Voltaire  ne  se  doutait  pas.  Quand  M.  Henri  Heine 
frappe  juste  dans  ses  observations  ,  ou  quand  il  trouve  un  heureux 
paradoxe  à  exprimer,  on  ne  peut  trop  admirer  ses  saillies  et  ses 
images  ;  il  est  la  penseur  et  poète,  philosophe  et  homme  d'es- 
prit, comme  peu  de  nos  écrivains  le  sont  aujourd'hui.  Je  ne  sais 


28-i  UEVUE    DE     PAUIS. 

si  aucun  parti  adoptera  M.  Henri  Heine,  qui  se  moqne  de  tous  les 
jiartis  avec  une  verve  d'ironie  intarissable.  Son  commérage,  plus 
Rialin  que  perfide,  est  d'une  franchise  très-capricieuse,  mais 
toujours  amusante,  soit  qu'il  nous  force  de  rire  à  nos  dépens, 
soit  qu'il  nous  donne  prise  à  son  tour  sur  lui-même.  Nous  revien- 
drons peut-être  sur  cet  ouvrage  ,  vrai  pendant  aux  Lettres  de 
lioEBNE ,  mais  qui  est  évidemment  le  produit  d'un  esprit  plus  dis- 
tingué. 

—  L'Académie-Franraise  a ,  dans  sa  séance  du  jeudi  20  juin ,  élu 
M.  Thiers  jour  occuper  le  fauteuil  laissé  vacant  parla  mort  de 
M.  Andrieux,  Le  concurrent  du  ministre  était  M.  Charles  Nodier. 
Ij'Académie  peut,  avec  raison,  opposer  ce  choix  à  ceux  qui ,  l'ac- 
cusent de  ne  se  recruter  que  parmi  les  littérateurs  émérites,  se  per- 
mettent d'appeler  nos  quarante  immortels  les  invalides  delà  répu- 
blique des  lettres.  Cependant ,  comme  les  élections  académiques 
restent  sous  le  contrôle  de  la  presse  ,  alors  surtout  qu'elles  ouvrent 
les  deiixbattans  de  la  porte  de  l'Institut  à  un  homme  d'état,  nous 
oserons,  avec  notre  franchise  habituelle,  déclarer  que  quelque 
honorable  que  soit  le  choix  de  M.  Thiers,  dont  nous  avons  tou- 
jours reconnu  le  beau  talent ,  nous  doutons  que  M.  Ch.  Nodier  ne 
l'eût  pas  emporté  sur  lui,  si,  comme  cela  arrive  quelquefois  à  l'A- 
cadémie ,  ou  eût  ici  compté  pour  quelque  chose  la  date  des  titres, 
la  nature  des  travaux,  les  habitudes  plus  ou  moins  littéraires  de 
chaque  concurrent.  Certes  ,  sous  ce  point  de  vue  ,  on  ne  pourra  dire 
que  notre  vieille  amitié  pour  M.  Charles  Nodier  nous  abuse.  Qui  ne 
le  voit  comme  nous?  L'Académie,  compagnie  essentiellement  aristo- 
cratique dans  ses  nouvelles  opinions  comme  dans  ses  opinions  an- 
ciennes ,  fait  tout  doucement  sa  cour  au  pouvoir  d'aujourd'hui, 
comme  elle  l'a  faite  au  pouvoir  d'hier.  Quoique  en  réponse  à  quel- 
ques-unes de  ses  lettres  de  candidature  ,  M.  Thiers  ait  reçu  des  ré- 
ponses dont  l'adresse  (notre  indiscrétion  s'arrête  à  l'adresse)  por- 
tait :  A.  M.  Thiers  ,  homme  de  lettres ,  il  est  évident  que  ce  n'est 
pas  tant  le  littérateur  qui  a  triomphé  du  littérateur  que  le  ministre 
du  bibliothécaire. 

Cela  dit  pour  la  justice  et  l'amitié  ,  nous  aimons  d'ailleurs  à  trou- 
ver dans  lélection  de  M.  Thiers  uu  gage  de  sa  fidélité  aux  lettres. 
11  a  modestement  compris  qu'une  dignité  purement  littéraire  pou- 
vait encore  honorer  l'homme. le  plus  haut  placé.  C'est  d'un  bon 
exemple ,   et  nous  en   remercions  1  historien    de    la  Révolution 


AIBUM.  28JÎ 

rr.AsOAisE,  avec  la  confiance  que  nous  n'aurons  pas  seulement  de 
lui  un  bon  discours,  mais  quVncore  monsieur  le  ministre,  quel- 
que loin  que  le  poussent  sa  fortunae  et  son  talent,  aura  toujours  sou- 
venance de  son  point  de  départ.  Qui  sait  même,  en  supposant  que 
son  élection  eût  pu  arriTcr  avant  la  loi  sur  les  monumens  publics , 
si  nous  aurions  eu  lieu  de  lui  rcprocber  alors  qu'il  faisait  un  peu 
trop  pour  les  maçons  el  pas  asseï  pour  ses  anciens  confrères  ? 

—  DKMENTi  DONN^  A  UN  FANTOME,  —  Cc  fantôme  ,  à  qui  des  auto- 
rilùs  imposantes  adressent  un  démenti  formel ,  est  de  la  connais- 
sance de  nos  lecteurs.  Nous  voudrions  bien  défendre  sa  véracité  j 
mais  notre  CrancLise  nous  force  à  convenir  que  la  chose  serait  diffi- 
cile. Il  s'agit  d'un  article  du  tome  IV  de  la  Revue  de  Paris  ,  d'un 
article  qu'on  n'a  pu  oublier  et  qu'on  relira  sans  doute  quand  nous 
dirons  qu'il  était  de  HI.  P.  Mérimée  ;  il  s'agit  de  la  a  Vision  dl 
Charles  XI.  1)  Cette  vision  ,  fondée  sur  une  tradition  venue  de 
Suède,  est  retournée  en  Suède  dans  la  Revue  nr.  Paris,  et  y  a 
occupé  les  savans.  Après  maintes  recherches,  les  savans  ont  dé- 
cidé que  la  Revue  de  Paris  serait  sommée  poliment  de  rétracter 
les  prédictions  de  son  fantôme,  et  la  note  suivante  nous  a  été  trans- 
mise directement  par  Tambassadeur  de  Suède.  La  voici ,  car  la 
Revue  ne  voudrait  se  brouiller  ni  avec  les  savans  suédois  ni  avec 
la  diplomatie  suédoise  : 

extrait     U  une      I.ETTHE     d'uïJ      EMPLOYÉ     PRINCIVAL     AUX     ARCHIVES    Uk 
SUÈDE. 

....  (i  Vous  désirez  savoir,  monsieur,  ce  qu'il  faut  penser  de 
celte  tradition  si  connue  sous  le  nom  de  Vision  de  Charles  XI. 
prétendument  constatée  par  une  relation  écrite  de  la  main  de  ce 
prince,  et  attestée  par  plusieurs  personnages  se  disant  témoii.s 
oculaires. 

»  Elle  a  été  à  diverses  époques  l'objet  des  recherches  les  ])lus 
minutieuses.  Celles-ci  ont  été  particulièrement  actives  au  com- 
mencement du  règne  de  Gustave  111,  que  les  paroles  du  fantôme  dé- 
signaient, si  l'apparition  d'Ulrique  Eléonore  au  trône  était  compté? 
comme  un  règne;  mais  jamais  on  n'a  pu  seulement  découvrir  une 
trace  de  l'existence  d'un  acte  de  cette  nature  ou  d'une  relation  ori- 
ginale quelconque. 

((  Ces  recherches  ont  ,au  contraire  ,  servi  à  positivement  Yérificr 


286  REVUE    UE    PARIS. 

qu'il  n'a  été  question  en  Suède  de  cette  légende  que  postérieure- 
ment à  la  mort  de  la  reine  Ulrique-Éléonore,  sœur  de  Charles  XII , 
fille  de  Charles  Xï,  et  décédée  en  i74i,  c'est-à-dire  quarante  quatre 
ans  après  son  père,  dont  la  prétendue  vision  n'a  conséquemment 
commencé  à  avoir  cours  en  Suède  qu'environ  un  demi-siècle  après 
l'époque  à  laquelle  elle  aurait  eu  lieu. 

»  Il  est  d'ailleurs  palpable  que  l'auteur  de  la  relation-mère  (de 
laquelle  diverses  éditions  imprimées ,  mais  toutes  différant  esson- 
liellement  entre  elles,  circulent  encore  en  Suède)  non-seulement 
ne  fut  pas  contemporain  de  Charles  XI,  mais  a  manqué  des  notions 
premières  sur  la  cour  de  ce  raonaïque. 

»  Deux  versions  m'étaient  connues,  et  l'existence  d'une  troi- 
sième m'est  révélée  par  la  Revue  de  Pakis. 

1)  La  plus  ancienne  placel'événenientdanslanuitdu  i6aui7dé- 
cembre  1676;  mais  l'iiisloire  et  le  Journal  autographe  de  Charles  XI 
nous  apprennent  que  le  roi  était  alors  en  Scanie,  à  cent  quatre- 
vingts  lieues  de  Stockolm. 

<i  L'auteur  de  la  seconde  aura  remarqué  l'alibi ,  car  il  date  du 
3  avril  1697  ;  mais  alors  le  roi,  qui  mourut  le  5  ,  était  déjà  à  l'ex- 
trémité, et  n'a  certes  pu  aller  avoir  une  vision  dans  la  salle  des 
Etats,  située  à  l'autre  extrémité  du  château. 

))  Selon  la  troisième  (  celle  communlqiiée  à  la  Revue  de  Paris,  et 
qui  évidemment  a  été  éditée  en  Suède  postérieurement  à  la  mort  de 
Gustave  III,  en  1792),  le  roi  aurait  eu  cette  vision  dans  le  vieux 
palais  du  Riddarholm  ,  connu  sous  le  nom  deKungshusj  mais 
Charles  XI  ne  l'habita  jamais.  Cet  édifice  n'a  été  résidence  royale 
que  durant  la  reconstruction  de  l'ancien  château  de  Stockholm,  dé- 
truit par  un  incendie  pendant  l'exposition  delà  dépouille  mortelle 
de  ce  même  Charles  XI  sur  le  catafalque  dressé  dans  les  grands  ap- 
purtemens. 

»  Dans  les  deux  relations  que  nous  connaissions,  les  sénateurs 
qui  ont  signé  comme  témoins  s'intitulent  rhiks-rad  (conseillers 
du  royaume.)  Or  nos  sénateurs  n'avaient  plus  ce  titre  et  ne  l'ont  re- 
pris qu'à  la  mort  de  Charles  XII.  Sous  le  règne  de  Charles  XI ,  ils 
étaient  appelés  kongflyarad  (conscAlers  du  roi). 

»  Enfin,  les  trois  relations  portent  les  noms  de  personnages  dont 
les  uns  n'ont  point  existé  sous  le  règne  de  Charles  XI  (comme  par 
exemple  des  sénateurs  U.-W.  Bielke ,  A.  Oxenslierné  etE.  Brahe), 
et  'es  autres  n'ont  point  occupé  les  charges  dont  ils  ajoutent  les 


ALnujt.  287 

tilres  à  leurs  noms  (  comme  par  exemple  un  Charles  Piclke,  grantl- 
drotls,  et  un  Baumgarten,  médecin  du  roi). 

»  On  pourrait  tirer  de  ces  relations  même  une  foule  d'autres 
preuves  qu'elles  racontent  un  fait  inventé  on  ne  sait  à  quelle  in- 
tention ;  mais  ce  qui  vient  d'être  dit  suffira  sans  doute  à  celte  dé- 
monstration.... » 

Povr  traduction  conforme i  Paris,  i'5 juillet  i833, 

Le  comtb  de  Lowenrielme. 

—  TiiADi';i's-i,r-i!EssDsciTÉ,  dc  MM.  Miclicl  Masson  et  Auguste  Lu- 
cîiet,  a  paru  depuis  quelques  jours  chez  J.  P.  Meline.  Une  rapide 
lecture  nous  a  mis  à  même  de  pouvoir  prédire  un  grand  et  long 
succès  à  cet  ouvrage.  Les  développemens  d'un  sentiment  sublime, 
Pamotir  paternel,  une  intrigue  forte  et  habilement  nouée,  des  ca- 
ractères comme  l'auteur  du  Macom  et  de  Daniel-lelapidairc  sait 
les  trouver,  de»  peintures  animées,  des  situations  dramatiques, 
voilà  ce  que  nous  avons  remarqué  dans  ce  roman  que  le  théâtre 
revendiquera  et  qui  trouvera  de  nombreux  lecteurs.  Déjà  la  se- 
conde édition  vient  de  paraître.  Elle  est  ornée  de  deux  jolies  vi- 
gnettes de  Jules  David,  gravées  par  Thompson, 


TABLE  DES  MATIERES. 


LITTÉRATURE  ÉTRANGÈRE. 

Pages. 
Notice  biographique  sur  Edmond  Kean  {Frasers's  Ma- 
gazine)         134 

LITTÉRATURE  MODERNE,  etc.,  etc. 

Holbein  ,  par  M.  Jules  Janin 5 

Histoire. —  La  noblesse  de  France,  par  M.  Ad.  Granier 

de  Cassagnac 23 

Mœurs  de  l'Ouest.  —  Un  possédé  en  1828  ,  par  l'auteur 

du  Mousse 55 

Le  testament  du  dilettante,  par  IM.  Rosseeuw  Saint- 

Hilaire 68 

Tableaux  d'histoire.  —  L'abjuration  d'Henri ,  IV  ,  par 

M.  Bazin 119 

Do  l'émancipation   des    coniininies ,  par  M.   Auguste 

Romicu 148 

Longévité  relative  des  savans  ,  des  hommes  de  lettres  et 

des  artistes  ,  par   M.  R.R.  Madden 154 

Notice  historique  sur  M.  Andrieux  ,  par  M.  St-A.  Ber- 

viUe 1G2 

La  princesse  Pauline  ,  par  M""^  la  duchesse  d'Abrantès.        179 

7,6  Luxor  à  Toulon  ,  par  M.  Méry 207 

Le  substitut ,  ou  connue  l'abbà  citante  le  moine  ré- 
pond, par  M.  Théodore  Leclerq 215 

Le  théâtre  anglais  en  1833,  par  M.  Amédée  Pichot.  .  24(i 
Revue  critique  ,  Les  Poètes  du  trimestre  ,  par  M.  H. -C. 

de  Saint-Miche! 312 

Ficvue  niusi(;a!e  ,  par  M.  Cas'il-Blaze 271 

Album 280